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Elle est là, chaque nuit, suspendue au-dessus de nos têtes. Les poètes l’ont chantée, les peintres l’ont capturée, les cinéastes l’ont rêvée et en juillet 1969, des hommes y ont tout simplement marché. L’humanité entretient avec la Lune une histoire d’amour artistique longue de plusieurs millénaires. Tour d’horizon de cinq œuvres qui témoignent de cette fascination universelle.

Séléné, déesse de la Lune : mythologie grecque (VIIe siècle av. J.-C. et avant)

Sebastiano Ricci, Séléné et Endymion, 1713, huile sur toile, Chiswick House, Londres.

Avant les télescopes, avant les fusées, il y avait Séléné. Dans la cosmogonie grecque, elle est la Lune elle-même : une déesse qui traverse le ciel nocturne sur son char tiré par deux chevaux blancs, répandant sa lumière argentée sur le monde endormi. Sœur d’Hélios le Soleil et d’Éos l’Aurore, elle tombe éperdument amoureuse du berger Endymion et lui accorde un sommeil éternel pour pouvoir le contempler à jamais.

Jean-Honoré Fragonard, Séléné, déesse de la lune, contemplant le berger Endymion endormi, dit « Le songe d’amour du guerrier », vers 1780, huile sur toile, Louvre-Lens.

Ce mythe traversera les siècles avec une vitalité remarquable. On retrouve Séléné dans les marbres de la frise du Parthénon, dans les fresques romaines de Pompéi, dans les tableaux de la Renaissance.

Mais c’est peut-être dans un manga japonais qu’elle connaît sa plus inattendue réincarnation : Sailor Moon, créé par Naoko Takeuchi en 1991 (très bonne année, par ailleurs), reprend l’architecture du mythe point par point :

  • La princesse Séréna/Bunny est gardienne de la Lune,
  • son royaume s’appelait le Royaume d’Argent,
  • elle est amoureux d’Endymion/Mamoru,
  • et la chatte blanche Luna (dont le nom est simplement le mot latin pour « lune ») veille sur elle comme une mémoire mythologique.
Capture d’écran de l’anime Sailor Moon.

Près de trois mille ans séparent la déesse grecque de la lycéenne japonaise. La Lune, elle, n’a pas bougé.

Le Voyage dans la Lune, Georges Méliès (1902)

Il faut imaginer la salle. Paris, 1902. Des spectateurs découvrent sur un écran blanc une fusée s’enfoncer dans l’œil d’une Lune anthropomorphe, grimaçante, presque offensée. Georges Méliès signe avec ce film de seize minutes le premier grand voyage spatial de l’histoire du cinéma et l’une des premières œuvres de science-fiction visuellement mémorable de tous les temps.

La célèbre Lune avec un visage du film de Georges Méliès.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est moins la fantaisie que la conviction. Méliès ne doute pas un instant que l’idée d’aller sur la Lune soit plausible, désirable, excitante. Il s’inspire de Jules Verne (De la Terre à la Lune, 1865) et H.G. Wells (Les Premiers Hommes dans la Lune, 1901), deux auteurs qui avaient déjà sérieusement envisagé la chose.

Soixante-sept ans plus tard, Apollo 11 décollait. La fusée dans l’œil de la Lune est devenue une image iconique de l’histoire du cinéma. L’homme sur la Lune, une réalité. Certaines fictions ont simplement de l’avance.

Clair de lune, Claude Debussy (1890)

La Lune n’est pas que visible. Elle s’entend aussi.

Troisième mouvement de la Suite bergamasque, le Clair de lune de Debussy est l’une des pièces pour piano les plus jouées au monde, et l’une des plus immédiatement reconnaissables. En quelques mesures, Debussy réussit ce que peu de compositeurs parviennent à faire : donner une texture sonore à la lumière.

Inspiré d’un poème de Paul Verlaine (Clair de lune, 1869), le morceau ne décrit pas la Lune de manière littérale mais il en restitue l’atmosphère ; ce sentiment particulier des nuits claires où les ombres ont des contours nets et le silence une qualité presque palpable.

« Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres. »

Clair de lune, Paul Verlaine, 1869

C’est une œuvre qui rappelle que la fascination pour la Lune n’est pas une affaire de crédulité ou de naïveté : elle est inscrite dans quelque chose de profondément humain, que les scientifiques partagent avec les poètes, et les astronautes avec les pianistes.

L’ukiyo-e et la Lune

Dans l’estampe japonaise ukiyo-e, la Lune est une présence quasi obligatoire. Hiroshige, Hokusai, Utamaro… tous lui font une place dans leurs compositions, non comme décor, mais comme personnage à part entière.

Utagawa Hiroshige, Une femme regardant la pleine lune à Ishiyama, 1853, xylographie, Musée des Beaux-Arts, Boston.

La Lune japonaise n’éclaire pas seulement : elle génère une atmosphère, mono no aware (concept esthétique et spirituel japonais, pouvant être traduit littéralement comme « l’empathie envers les choses » ou « la sensibilité pour l’éphémère », ou plus simplement par… « ah ! »), cette émotion douce-amère face à l’impermanence des choses.

Kawase Hasui, Arai-cho, Enshu (Village de pêcheurs) issu de la série « Sélection de vues de Tokaido », 1931, lithographie, Art Institute, Chicago.

Ce qui est remarquable dans cette tradition, c’est sa précision visuelle. Les artistes ukiyo-e observaient le ciel avec attention. Ils représentaient les phases lunaires avec exactitude, la Lune voilée par des nuages, la Lune basse à l’horizon qui semble plus grande (un phénomène que la physique explique fort bien). La même Lune que Debussy entendait en sons, ils la voyaient en formes et en vides. La même Lune que nous observons encore, identique à elle-même, indifférente aux disputes terrestres sur sa nature ou son accessibilité.

Utagawa Hiroshige, Branche de prunier rouge devant la lune, vers 1845, xylographie, Art Institute de Chicago.

Earthrise, William Anders, astronaute (1968)

Certaines œuvres d’art ne se planifient pas. Le 24 décembre 1968, à bord d’Apollo 8, l’astronaute William Anders lève les yeux vers le hublot et voit la Terre se lever au-dessus de l’horizon lunaire. Il saisit son appareil photo et prend une image qui va changer durablement la façon dont l’humanité se perçoit.

William Anders, Earthrise (Levé de terre), 1968, photographie.

Earthrise (« Lever de Terre ») est considérée comme l’une des photographies les plus influentes jamais prises. Elle montre notre planète, fragile et lumineuse, suspendue dans le noir absolu, avec en premier plan la surface grise et désolée de la Lune.

Ce n’est pas seulement une prouesse technique. C’est une composition, un point de vue, une émotion. C’est de la photographie dans ce qu’elle a de plus fondamental : être là, au bon moment, et voir ce que peu d’yeux humains ont vu.

Pour cadrer cette photo, il fallait être sur la Lune. Ou du moins, en orbite lunaire. Ce qui, en décembre 1968, était précisément le cas. 

Apollo 11 : ce que les œuvres avaient annoncé

Le 20 juillet 1969, à 20h17 UTC, le module lunaire Eagle se pose dans la mer de la Tranquillité. Neil Armstrong pose le pied sur la Lune. Buzz Aldrin le rejoint. Michael Collins les attend en orbite.

Ils sont partis de la Terre trois jours plus tôt, à bord d’une Saturn V haute de 111 mètres, propulsée par cinq moteurs développant une poussée de 34 millions de newtons. Ils ont parcouru environ 384 000 kilomètres. Ils ont marché, collecté des échantillons, planté un drapeau, laissé un miroir rétroréfléchissant que les observatoires terrestres utilisent encore aujourd’hui pour mesurer la distance Terre-Lune au centimètre près.

La mission a été filmée. Photographiée. Retransmise en direct à 600 millions de téléspectateurs. Les conversations avec Houston ont été enregistrées. Les 382 kilos de roches lunaires rapportées ont été analysées dans des laboratoires du monde entier, y compris soviétiques (à l’époque, l’URSS aurait eu tout intérêt à dénoncer une imposture américaine mais elle ne l’a pas fait, parce qu’il n’y avait rien à dénoncer).

Méliès l’avait rêvé en 1902. Verne encore avant lui. Les Grecs avaient envoyé Séléné traverser le ciel en char. L’humanité a en fait pris des millénaires pour transformer le rêve en réalité… et quelques décennies de plus pour trouver des gens prêts à soutenir que ça n’avait pas eu lieu.

La Lune, elle, garde pourtant la trace du passage : les empreintes de pas d’Armstrong et Aldrin sont encore là, intactes. Sans atmosphère, sans vent, sans pluie pour les effacer. Elles y seront encore dans dix mille ans.

Photographie d’un couché de Terre vu depuis la mission Artémis II, avril 2026.

De Séléné à Earthrise, en passant par Debussy et Méliès, la Lune a inspiré certaines des œuvres les plus belles de l’histoire humaine. Elle continue de le faire et continue, chaque nuit, de se lever au-dessus de nous, portant en silence la trace de notre passage. Quelque part dans la mer de la Tranquillité, deux paires d’empreintes de pas attendent, intactes, que quelqu’un vienne les rejoindre. Elles ne se soucient pas d’être crues. Et on ne peut qu’espérer, avec les missions Artémis actuelles, que bientôt d’autres viendront leur tenir compagnie.

Comparaison entre une photographie de la Terre prise lors de la mission Apollo 17 de 1972 et une photographie de la Terre prise de la mission Artémis II, en 2026.
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