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Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 2)

Le confinement se poursuit. Et ce long article sur nos lieux de vie, nos maisons, nos foyers lui aussi.

Aujourd’hui, nous allons voir que les maisons sont différentes d’une classe sociale à une autre depuis très longtemps. A travers cet état de fait, nous pourrons évoquer les inégalités sociales qui ont accompagné l’évolution de nos logements jusqu’à nos jours. Car si nous sommes nombreux à déplorer que nous ne sommes pas tous égaux face au confinement (déjà, une pensée pour ceux qui, comme moi, vivent dans un appartement sans aucun extérieur…) nous verrons que nos maisons se sont très tôt différenciées les unes des autres selon notre rang dans la société et/ou notre porte-monnaie.

Comme dans notre précédent article, nous nous concentrerons essentiellement sur l’Europe à partir du Moyen-Age. Mais, promis, nous irons faire un petit tour ailleurs et après le début du XXème siècle dans notre troisième et dernière partie !

Maisons et classes sociales

“Les pauvres, c’est fait pour être très pauvre et les riches pour être très riche” fait dire Gérard Oury à l’acteur Louis de Funès dans La Folie des Grandeurs (film qui, notons d’ailleurs, est programmé sur les écrans français à la moindre occasion de confinement : vacances, canicule et maintenant Coronavirus… Là où je veux en venir, c’est qu’on a jamais vu De Funès et le Père Noël dans la même pièce. Coïncidence ? Je ne crois pas.). Selon leur richesse, leur pouvoir, leurs activités, les gens n’ont jamais habité les mêmes maisons. A travers le temps, les habitations ont changé et sont devenues globalement plus confortables, même pour les classes populaires. Néanmoins, le creuset entre les maisons riches et pauvres ne s’est jamais refermé, atteignant même souvent des proportions démesurées.

Nous allons faire un petit tour des propriétaires pour s’en rendre compte. Encore une fois, nous ne nous arrêterons pas sur des châteaux ou palais royaux, qu’un véritable gouffre sépare de nos foyers à nous. Vous verrez néanmoins que nous n’en aurons pas besoin pour goûter à l’exubérance du luxe !

La maison bourgeoise

Avec l’apparition et le développement de la bourgeoisie, avoir une belle et grande maison va devenir un signe extérieur de richesse.

Les beaux salons, les salles de réception et autres pièces dévolues aux loisirs vont commencer à trouver leur place dans les hôtels particuliers de Paris. Leurs propriétaires rivalisent alors pour avoir la plus belle décoration et se distinguer du voisin. Il s’agit de faire de leur maison “the place to be”. Ces endroits deviennent davantage des lieux de rencontre que des demeures familiales. Même si elles restent des foyers où il fait bon vivre, étant donné le luxe dont bénéficient certaines d’entre elles, elles sont aussi pensées pour en mettre plein les yeux aux convives. Il s’agit alors de démontrer que l’on a le goût des belles choses mais aussi un certain talent pour découvrir les nouvelles tendances avant les autres.

Un appartement oublié depuis 70 ans
Appartement abandonné à Paris depuis 70 ans

Pour se rendre compte de ce à quoi pouvait ressembler un logement bourgeois “classique”, l’on peut se tourner vers l’appartement de Mme de Florian à Paris. Je lui avais dédié un petit article il y a quelques années car ce logement avait été oublié de tous depuis 70 ans, époque où sa propriétaire (la petite-fille de Mme de Florian) avait quitté la Capitale pour ne plus jamais y revenir. Sans le vouloir, cette dame nous a laissé une véritable capsule temporelle !

Et puis, durant l’été qui s’accroche aux persiennes,
Dans la chambre, pendant les chauds après-midi,
Tout ce que tu disais et tout ce que j’ai dit…
-La poussière dorée au plafond voltigeait,
Je t’expliquais parfois cette peine que j’ai
Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle
Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
A la sournoise, amère et rude tentative
D’être le corps en qui le cœur de l’autre vive;
Et puis un soir, sans voix, sans force et sans raison,
Nous nous sommes quittés; ah! l’air de ma maison,
L’air de ma maison morne et dolente sans toi,
Et mon grand désespoir étonné sous son toit1!

James Tissot, Hide and seek (Cache-cache), Huile sur toile, 73,4 x 53,9 cm, v.1877, National Gallery of Art, Washington.
James Tissot, Hide and seek (Cache-cache), Huile sur toile, 73,4 x 53,9 cm, v.1877, National Gallery of Art, Washington.
James Tissot, October (Octobre), Huile sur toile, 216,5 x 108,7 cm, 1877, Musée des Beaux-Arts, Montréal. "Octobre" est une des plus célèbres peintures de James Tissot. On y voit Kathleen Newton, sa compagne, dans une superbe robe noire, qui tranche sur le fond orangé par les feuilles d'automne.
James Tissot, October (Octobre), Huile sur toile, 216,5 x 108,7 cm, 1877, Musée des Beaux-Arts, Montréal.
“Octobre” est une des plus célèbres peintures de James Tissot. On y voit Kathleen Newton, sa compagne, dans une superbe robe noire, qui tranche sur le fond orangé par les feuilles d’automne.

Le français James Tissot (de son vrai nom Jacques-Joseph Tissot) est un des plus célèbres peintres de la deuxième partie du XIXème siècle. Il passe une partie de sa vie en Angleterre où il tombe amoureux de Kathleen Newton dont il fera de nombreux portraits restés célèbres dans l’Histoire de l’Art. “Déshonorée pour avoir donné naissance à un enfant illégitime, la jeune divorcée vient habiter la luxueuse demeure du peintre à Saint John’s Wood, de 1876 jusqu’à sa mort en 1882, nous explique-t-on dans le hors série de Beaux-Arts Magazine, consacré à l’artiste2. “Les portraits de la Kathleen, au cadrage très serré, reflètent (inconsciemment ?) cette mise au ban de la société, le couple ne pouvant s’afficher au grand jour. Mais la sphère domestique donne également lieu à des scènes familiales sereines et tendres, à l’image de Hide and Seek (vers 1877), où l’on jurerait entendre les gloussements irrépressibles des jeunes enfants jouant à cache-cache, tandis que leur mère est plongée dans son journal.”

L’hôtel particulier de la Païva

L’appartement de Marthe de Florian est déjà impressionnant mais il ne peut guère lutter contre celui d’une autre courtisane, devenue marquise, à peu près à la même époque : la Païva. D’ailleurs, ce n’est même pas un appartement mais un hôtel particulier qu’elle fait construire !

Vue en coupe d'un hôtel particulier. Planche issue des "Besoins de la vie et les éléments du bien-être : Traité pratique de la vie matérielle et morale de l'Homme dans la famille et dans la société" (1887) du Docteur J. Rengade.
Vue en coupe d’un hôtel particulier.
Planche issue des “Besoins de la vie et les éléments du bien-être : Traité pratique de la vie matérielle et morale de l’Homme dans la famille et dans la société” (1887) du Docteur J. Rengade.

Un hôtel particulier est un immeuble ou une construction domestique située en ville (et particulièrement à Paris, qui en comptait jusqu’à 2000 à une époque) et destiné à n’être habité que par une seule famille (et son personnel de maison, qui occupe généralement les “chambres de bonnes” sous les combles).

La Païva, de son vrai nom Esther Lachmann. Photographie de 1850 environ.
La Païva, de son vrai nom Esther Lachmann. Photographie de 1850 environ.

Un des plus incroyables hôtels particuliers de Paris est celui de la courtisane que l’on surnommait La Païva, Esther Lachmann de son vrai nom. On raconte qu’elle l’aurait fait construire à l’emplacement où l’un de ses clients l’aurait jetée de voiture, alors qu’elle vendait ses charmes pour survivre. Elle se serait alors promis de se venger en y construisant la maison la plus extraordinaire de Paris. Avant de parvenir à ses fins, elle se marie trois fois et hérite du titre de marquise de Païva. Sa fortune désormais colossale lui permet de faire construire de véritables folies parmi lesquelles un escalier en onyx ou encore une baignoire aux trois robinets dont l’un, dit-on, distribuait du champagne.

Après avoir observé la magnificence des lieux, le poète Emile Augier écrit : « Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés ».

C’est l’architecte Pierre Manguin qui est en charge de la construction. Quant aux décors peints, ce n’est autre que Paul Baudry, peintre de l’Opéra Garnier, qui les réalise. L’architecte met une dizaine d’années à construire cette demeure qui, au total, aurait coûté 10 millions de francs de l’époque3.

Les résidences secondaires

Il n’est pas étonnant que les résidences secondaires bourgeoises aient commencé à voir le jour à peu près à la même époque, au cours du XVIIIème siècle. Elles permettent d’étendre son patrimoine mais aussi de s’éloigner des grandes villes.

Ces maisons se situent généralement à la campagne, non loin des premières lignes de chemin de fer afin de s’y rendre facilement. Juste assez loin pour être au calme et se sentir dépaysé ; juste assez proches pour pouvoir y aller rapidement et revenir tout aussi vite.

Les résidences secondaires sont celles où l’on passe ses week-ends ou des séjours de vacances. Elles sont parfois des maisons de famille où différentes générations se rassemblent. On y invite plus volontiers ses proches et ses amis que le gratin mondain.

La résidence secondaire de… Frankenstein ?

Une résidence secondaire est entrée dans l’Histoire pour avoir abritée, au cours de l’été 1816, Lord Byron, Mary Shelley, Percy Shelley, John Polidori et Caire Clairmont : la villa Diodati. Elle est aujourd’hui inscrite comme bien culturel suisse d’importance nationale.

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Cette année-là, le groupe de jeunes gens se retrouvent dans la villa qui appartient à Lord Byron, au bord du lac Léman. Ils y passent leur temps à se raconter des histoires d’horreur.

Il faut dire que 1816 est connue comme “l’année sans été4. Mary Shelley décrira plus tard ses souvenirs d’une pluie incessante, d’un temps froid et gris5. Une atmosphère sombre à laquelle s’ajoutent des orages. Une ambiance idéale pour se conter des récits horrifiques entre amis !

Cela finit par inspirer à Mary Shelley son fameux Frankenstein. Polidori, lui, y crée Le Vampire.

La villa Diodati de nos jours.
La villa Diodati de nos jours.
Tourisme et maisons de famille

De nos jours, les résidences secondaires se situent surtout dans les zones les plus touristiques (bord de mer, montagne, campagne…). Elles sont un pied-à-terre qui permet d’être chez soi plutôt qu’à l’hôtel. Et elles restent souvent l’occasion de se retrouver entre proches dans un même lieu, au moins une fois par an, à l’heure où les membres d’une famille vivent de plus en plus aux quatre coins de la France, voire du monde, le reste de l’année. Quand ces résidences occupent le rôle de maison de famille, elles peuvent permettre de reformer pour un temps le cocon familial. Mais nous reviendrons sur l’idée du “cocon” dans notre troisième article.

Ainsi, les résidences secondaires sont plus volontiers d’un style rustique, se voulant un retour à la nature et aux plaisirs simples de la vie. Même si, demeures bourgeoises obligent, elles restent des lieux d’exception que le commun des mortels, d’hier comme d’aujourd’hui, ne peut s’offrir.

Passons donc de l’autre côté du miroir maintenant : du côté des maisons de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, des maisons des classes populaires, modestes, voire pauvres, en commençant par un bond dans le temps, au Moyen-Âge.

La maison du peuple

Du côté des classes populaires, la maison est souvent liée au métier exercé par la famille. Plus modeste, elle est souvent proche, voire attenante au lieu de travail des gens qui l’occupent. Ainsi, la ferme est non loin des champs, le meunier habite son moulin et l’artisan a son atelier, son échoppe et son logis dans un même immeuble.

La rue marchande au XVe siècle Gilles de Rome, XVe siècle. Le livre du gouvernement des princes BnF, Arsenal, ms 5062, f° 149 v° © Bibliothèque nationale de France
La rue marchande au XVe siècle
Gilles de Rome, XVe siècle.
Le livre du gouvernement des princes
BnF, Arsenal, ms 5062, f° 149 v°

“La ville étant dédiée au commerce, les maisons de marchands constituent l’icône de l’habitation urbaine. L’espace de vente est situé au niveau de la rue ; la boutique est appelée « ouvroir », car elle ouvre sur la rue par l’intermédiaire d’une large ouverture dotée d’une arcature à travers laquelle les passants peuvent vérifier de visu la qualité des produits exposés et celle du travail artisanal qui s’effectue dans l’atelier ou la boutique. Une planche de bois, à usage de volet, est rabattue pendant la journée pour servir de comptoir. Cette planche, débordant et empiétant sur la rue, est soutenue par un ou plusieurs piquets. La localisation des lieux de travail au rez-de-chaussée, alors que les espaces de vie sont aux étages, caractérise la maison du marchand et de l’artisan. Mais ces deux registres s’interpénètrent : on sait, grâce à des documents appelés inventaires après décès, qui listent les biens des familles après la mort d’un des membres, que les chambres servent aussi de lieux de travail et que les stocks de denrées ou de biens destinés à la vente sont rangés un peu partout dans la maison, de la cave au grenier en passant par la cuisine et les chambres à coucher6.”

Si l’atelier-boutique qui sert aussi de maison à l’artisan est souvent situé en ville, pour des raisons commerciales, la ferme (et donc l’habitation paysanne) se trouve plus logiquement à la campagne, plus loin des grands centres urbains. C’est toujours le cas aujourd’hui. Tout bêtement parce qu’il faut des champs ou de la place pour les élevages ; et il faut des acheteurs pour les commerçants et artisans. La maison est donc le lieu qui abrite le travailleur et son emplacement dépend du travail que l’on exerce.

Saurait-on être plus loin des cités-dortoirs d’aujourd’hui ? Je n’en suis pas sûre.

La vie à la ferme
James de Rijk, Intérieur de paysan, Huile sur toile, 58 x 72 cm, v.1830-1860, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas.
James de Rijk, Intérieur de paysan, Huile sur toile, 58 x 72 cm, v.1830-1860, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas.

Nous en parlions dans le premier article de cette série, “dans les campagnes au Moyen Âge, on construit sa maison en utilisant les matériaux les plus accessibles. La maison rurale est généralement faite de terre, de bois ou de pierre. Elle ne comporte souvent que deux pièces et très peu d’ouvertures à part la porte, afin de conserver la chaleur. Les techniques de construction varient néanmoins selon l’époque, la région et le niveau de vie des habitants7.”

"Cette enluminure représente la veillée. À la nuit tombée, la famille est réunie autour du feu qui permet de se chauffer, d’éclairer et de faire la cuisine. Le jour, la porte reste généralement ouverte pour éclairer la pièce à vivre. On utilise aussi d’autres moyens de chauffage plus simples et mobiles, tels les braseros, récipients creux en terre cuite ou en métal qui contiennent les braises. Pour éviter les incendies, la cuisine est souvent construite à part, de même que la boulangerie ou la laiterie."
“Cette enluminure représente la veillée. À la nuit tombée, la famille est réunie autour du feu qui permet de se chauffer, d’éclairer et de faire la cuisine. Le jour, la porte reste généralement ouverte pour éclairer la pièce à vivre.
On utilise aussi d’autres moyens de chauffage plus simples et mobiles, tels les braseros, récipients creux en terre cuite ou en métal qui contiennent les braises.
Pour éviter les incendies, la cuisine est souvent construite à part, de même que la boulangerie ou la laiterie8.”

La pièce centrale de la maison est construite autour du foyer de la cheminée. Elle sert de cuisine et de principal lieu de vie pour les membres de la famille. On y pratique la veillée, la nuit venue, où l’on se réunit autour du feu pour manger, discuter mais aussi parce qu’il représente la seule source de chaleur et de lumière lors des longues nuits.

N’est-ce pas le lieu idéal pour se raconter des histoires ? En tout cas, je me plais à imaginer que de nombreux contes ont vu le jour autour de ces feux. Surtout quand on voit avec quel plaisir nous nous racontons toujours des histoires autour des feux de camps, par exemple, aujourd’hui.

Dans certaines demeures, on vit près de ses animaux afin qu’ils nous procurent un peu de chaleur. Il arrive alors que la maison soit séparée d’un simple mur de ce que nous appellerions plus volontiers l’étable, aujourd’hui. (Ça ne vous rappelle pas l’histoire de la naissance d’un certain Jésus, ça ? Ça fait sens quand on se dit que les animaux n’étaient pas forcément mis en dehors de la maison, à une époque, non ?)

Vincent van Gogh et la vie paysanne

Vincent Van Gogh fait partie des artistes qui ont cherché à représenter la vie paysanne et, notamment, leur vie “en dehors” du travail mais finalement toujours liée à lui. Ainsi, quand il peint Les Mangeurs de Pomme de Terre, il peint précédemment Les Planteurs de Pomme de Terre. Il fait également de nombreuses autres études avant de peindre le dit tableau ; il réalise des natures mortes, montrant des patates ou d’autres légumes. Et il travaille longuement les expressions du visage, faisant de nombreux portraits de paysans, pour arriver au résultat qui le satisfera le plus.

Dans une lettre écrite à son frère, il écrit :

“J’ai voulu, tout en travaillant, faire en sorte qu’on ait une idée que ces petites gens, qui, à la clarté de leur lampe, mangent leur pommes de terre en puisant à même le plat avec les mains, ont eux-mêmes bêché la terre où les patates ont poussé ; ce tableau, donc, évoque le travail manuel et suggère que ces paysans ont honnêtement mérité de manger ce qu’ils mangent. […] Pour la même raison, on aurait tort, selon moi, de donner à un tableau de paysans un certain poli conventionnel. Si une peinture de paysans sent le lard, la fumée, la vapeur qui monte des pommes de terre, tant mieux ! Ce n’est pas malsain. Si une étable sent le fumier, bon! Une étable doit sentir le fumier. Si un champ exhale l’odeur de blé mûr, de pommes de terre, d’engrais, de fumier, cela est sain, surtout pour les citadins. Par de tels tableaux, ils acquièrent quelque chose d’utile. Mais un tableau de paysans ne doit pas sentir le parfum9.”

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On retrouve l’idée de la veillée, déjà représentée dans l’enluminure du Moyen-Âge que je vous montrais plus avant. Les visages sont marqués, très exagérés par Van Gogh qui semble avoir voulu montrer à quel point ces gens étaient marqués physiquement par leur travail. Il fait plus que partie d’eux : ces paysans sont leur travail, ils l’incarnent. On s’éclaire désormais à l’aide d’une lampe à huile qui sert de plafonnier mais l’idée du feu, du foyer, reste là à travers sa faible flamme. La première Révolution Industrielle est déjà passée par là et l’électricité, son déploiement, sa popularisation, commencent à lancer celle qui va suivre mais la vie de ceux qui nourrissent les pays n’a pas beaucoup changé, au fil des siècles.

C’est un peu comme si le temps s’écoulait différemment pour une partie de la population. Et c’est plutôt amusant de noter que c’est justement à la fin du XIXème siècle que naît celui qui va théoriser l’idée de la relativité du temps : Albert Einstein (1879-1955).

La maison ouvrière

Mais les maisons qu’habitent Monsieur et Madame Tout-le-Monde ne vont pas toutes rester figées dans le temps. Celles des ouvriers, dont le nombre ne va cesser de croître au cours de la première Révolution Industrielle, vont beaucoup changer dès le XIXème siècle.

Les premières maisons ouvrières vont apparaître avec les premières usines de production de masse. Le travail commence à se concentrer autour de ces pôles d’attraction, généralement aux abords des villes. Les gens quittent parfois leur région d’origine et, en particulier, les campagnes et leur famille pour aller vivre aux abords des usines qui pourront les employer.

Il va s’agir de loger (parfois d’urgence) des populations qui arrivent en masse et peuvent aussi venir de pays étrangers. L’idée de la “gestion des ressources humaines” va commencer à voir le jour à la même époque : il faut des ouvriers pour faire tourner les usines et il faut qu’ils soient aussi efficaces que possible au travail. Il faut donc au moins assurer leurs besoins de base : de la nourriture et un toit.

Les Cités Ouvrières

A force de se multiplier et parce qu’il faut construire rapidement, les premières cités ouvrières apparaissent. Ce sont des rassemblement de logements quasi identiques, agglutinés les uns à côté des autres. Mais ce ne sont pas encore les cités pavillonnaires que nous pouvons connaître aujourd’hui : pas de voiture à l’époque (ou excessivement peu et trop chères pour les ouvriers d’alors) donc l’usine dans laquelle travaillent les employés doit se trouver à proximité du quartier ou être spécifiquement desservie par des trains ou des bus en quantité suffisante.

Pour l’anecdote, à Douchy-les-Mines (59), petite ville située près de chez moi (qui, comme son nom l’indique, était une cité minière) on raconte que le bruit des pas que faisaient les nombreux ouvriers, qui partaient tous à la même heure en marchant silencieusement dans la rue, ressemblait au bruit d’un bourdon. Dans notre patois Ch’ti, le “bourdon” est appelé le “pipi malo” et cela a donné son nom au carnaval qui a toujours lieu de nos jours (bon, sauf en 2020, vous vous doutez bien…).

A cette époque, on est encore assez loin de la cité dortoir d’aujourd’hui, néanmoins. Il n’est pas rare, en effet, que les constructeurs et propriétaires de ces logements soient les entreprises mêmes qui emploient les ouvriers. Or, il faut garder ces employés, surtout quand ils ont de l’expérience ou sont qualifiés, afin de ne pas avoir à en former d’autres, ce qui serait coûteux. Il faut donc en prendre (plus ou moins relativement) soin.

En ce sens, certains patrons n’hésitent pas à créer des écoles, des garderies ou encore des centres de loisirs. L’idée n’est pas philanthropique mais consiste bien à contrôler la vie de ses ouvriers pour assurer, voire améliorer la rentabilité de l’entreprise. C’est ainsi que vont apparaître de véritable quartiers “clos” pour garder la main sur les ouvriers (et leur famille : les enfants représentent les potentiels ouvriers de demain).

L’exemple de la Cité des Électriciens

Comme je suis actuellement doctorante et que mes recherches portent sur le patrimoine industriel des Hauts-de-France (et le Steampunk, pour ceux qui ne sauraient pas encore, même si je le crie littéralement sur tous les toits, je plaide coupable), en août 2019, peu après son ouverture, j’ai eu l’occasion de visiter la Cité des Électriciens à Bruay-la-Buissière (62). Contrairement à ce que semble indiquer son nom de prime abord, c’est une ancienne cité minière.

Vue aérienne de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).
Vue aérienne de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).

En effet, les gens qui vivaient dans la Cité des Électriciens se voyaient fournir un logement par la Compagnie des Mines de Bruay. Toute la vie des mineurs était alors régie par les Houillères, jusque dans leurs loisirs. En visitant le musée, accolé à la Cité rénovée, j’ai notamment relevé le témoignage d’une fille de mineur : elle expliquait avoir eu une enfance heureuse dans la Cité mais lui avoir trouvé des airs de ghetto avec le recul. En effet, elle explique que personne ne sortait de la Cité. Et les gens qui n’y habitaient pas (venant d’autres quartiers de la ville, tout simplement) n’en connaissaient que l’arrêt de bus, jouxtant les lieux.

Car c’est un des mauvais côtés de ce genre d’endroit : la population peut se renfermer sur elle-même avec le temps. Tout étant à portée de main, il n’est plus nécessaire de s’éloigner de son domicile pour faire ses courses ou se détendre. Même les amis sont en fait nos voisins. A force, le communautarisme peut se développer au sein de ces quartiers. Un communautarisme qui n’a pas que des aspects négatifs, d’ailleurs, car c’est aussi lui qui génère un fort sentiment d’appartenance au quartier (donc à l’entreprise) et une forte coopération.

L’entraide est une valeur centrale dans le milieu ouvrier : on se soutient les uns, les autres. C’est aussi dans cet état d’esprit que se développe le concept du Prolétariat (la classe sociale prolétaire, qui crée, travaille, produit mais ne possède rien, en opposition à la classe capitaliste qui possède, exploite, s’enrichit) ou les premiers syndicats.

Une illusion de liberté ?
Les façades en briques rouges de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).
Les façades en briques rouges de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).

Au sein de la Cité des Électriciens, comme dans d’autres villes minières composées de corons, les gens se voient dotés d’une maison avec un petit jardin qui occupe une place importante dans la vie des familles de mineurs. Les voisins rivalisent d’ingéniosité pour avoir le plus beau jardin.

Les jardins occupent encore une place très importante dans la scénographie de la Cité des Électriciens aujourd’hui. Une citation de Arthur Choquet, ancien élève de l’École nationale d’horticulture de Versailles, nommé chef des jardins et plantations de la compagnie minière de Lens avec le grade d’ingénieur horticole après la Première Guerre Mondiale, est d’ailleurs inscrite sur un des murs qui clôturent les larges espaces verts : “Le jardin tient son homme, l’homme tient à son jardin.”

En revanche, si les gens peuvent égayer leur intérieur en le décorant comme ils le souhaitent, il est interdit de repeindre les façades. Tout juste peut-on installer des jardinières aux fenêtres. Des gardes, employés eux aussi par la Compagnie des Mines, veillent au grain.

Tout cela n’est évidemment pas gratuit : les mineurs qui travaillent pour la Compagnie se voient attribuer une maison pour eux et leur famille mais ils doivent malgré tout s’acquitter de taxes, prélevées directement sur leur salaire.

Notons également que ce type de Cité a souvent été construit le plus rapidement possible, avec des matériaux disponibles à proximité et avec la volonté de dépenser le moins d’argent possible. Il faudra attendre des décennies avant que ces habitations n’aient accès à l’eau courante et disposent enfin de toilettes intérieures et de salles de bain modernes. Derrière l’idéal de la Cité Ouvrière où chacun a un toit au-dessus de la tête, la réalité est souvent moins rose qu’on ne le pense.

Certains projets se montrent néanmoins plus utopiques que d’autres.

Les Familistères
Vue du Familistère de Guise
Vue du Familistère de Guise

En 1859, l’industriel Jean-Baptiste André Godin, crée le familistère de Guise (02). Il est le fondateur de la fonderie Godin, à l’origine des célèbres poêles en fonte Godin.

Parfois surnommé le “palais social”, le familistère de Guise s’inscrit dans l’idéologie socialiste utopique en laquelle croit Godin. Ancien ouvrier lui-même, il explique se souvenir des conditions de vie difficile des salariés de l’industrie. Il ne veut pas reproduire un tel modèle socio-économique dans son usine. Il s’engage donc à redistribuer les richesses produites par son entreprise à ses employés en créant le familistère. L’idée est que des conditions de vie meilleures seront un investissement pour l’avenir.

Le familistère disposera donc d’équipements dont seuls les logements bourgeois pouvaient bénéficier jusqu’alors. D’abord, ils sont salubres et bien éclairés mais, surtout, l’eau potable est disponible à tous les étages, ainsi que des toilettes ou des salles de bain. S’ajoutent à cela tout un tas d’équipements communs : buanderie, piscine (couverte et chauffée déjà à l’époque), cinéma, magasins ou encore un jardin d’agrément où l’on se plaît à se détendre, se promener, jouer à la pétanque ou simplement se rencontrer.

Le familistère a également son école. Elle est gratuite, laïque et obligatoire jusqu’à 14 ans.

En Belgique, un autre familistère de ce genre existe et peut être visité également : le Grand Hornu.

Conclusion : De l’art d’habiter sa maison

Dans L’Architecture du bonheur, le philosophe Alain de Botton explique que “nos murs reflètent notre idéal10“. Un idéal qui varie d’une personne à une autre ; si, pour certain, par exemple, se retrouver de temps en temps dans le cocon familial est indispensable, pour d’autres, c’est une véritable torture, inenvisageable.

En tout cas, l’on se rend vite compte, à la lecture de l’ouvrage, qu’avoir une belle maison n’est pas forcément synonyme de bonheur. Plus encore, De Botton s’interroge sur les liens qui existeraient entre notre aptitude au bonheur et notre lieu de vie. “La plus noble architecture peut parfois faire moins pour nous qu’une sieste ou un cachet d’aspirine11“, explique-t-il.

En ces temps de confinement, il paraît que nous sommes nombreux à chercher comment habiter notre propre maison. Un véritable art (de vivre) qui semble s’apprendre et dont dépend de nombreux facteurs. La salubrité des lieux, leurs tailles, leurs équipements, leurs localisations… ou même ceux avec qui on les occupe avec nous,  sont évidemment les critères qui nous préoccupent en premier lieu. Mais une composante nous passe souvent au-dessus de la tête alors qu’elle est primordiale : nous.

Les meilleures conditions matérielles possibles sont une choses pour bien vivre, c’est indéniable et nous avons pu en voir quelques exemples ici. Mais nous oublions trop souvent que nous devons aussi apprendre à vivre avec nous-mêmes. Nous retrouver cloîtrés chez nous actuellement nous pousse parfois dans nos retranchements, vis-à-vis de cette problématique. On nous apprend très tôt à vivre en société, à vivre avec les autres mais comment vivre avec soi-même ? Nous essaierons de répondre à cette question dans notre troisième et dernier article sur les Coronamaisons !


Sources :

1 Anna de Noailles, “L’adolescence“, dans L’Ombre des jours, 1902.
2 Joséphine Kraft, “De Paris à Londres, portraitiste et peintre de genre : une précision quasi photographique“, dans “Le Narrateur d’une époque“, dans James Tissots : l’ambigu moderne, Beaux Arts, Hors Séries, Avril 2020, p.24.
3 Paris Promeneurs : “L’hôtel de la Païva”
4 Wikipédia, “L’année sans été” (Year Without a Summer)
5 Mary Shelley, paragraphe 6, Introduction de l’édition de 1831 de Frankenstein.
6 Passerelle(s), “La maison de marchand“, dans La Maison urbaine au Moyen-Âge, la BNF
7 Passerelle(s), La Maison Médéviale Rurale, la BNF
8 Lettre 404 N à Théo, Nuenen, 30 avril 1885
9 Passerelle(s), “Le feu au centre de la maison”, dans La Maison Médéviale Rurale, la BNF
1 Le Figaro Magazine – ” Alain de Botton : ‘Nos murs reflètent notre idéal’ “
11 Psychologies : “Le bonheur à la maison, les joies de l’intérieur”

Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 1)

Nous vivons actuellement une période historique : coincés, confinés chez nous à cause du Coronavirus (ou Covid-19, je ne suis toujours pas sûre de savoir comment nous devons l’appeler), nous sommes nombreux à redécouvrir des choses pourtant essentielles. La première de ces choses est tout bêtement notre foyer. Nous voilà plus ou moins contraints et forcés de rester chez nous. Mais, c’est quoi “chez nous” ? Est-ce simplement le lieu dans lequel nous vivons ? Dans ce cas, pourquoi certains d’entre nous se sentent-ils en vacances  surprises quand d’autres tournent en rond comme des lions en cage ?

Aujourd’hui, sur Studinano, nous allons parler foyer, lieu de vie, maison et pourquoi nous ne vivons pas tous le confinement de la même façon.

Comme le sujet est très vaste et que nous avons un peu de temps devant nous, je découperai cet article en trois parties.

Définitions : foyer, maison, cocon

Nous nous accordons généralement sur la définition du mot “foyer” : c’est là où se trouve notre lieu de vie, potentiellement notre famille ou nos proches et nous en parlons parfois comme de notre cocon, c’est-à-dire le lieu où nous nous sentons bien et en sécurité.

Dans un premier temps, je vais revenir sur les définitions des mots “foyer”, “maison” et même “cocon” qui ne sont pas toujours interchangeables.

Le foyer

Initialement, le “foyer” est le lieu dévolu au feu. Qu’il s’agisse des premiers feux de camp puis de l’âtre rassurant de la cheminée.

La domestication du feu a largement participé à l’évolution de notre espèce. Grâce à lui, les premiers hommes ont pu faire cuire leurs aliments, les rendant, pour certains, moins dangereux pour la santé et donnant lieu à la création d’une cuisine de plus en plus élaborée, plus riche, diversifiée et appétissante.
Le feu a aussi apporté la lumière au sens propre ; il a permis de repousser la nuit, le froid et leurs dangers.

Autour du foyer des premiers feux se sont ainsi constituées des communautés et, petit à petit, les premières sociétés humaines. Le foyer est devenu un lieu synonyme de sécurité. Un lieu où il est devenu bon de se retrouver, se réunir. Bref, un refuge, un abri.

“Symbole de la vie en commun, de la maison, de l’union de l’homme et de la femme, de l’amour, de la conjonction du feu et de son réceptacle. En tant que centre solaire qui rapproche les êtres, par sa chaleur et sa lumière – qui est aussi le lieu où se cuit la nourriture – il est centre de vie, de vie donnée, entretenue et propagée. Aussi le foyer a-t-il été honoré dans toutes les sociétés ; il est devenu un sanctuaire, sur lequel on appelle la protection de Dieu, où l’on célèbre son culte, où des statuettes et des images sacrées sont conservées. […] Le foyer familial joue le rôle de centre ou nombril du monde dans de nombreuses traditions1.”

Au fur et à mesure, l’être humain a cessé d’être nomade (en tout cas, pour une grande majorité d’entre nous) et s’est sédentarisé : il a cessé de se déplacer sans cesse en développant l’élevage et l’agriculture. Le mot “foyer” a aussi gagné en sens, passant du nom de l’endroit dévolu au feu pour devenir un synonyme du lieu où nous vivons : notre maison, notre chez nous. Des constructions humaines stables et solides ont globalement pris la place des habitations de fortune (naturelles, comme les grottes, ou plus ou moins éphémères).

Et nous voici, des générations et des générations plus tard, confinés dans nos maisons, nos immeubles, avec ou sans jardin – certains même sans fenêtre. Au milieu de villes, dans les champs, au pied des montagnes ou des océans. Sous le soleil, la neige, la pluie mais tous un peu moins sous la pollution, il faut bien l’avouer. Certains sont chez eux, d’autres dans leur famille ou chez des amis. D’autres sont seuls. Mais le pire est qu’il reste des gens sans toit, au milieu de tout ça. Pendant que des milliers d’autres (peut-être plus que ça) jouent à se construire des maisons virtuelles sur Animal Crossing pour tromper l’ennui, d’autres n’ont même pas un masque sous lequel trouver refuge. Et que dire des plus vieux d’entre nous, enfermés dans des Ephad hors de prix ? Ils sont loin de leurs proches qui souvent payent pour ces mouroirs de luxe. Dans un monde où on ne peut/veut plus ou pas s’occuper d’eux et où toute une vie de labeur ne suffit plus à avoir son propre chez soi, ils passent de vie à trépas. Heureusement, nous verrons que la solidarité existe encore et la créativité encore plus, en ces temps de malheur. Et qui sait, peut-être qu’un nouveau monde jaillira.

En attendant, effectuons un bond dans le temps, un retour en arrière pour mieux comprendre ce qu’est une maison.

La maison

Les maisons ont beaucoup évolué au fil des siècles et ce, partout autour du monde. Mais nous allons essentiellement nous consacrer sur l’Europe, au cours de cet article.

Si, au Moyen-Âge par exemple, les maisons sont généralement assez sommaires et constituées d’une ou deux pièces, elles vont peu à peu évoluer avec le temps. Elles vont notamment s’agrandir, accueillant des pièces longtemps exclusivement réservées aux demeures plus luxueuses.

Ceci dit, nous verrons que ce processus va être lent et, surtout, ne sera pas uniforme. Nous évoquerons également des cas d’habitations contemporaines qui n’ont qu’une seule pièce de vie (les “tiny houses” par exemple) ou celles n’en ayant jamais eu qu’une seule (je pense notamment aux yourtes). Et ce ne sera pas forcément synonyme de misère locative, au contraire ! (même si nous évoquerons aussi ce problème)

Mais revenons-en à nos moutons.

Dans la plupart des habitations, le foyer de la cheminée se trouvait dans la pièce principale (et parfois unique) de la maison. La cheminée permettait de chauffer la maisonnée mais servait aussi à préparer et prendre les repas. C’est ainsi que de nombreux artistes ont choisi de peindre des scènes de genre prenant place dans des cuisines. Du Siècle d’Or Hollandais à la peinture Naturaliste du XIXème siècle et même au-delà, la cuisine a été le décor de nombreuses œuvres.

“Abondamment figurée en peinture, la cuisine apparaît comme un lieu majeur dans toute habitation. Si sa représentation diffère d’une œuvre à l’autre selon qu’il s’agit d’un espace spécifiquement affecté aux tâches culinaires dans une maison aristocratique ou d’un coin de l’unique pièce des maisons villageoises, la cuisine et sa cheminée concentrent des activités diverses. Les enfants y trouvent souvent un espace de jeu, les vieilles personnes une source de chaleur et un lieu de convivialité, tandis que les femmes y travaillent une grande partie de la journée. C’est pourquoi, dans les images, elle forme un univers complet et cohérent et nous donne à voir un intérieur dans son intimité2.”

Martin Drölling, L'Intérieur d'une cuisine, Huile sur toile, 65 x 80 cm, 1817, Musée du Louvre, Paris.
Martin Drölling, L’Intérieur d’une cuisine, Huile sur toile, 65 x 80 cm, 1817, Musée du Louvre, Paris.
La cuisine, centre du foyer

Une peinture de David Teniers le Jeune, peintre flamand du XVIIème siècle, nous montre à quoi pouvait ressembler la maison d’une famille de paysans à son époque.

David Teniers le Jeune, Intérieur d'une habitation paysanne
David Teniers le Jeune, Intérieur d’une habitation paysanne
D'après David Teniers le Jeune, Vieille femme pelant des poires, National Gallery, Londres.
D’après David Teniers le Jeune, Vieille femme pelant des poires, National Gallery, Londres.

On voit bien, sur ces deux peintures (la première de Teniers lui-même, la suivante par un de ses suiveurs), que la cuisine se trouve en arrière-plan. Toutefois, l’espace n’est pas vraiment séparé. Un bout de mur, à peine, sépare les deux “pièces”.

Dans l’œuvre de Teniers le Jeune, on perçoit l’agitation autour du foyer de la cheminée où plusieurs personnes semblent s’être réunies. La femme au premier rang, elle, est beaucoup plus calme. Assise, pelant ce qui ressemble à un oignon, elle regarde ailleurs.

Grâce à la lumière qui vient de la  gauche, elle est davantage mise en lumière que les autres personnages, à l’arrière plan. Elle apparaît comme le sujet principal du tableau et, symboliquement, on peut imaginer que c’est une façon de dire qu’elle est le pilier de la famille.

Pourtant, elle est seule et perdue dans ses pensées. Une forme de nostalgie se lit sur son visage. Se remémore-t-elle des souvenirs heureux ou tristes ? Difficile à dire. Mais son calme apparent et son isolement donne l’impression qu’elle “fait partie des meubles”, comme on dit.

L’âme de la maison

Je ne sais pas vous, mais cette vieille femme, tout de bleu vêtue, me rappelle le personnage de Mamie Sophie du film le Château Ambulant. D’ailleurs, dans ce long métrage de Ghibli, le feu (le personnage de Calcifer) occupe une place très importante pour la bonne marche du Château et la vie de ses occupants. Mais il n’est pas le seul : c’est Sophie qui répare les problèmes causés par le sorcier Hauru, qui nettoie son château laissé en piteux état et recueille même la Sorcière des Landes qui lui a pourtant lancé un bien mauvais sort de vieillesse, quand celle-ci retrouve sa véritable forme : celle, justement, d’une très vieille femme sénile et toute décrépite. (Depuis combien de temps est-ce que je vous promets de finir mon article sur ce film ? Je ne sais même plus moi-même.)

Aperçu du personnage de Mamie Sophie dans le Château Ambulant
Aperçu du personnage de Mamie Sophie dans le Château Ambulant.

Comme Mamie Sophie, la vieille dame du tableau de Teniers semble être l’âme de la maison. Une âme qui, peut-être, ressasse ses souvenirs – ceux d’une jeunesse passée – et se demande peut-être ce que deviendra la maison (sa famille) quand elle ne sera plus de ce monde.

Nous retrouvons une vieille dame assez semblable dans une toile du peintre français de la Belle Epoque, François-Marie Firmin-Girard : Femme âgée près de la fenêtre.

François-Marie Firmin-Girard, Femme âgée près de la fenêtre (ou Une après-midi tranquille), Huile sur toile, v.1917, Collection particulière.
François-Marie Firmin-Girard, Femme âgée près de la fenêtre (ou Une après-midi tranquille), Huile sur toile, v.1917, Collection particulière.
David Teniers le Jeune : toujours près du foyer

Bien que ses sujets furent très variés, David Teniers s’était fait une spécialité de la scène de genre et, plus particulièrement, du genre paysan ou des scènes de taverne. On lui doit aussi des peintures plus étranges, comme des scènes montrant des singes costumés. Il a aussi peint des alchimistes ou des médecins.

Il est amusant de noter que Teniers semblait souvent peindre une maison assez semblable, avec une ou deux pièces et, au fond, la cuisine ou la cheminée. Très mis en scène, ses tableaux ressemblent à de petites scènes de théâtre dont il semblait changer les personnages et les décors sans vraiment modifier la “boite” (son théâtre miniature, en quelque sorte).

David Teniers le Jeune, Singes prenant un repas dans une cuisine, Huile sur cuivre, 27,7 x 37,3 cm, Château de Johannisburg, Aschaffenbourg, Allemagne.
David Teniers le Jeune, Singes prenant un repas dans une cuisine, Huile sur cuivre, 27,7 x 37,3 cm, Château de Johannisburg, Aschaffenbourg, Allemagne.
David Teniers le Jeune, Alchimiste, Huile sur bois, 45,3 x 62,3 cm, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers, Belgique.
David Teniers le Jeune, Alchimiste, Huile sur bois, 45,3 x 62,3 cm, Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, Belgique.
David Teniers le Jeune, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur, Huile sur cuivre, 24,1 x 30,8 cm.
David Teniers le Jeune, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur, Huile sur cuivre, 24,1 x 30,8 cm.

La maison, le foyer : là où vivent les femmes

“La maison est aussi un symbole féminin, avec le sens de refuge, de mère, de protection, de sein maternel3.”

Dès le XVIème siècle, et plus encore au XVIIème siècle, on trouve des ouvrages (généralement écrits par des religieux) qui ont pour objectif de décrire ce que devrait être la vie conjugale au sein d’un bon mariage chrétien4. Ces livres différencient de plus en plus nettement les fonctions que se devraient d’occuper les hommes et les femmes, selon leurs auteurs et leurs croyances. Ils participent ainsi au développement de rôles que de nombreuses femmes pensent encore aujourd’hui devoir tenir pour être “de bonnes épouses” : celui de femme au foyer et, par extension, de maîtresse de maison.

Le religieux a une emprise très forte sur la vie des gens d’alors. Même dans les scènes de genre dont nous parlons dans cet article, il faut être conscient que la morale chrétienne est partout. Et des siècles d’enseignement moral et religieux encadré par l’Église ont forcément laissé des traces dans notre culture et dans notre inconscient collectif.

C’est pourquoi il n’est pas très étonnant que nous constations l’omniprésence des femmes dans les peintures de scène d’intérieur : le foyer, la maison, autrement dit la sphère du privé, est désignée comme étant de leur ressort. Cela participe du patriarcat dans lequel nous vivons toujours aujourd’hui : l’idée que les lieux publics “appartiennent” aux hommes a pu contribuer au développement du harcèlement de rue, par exemple.

Dans Le monde privé des femmes : genre et habitat dans la société française5, les chercheurs constatent par exemple que dans la plupart des couples hétérosexuels de classe moyenne, les femmes occupent plus souvent un travail à domicile (quand elles ont un emploi). Ce sont aussi souvent elles qui gèrent l’argent du ménage (contrairement aux idées reçues) et, en cas de séparation par exemple, se sont elles aussi qui se retrouvent souvent à devoir assumer les dettes du ménage ou courir après l’argent dû par l’ex-conjoint ou les institutions.

Les femmes à la cuisine !

D’abord, il faut dire que la cuisine était la principale pièce de vie de la maison. La pièce était d’autant plus souvent occupée par les femmes qui, il faut bien l’admettre, y passaient déjà un temps considérable.

Heureusement, c’était aussi souvent le centre du foyer. Par conséquent, il n’était pas rare d’y être entouré de ses enfants, de son époux, voire des grands-parents de la famille. C’était aussi souvent dans la même pièce qu’étaient pris les repas (hors cas particuliers : palais, châteaux, grandes maisons bourgeoises, etc).

Dans une de ses peintures, Teniers représente sa femme et son fils dans une de ces “maisons types” dont il a le secret. Plus qu’une représentation fidèle de sa maison, le peintre utilise ici de nombreux symboles pour nous parler de sa famille, de sa vie, de son époque.

“Teniers est issu d’une famille d’artistes anversoise. Il a peint cet intérieur de cuisine sur du cuivre ; une surface lisse sur laquelle il est possible de peindre les moindres détails. La femme qui rêvasse en épluchant des pommes est l’épouse de Teniers, Anna Brueghel. Leur fils David tient l’assiette de pommes pelées.

Sur la table, il y a une tarte aux cygnes remarquable avec toutes sortes de symboles de l’amour : une guirlande de roses rouges et blanches ainsi qu’un bouclier sur lequel est représenté un cœur brûlant et deux mains jointes. Teniers a sans doute voulu que ce tableau rende hommage à Anna6.”

David Teniers le Jeune, Cuisine, Huile sur cuivre, 77,8 x 75 cm, 1644, Mauritshuis, Pays-Bas.
David Teniers le Jeune, Cuisine, Huile sur cuivre, 77,8 x 75 cm, 1644, Mauritshuis, Pays-Bas.

On retrouve, dans cette peinture, le chien symbole de fidélité et la présence du fils de l’artiste aux côtés de son épouse montre le rôle de mère occupé par celle-ci. Si ces trois personnages sont au premier plan, on voit bien qu’un grand repas semble se préparer en cuisine, au fond de la peinture. De toute évidence, la famille ne manque de rien.

Pourtant, le regard de l’épouse se perd dans le lointain contrairement à ceux de son enfant ou de son chien qui vont dans la direction du spectateur. A quoi peut-elle bien penser ? Fille du peintre Jan Brueghel l’Ancien (dit Brueghel de Velours), lui-même fils du célèbre peintre Pieter Brueghel l’Ancien et frère de Pieter Brueghel le Jeune (dont je vous ai déjà parlé ici), elle est (comme son époux, d’ailleurs, aussi fils de peintre) issue d’une longue famille d’artistes de grand talent. Alors, je me plais à penser qu’elle aussi avait quelques prédestinations et une imagination débordante.

“Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice.” écrit Virginia Woolf dans  Une chambre à soi, en 1929.

C’est ce que semble confirmer cette autre peinture montrant Anna et son fils qui jouent ensemble de la musique :

David Teniers II, Portrait de Anna Brueghel et son fils David, Huile sur toile, 32 x 42 cm, v.1645, Galleria Sabauda, Turin, Italie.
David Teniers II, Portrait de Anna Brueghel et son fils David, Huile sur toile, 32 x 42 cm, v.1645, Galleria Sabauda, Turin, Italie.
Femmes et natures mortes

Si l’on s’amuse à décortiquer le tableau de la Cuisine de Teniers en petits morceaux, on constate vite que le peintre y a représenté de nombreuses natures mortes : du lièvre mort en passant par les poissons ou les volailles suspendues au plafond. On sait que ce genre de peintures était souvent un prétexte pour parler de la vie et, plus encore, de la mort, de manière symbolique.

La place de la femme et la morale chrétienne

Le principal sujet des natures mortes est le temps qui passe et la mort qui vient quérir tout être vivant, un jour ou l’autre, quel que soit son rang, son statut social, ou ce à quoi il a dédier son existence terrestre. Leur portée est morale : tout n’est que vanité en ce monde. Une façon de nous rappeler que le temps ne suspend jamais sa course et que tout a une fin, que tout passe (en tout cas, la vie matérielle). Les biens, les possessions matériels qui ne sont des richesses qu’ici-bas, n’ayant aucune valeur dans le monde spirituel, immatériel, ou la vie après la mort dans laquelle croient les chrétiens.

Teniers peignait souvent ses œuvres de cette manière :

“Proche de la nature morte, sa conception de la composition présente dans un climat de calme apparent des figures accompagnées d’objets.

David Teniers montre une observation attentive du comportement humain et des descriptions de la vie rurale. En partie reflet de la réalité de l’époque, ses scènes de tabagies ou de jeux de cartes ne constituent pas uniquement une peinture de mœurs. Des dictons de cette époque et des légendes figurant sur des gravures faites d’après ces tableaux y associent le plus souvent un avertissement se rapportant aux plaisirs douteux aggravés par une sensation d’ivresse pas toujours bien maîtrisée7.”

A ce titre, une des natures mortes et une des scènes de genre les plus mystérieuses de l’Histoire de l’Art est sans nul doute Les Pantoufles de Samuel van Hoogstraten. Dépourvue de personnage, cette toile nous donne à voir l’intérieur d’une maison à travers l’embrasure de deux portes.

Samuel van Hoogstraten, Vue d'intérieur ou Les Pantoufles, Huile sur toile, 103 x 70 cm, 1658, Musée du Louvre, Paris.
Samuel van Hoogstraten, Vue d’intérieur ou Les Pantoufles, Huile sur toile, 103 x 70 cm, 1658, Musée du Louvre, Paris.

A l’époque où a été peinte cette toile, les symboles sont lisibles par ceux qui seraient amenés à la contempler. Pour le public contemporain que nous sommes, le musée du Louvre où elle est exposée nous donne quelques explications pour comprendre que nous assistons, sans le savoir, à une scène licencieuse :

“Malgré la puissance de l’illusion spatiale, il faut bien se garder de ne voir dans cette toile qu’un pur jeu formel. Au-delà des apparences d’un sujet simple et naïf se cache une leçon moralisatrice. Hoogstraten n’a pas disposé les objets au hasard dans ce calme intérieur bourgeois. La plupart possèdent une connotation symbolique évidente à l’époque. Les pantoufles, bien visibles au centre du tableau, ont été enlevées hâtivement dans le couloir : l’abandon de cet honnête petit soulier d’intérieur est signe de mauvaise vie. La femme au foyer a délaissé ses sages occupations domestiques : le balai est négligemment posé contre le mur, la lecture est abandonnée – le livre est significativement fermé – pour un rendez-vous galant. Le tableau dans le tableau, une Admonestation paternelle de Casper Netscher -1655, musée de Gotha -, est une variante d’une œuvre de Gerard ter Borch dénonçant l’amour vénal. Toute la vanité de ce demi-monde galant est incarnée par la bougie éteinte, symbole d’activité peu morale consommatrice de temps. Ainsi tout le génie de Hoogstraten est dans cette dénonciation d’une scène galante, habilement suggérée mais qui nous reste invisible, cachée dans une alcôve au bout d’une autre enfilade de pièces8.”

Pour essayer de lui donner du sens, il faut donc décrypter la toile comme un véritable rébus (et ne pas hésiter à s’armer d’un bon dictionnaire des symboles). Véritable jeu d’énigme,  cette étrange “nature morte” ne saurait être parfaitement résolue car le peintre semble en avoir décidé ainsi ; s’il a représenté des clefs en évidence sur l’une des portes, il ne s’agit pas de celles ouvrant sur la compréhension complète et indubitable de son œuvre. A chacun d’imaginer l’histoire (ou les histoires) que raconte(nt) ce tableau.

Il faut dire qu’il suffit parfois de peu de choses pour s’inventer des histoires. Les artistes ont souvent prouvé qu’il n’était même pas nécessaire de sortir de chez soi pour vivre les plus folles aventures. Ainsi, dans Voyage autour de ma chambre, en 1764, Xavier de Maistre écrit : “J’ai entrepris et exécuté un voyage de 42 jours autour de ma chambre. Les observations que j’ai faites me faisaient désirer de le rendre public. La certitude d’être utile m’y a décidé.”

Comme le disait fort bien Oscar Wilde : “La vraie vie est si souvent celle qu’on ne vit pas.”

Le temps passe, les femmes restent

David De Noter, autre peintre d’origine belge, se plait également à dépeindre des scènes de genre en intérieur où pullulent les natures mortes autour de figures féminines. Nous sommes cette fois au XIXème siècle et nous pouvons constater que les choses ont peu changé depuis le XVIIème siècle de Teniers ou Hoogstraten. D’ailleurs, nous connaissons également de De Noter une très belle scène se déroulant à l’intérieur d’une cuisine, une fois encore.

On constate toutefois que l’écart entre la maison riche et la maison plus populaire semble se creuser. Un coup d’œil au papier peint qui orne les murs, par rapport au crépit des autres demeures que nous avons vues, nous permet d’en prendre un peu conscience.

David De Noter, Intérieur de cuisine, Huile sur toile, 76 x 58 cm, 1845, Collection Rademakers.
David De Noter, Intérieur de cuisine, Huile sur toile, 76 x 58 cm, 1845, Collection Rademakers.
Vermeer, peintre des femmes et maître des scènes d’intérieur

Mais au XVIIème siècle, à peu près au même moment que Hoogstraten, un des peintres qui a le plus représenté d’intérieurs de maison et les femmes qui pouvaient y vivre est sans nul doute Johannes Vermeer.

Nous connaissons tous son emblématique Laitière mais on lui doit quantité d’autres toiles semblables, reposant sur une composition similaire : une femme dans un intérieur, près d’une fenêtre, occupée à une tâche ou une autre.

Johannes Vermeer, La Laitière, Huile sur toile, 45,5 x 41 cm, 1658, Rijksmuseum, Pays-Bas.
Johannes Vermeer, La Laitière, Huile sur toile, 45,5 x 41 cm, 1658, Rijksmuseum, Pays-Bas.

“Les personnages, comme perdus dans leur intériorité, condensent le calme et le silence ambiants ; la lumière joue sur leurs vêtements, sur les perles, sur les pupilles et rend évident le volume ovoïde des têtes. Toutes les composantes du tableau jouent en complète harmonie, aucune ne détruisant à son profit l’équilibre de celui-ci. Ainsi des scènes de la vie quotidienne peuvent-elles devenir les moyens de dévoilement d’un des univers les plus poétiques de la peinture, où l’immobilité et la consistance des êtres et des choses sont révélées par la magie d’une lumière quasi immanente9.”

Si le sens de ses œuvres est souvent plus profond qu’on ne pourrait le croire de prime abord, elles n’en restent pas moins un fabuleux témoignage de la vie de l’époque. Elles nous permettent de voir à quoi ressemblait la vie quotidienne de différentes classes sociales au XVIIème siècle, au Nord de l’Europe (dans les Flandres ou les Pays-Bas Espagnols, devenus les Pays-Bas, la Belgique ou encore le Nord de la France aujourd’hui). On peut notamment observer la façon dont on s’habillait ou les objets qu’on utilisait et qui ont parfois totalement disparu de nos vies.

Ces peintures représentent également l’intimité du foyer avec une maestria toujours étonnante aujourd’hui. Nous, spectateurs, sommes placés en position de voyeur alors que nous étions habitués à admirer une sorte de saynète de théâtre. Cela nous offrait un certain recul sur les choses. Avec Vermeer, nous sommes en même temps à l’intérieur et à l’extérieur du tableau, rêvant de pouvoir jeter un coup d’œil par ces innombrables fenêtres qu’il a peintes. Pourtant, ses tableaux sont eux-mêmes des fenêtres : des fenêtres sur une autre époque, un autre temps, dans la vie de ces femmes qu’il a passé des années à représenter patiemment, avec une grande minutie et un sens poussé du détail. C’est probablement pour cette raison que ses œuvres restent si fascinantes de nos jours.

Conclusion : la maison a-t-elle un genre ?

Nous l’avons vu, il semble que la maison, le foyer, le logis soient des lieux particulièrement habités par les femmes ou, en tout cas, par une figure féminine (qu’on surnomme à juste titre la mère au foyer ou la maîtresse de maison).

La déesse chatte Bastet, règne de Psammétique Ier (664 - 610 avant J.-C.), 26e dynastie, bronze, verre bleu, 27,60 x 20 cm, Louvre, Paris.
La déesse chatte Bastet, règne de Psammétique Ier (664 – 610 avant J.-C.), 26e dynastie, bronze, verre bleu, 27,60 x 20 cm, Louvre, Paris.

“L’espace privé, intime, domestique a traditionnellement été associé au féminin. L’Angleterre victorienne avait même trouvé une figure symbolique pour désigner ce stéréotype sexiste : l’ange du foyer10.” Pour l’anecdote, dans l’Égypte Ancienne, le foyer était protégée par une déesse : Bastet, une femme à tête de chat. Chez les Grecs, c’est Hestia qui hérite de ce rôle. Un de ses attributs est le feu sacré : le foyer. On la connaît souvent mieux sous le nom de Vesta dans la mythologie romaine.

Si la maison devait avoir un genre, il pencherait donc en faveur du féminin. Nous verrons dans la suite de cet article que cela peut poser des problèmes, en ces temps de confinement.

Mais dans une deuxième partie, nous nous intéresserons d’abord aux différents types de logements et aux classes sociales distinctes qui les habitent.


Lire la suite : “Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 2)”


Sources :

1 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, “Foyer“, dans Dictionnaire des Symboles : Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1982, p.534.
2 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, “Maison“, dans Dictionnaire des Symboles : Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1982, p.698.
3 Histoire par l’image : “La cuisine, foyer domestique”
Musée du Louvre : “L’intérieur d’une cuisine” de Martin Drölling
4 Aurélie Chatenet “La femme, maîtresse de maison ? Rôle et place des femmes dans les ouvrages d’économie domestique au XVIIIe siècle”, dans Histoire, économie & société 2009/4 (28e année), pages 21 à 34.
5 Anne Lambert, Pascale Dietrich-Ragon, Catherine Bonvalet (dir.), Le monde privé des femmes : Genre et habitat dans la société française, Paris, Ined, 2018.
6 Collection Mauritshuis, David Teniers the Younger, Kitchen Interior, 1644 
7 De Jonckheere Master Paintings : “David Teniers, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur”
8 Musée du Louvre – Les Pantoufles
9 Larousse Encyclopédie – Vermeer
Article très complet sur Vermeer par Aulnas Patrick (Rivage de Bohème)
10 “Women House”, l’art à l’assaut du foyer

Zdzisław Beksiński : peindre le monde des cauchemars

Zdzisław Beksiński est de ces artistes dont les créations nous fascinent au premier regard, frappant en plein cœur, là où ça fait mal… et du coup, là où ça fait tellement de bien aussi. Son art est délicieusement sombre, terriblement beau. Son univers est original et poignant. Et même si son nom est imprononçable et que vous l’oublierez sans nul doute rapidement, il ne fait aucun doute que ses œuvres, elles, s’inscriront dans un coin de votre mémoire à jamais.

Zdzisław Beksiński
Zdzisław Beksiński

Je le dis ici et je le redirai sans doute ailleurs dans l’article : âmes sensibles s’abstenir ! Certaines de ses œuvres sont vraiment dures à regarder. En particulier si vous avez du mal avec les corps déformés, les cicatrices, les créatures humanoïdes pas forcément identifiables… Bref. Ne vous filez pas des cauchemars pour rien. Cela dit, je mettrai les “pires” œuvres en toute fin d’article donc vous devriez pouvoir le lire sans problème. Évitez juste de zieuter la galerie d’images, en bas de page, si vous ne le sentez pas.

Nous parleront essentiellement, ici, des peintures de Zdzisław Beksiński. Sachez, toutefois, qu’il a également touché à d’autres formes d’art, comme la sculpture, la photographie mais aussi le photomontage (y compris par ordinateur).

Qui était Zdzisław Beksiński ?

Zdzisław Beksiński est un artiste polonais né en 1929 et mort en 2005. Je prends le temps de préciser ces informations biographiques sommes toutes assez ennuyeuses parce que je pense que le contexte est important pour apprécier ses œuvres.

Zdzisław Beksiński
Zdzisław Beksiński

J’insiste donc : c’est un artiste polonais, né en 1929. Vous voyez un peu au milieu de quoi il a grandi ? Bon. Parce que la Seconde Guerre Mondiale occupe, à n’en pas douter, une grande place dans l’imaginaire de l’artiste. Dans certaines de ses peintures, la référence ne fait même aucun doute (voir, ci-contre, une de ses peintures représentant clairement un soldat allemand, à en juger par la forme de son casque). Toutefois, comme je le disais, ce n’est finalement qu’une question de contexte car Zdzisław Beksiński n’a jamais vraiment fourni d’explications concernant ses œuvres. Nous ne pouvons donc que faire des spéculations à leur sujet et essayer de les rattacher à ce qu’il a pu vivre, voir, entendre, faire comme expérience, etc.

“Un style unique, minutieux, aussi terrifiant que créatif, à l’image de sa vie. Né en 1929 dans la petite ville polonaise de Sanok qu’il quitte en 1977 pour un appartement dans une barre grise de Varsovie, Zdzislaw Beksinski n’aimait pas trop sortir de chez lui et vivait en fusion totale avec Zofia, sa femme prévenante et dévouée, Tomasz, son fils maniaco-dépressif et célèbre animateur radio, et les deux grands-mères dépendantes.”

(Source : Article RFI – “La renaissance du peintre polonais Beksinski, «The Last Family»”)

Sa femme est morte en 1998. Un an plus tard, son fils, animateur de radio, s’est suicidé.
Sa femme est morte en 1998. Un an plus tard, son fils, animateur de radio, s’est suicidé.

Notons aussi que l’artiste n’a pas hésité à brûler certaines de ses toiles, avant un déménagement, les jugeant “trop personnelles”. Il lui arrivait aussi de recouvrir des toiles quasiment achevées quand elles ne lui convenaient pas, pour repeindre au-dessus d’elles. Du coup, même si la plupart de ses œuvres n’ont pas de titre, on peut essayer de les comprendre en comprenant l’homme qu’il fut. Toutefois, il faut aussi retenir qu’il semblait avoir du mal à parler de choses trop personnelles dans ses tableaux. Nous verrons également que nous pouvons tout aussi bien nous passer de titre ou d’explications de l’artiste pour appréhender ses œuvres à notre manière, avec notre propre ressenti, nos propres connaissances et expériences.

Les œuvres inexplicables de Zdzisław Beksiński

Il ne fait aucun doute, à mon sens, que l’ambiance bien particulière qui marque chaque œuvre de Zdzisław Beksiński est de celle qui n’a pas besoin de mots : vous voyez ; vous comprenez. Son langage semble universel. Vous n’avez pas besoin d’explications pour être touché par ses tableaux. Dans le même temps, observer ses œuvres vous pousse à l’introspection. Qu’est-ce que je ressens ? A quoi cela me fait-il penser ? Et, sans nous en apercevoir, nous voilà déjà en train d’essayer de décrypter l’histoire qui se cache derrière l’œuvre que nous regardons.

A mon sens, l’échange entre le spectateur et l’œuvre se fait par les émotions, les sentiments ressentis. Ses œuvres vous prennent aux tripes, comme si elles nous touchaient personnellement. Bien sûr, cela varie d’une œuvre et d’une personne à l’autre. Il n’empêche, il y a, à coup sûr, au moins une œuvre de Zdzisław Beksiński  qui vous touchera, que vous puissiez l’expliquer ou non.

Je pense que quelqu’un qui voudrait vous parler durant des heures de l’œuvre de Zdzisław Beksiński n’aurait pas fondamentalement tort (et je ne dis pas ça parce que je suis justement en train de vous parler de lui et d’essayer de vous expliquer son travail)… C’est seulement que ses explications ne pourraient être qu’à des années lumières de ce qui fait réellement l’intérêt du travail de cet artiste. Car comment mettre des mots sur ce que l’on ressent ? C’est toujours extrêmement délicat. C’est aussi très personnel, très subjectif. Si j’essayais de vous décrire ce que je ressens devant une toile de Zdzisław Beksiński, vous pourriez très bien me dire que vous comprenez mais que vous ne ressentez pas tout-à-fait la même chose. Auriez-vous tort ? Aurai-je tort ? Pas vraiment. Après tout, l’artiste n’a pas donné de clef précise pouvant nous permettre de comprendre son oeuvre. Il n’existe pas de “dictionnaire” de Beksiński, qui apporterait une définition précise de ce que nous devrions voir dans chacun de ses tableaux. Et c’est aussi ce qui fait la beauté de son travail et la fascination qu’il provoque chez nous.

Zdzisław Beksiński et la mort

Cet artiste est aussi de ceux qui attisent une curiosité malsaine. Ses personnages osseux, ses corps cassés ou difformes, ses effrayants humanoïdes et le côté particulièrement organique de son travail, bercé par une palette chromatique restreinte, comme une brume oppressante, étouffante, attise la part de nous qui est fascinée par l’horreur, le malheur, la douleur… La mort aussi, sans aucun doute, qui règne en maître sur ce monde du rêve et du cauchemar.

Dans cette peinture, ne croirait-on pas reconnaître le Grand Monolithe Noir de 2001, l'Odyssée de l'Espace ?
Dans cette peinture, ne croirait-on pas reconnaître le Grand Monolithe Noir de 2001, l’Odyssée de l’Espace ?

On se croirait parfois dans Blade Runner (nouvelle mouture) ou Mad Max, avec son désert étouffant, à l’air orangeâtre saturé de poussière (voir ci-dessous, sur cette toile nous montrant une carcasse de voiture). Certaines peintures de l’artiste ont vraiment quelque chose de cinématographique, que soit dans les couleurs, la mise-en-scène, le cadrage… On pourrait y voir les décors d’un film de science-fiction post-apocalyptique, sans doute ponctué de scènes d’horreur particulièrement poignantes.

D’ailleurs, il semble que Zdzisław Beksiński voulait être réalisateur de cinéma mais que son père s’y opposa (source).

“[Dans The Last Family, film du réalisateur polonais Jan P. Matuszynski], il s’agit de raconter via le cinéma l’histoire de la famille le plus filmée de toute l’histoire de l’humanité. Beksinski a tout filmé et enregistré : des discussions banales en passant par les crises psychiques de son fils suicidaire, jusqu’à l’enterrement de sa propre mère.”

(Source : Article RFI – “La renaissance du peintre polonais Beksinski, «The Last Family»”)

On trouve aussi parfois, dans certaines de ses toiles, des personnages de légende qui ne nous sont pas inconnus. Le Sinistros ou encore la Mort sur son fidèle destrillé, peint maintes fois dans l’Histoire de l’Art (même si c’est tout de suite la version de Dürer qui me vient à l’esprit). On devine aussi des figures christiques, en pleine crucifixion, et des épisodes bibliques comme la Tour de Babel.

Danse macabre, représentations de la mort, entités supérieures, sortes de dieux, de déités, et toutes sortes de monstres : l’œuvre de Zdzisław Beksiński semble tout droit sortie du Necronomicon de H. P. Lovecraft. On s’attend presque à voir surgir Cthulhu, au milieu de l’épaisse poussière. On est passé de l’autre côté (on remarque d’ailleurs que l’artiste a peint plusieurs fois des sortes de portes, des portails étranges et plus ou moins rassurants), dans le monde obscur de Stranger Things, où vivent toutes sortes de créatures cauchemardesques et qui ressemble pourtant étrangement à notre monde réel. Des monstres dont l’allure humanoïde ne fait que renforcer leur inquiétante-étrangeté. Dans certains de ses tableaux, c’est l’absence même de toute vie qui est terrifiante. On entendrait presque le silence.

Tous ces éléments fascinent, pour d’obscures raisons. Les ténèbres ont toujours attiré l’homme et Zdzisław Beksiński est de ceux qui peignent les ténèbres, ce qui rend son travail diablement efficace (comme je le disais en introduction, son travail marque les esprits ; on se souvient de ses peintures car elles choquent, d’une certaine façon). Nous possédons tous une part d’ombre et c’est elle qui intéresse l’artiste – celle qui est en lui, sans doute, mais aussi celle de ses spectateurs. Notre intérêt pour son art, qui nous apparaît rapidement comme délicieusement sombre, pourrait donc être vu comme un intérêt pour notre subconscient, pour cette part d’ombre en nous. C’est en tout cas ainsi que je perçois son travail. Devant un Zdzisław Beksiński je me sens comme devant un miroir qui me renverrait l’image de ce que je ne peux pas voir de moi ; tout d’abord, mes peurs (qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, naïvement, ne sont pas toujours limpides et connues de nous), mais aussi mes envies (en particulier les plus sombres), mes rêves et mes cauchemars (lieux privilégiés d’expression de notre subconscient), le “monstre” en moi.

Zdzisław Beksiński et les horreurs de l’Histoire

Mais Zdzisław Beksiński ne se contente pas de peindre des scènes détachées de toute réalité. Il parle de notre monde, de sa cruauté et des souffrances que l’homme engendre ou subit. Son œuvre n’a rien d’optimiste ou d’utopiste. Il dépeint la face sombre du monde dans un univers fantastique, chimérique . Après tout, nos rêves et nos cauchemars, songes incontrôlables qui surgissent dans nos esprits chaque nuit, ne sont-ils pas plus honnêtes que nous ne le serons jamais ?

Les motifs et les sujets que choisit l’artiste sont souvent en lien avec l’Histoire. On reconnaît nettement des soldats allemands ou des chars d’assaut, çà et là, mais aussi le marteau et la faucille, symbole du Parti Communiste. Il peint aussi ce qui semble être des cathédrales – ou ce qu’il en reste. On aperçoit aussi parfois des véhicules aux silhouettes bien réelles. La réalité se mêle alors au cauchemar, le rendant plus inquiétant encore. Ce qui nous paraissait purement fictif devient étrangement familier.

Les images que produit ainsi Zdzisław Beksiński sont ainsi d’une incroyable expressivité. L’on perçoit la douleur de ses personnages alors même qu’ils semblent tous déjà morts ; l’on ressent leur solitude même en leur absence ; l’on comprend les références de l’artiste, qu’il parle de scènes bibliques ou d’évènements historiques gravissimes comme la Seconde Guerre Mondiale. L’être humain, de tout temps, est au centre de son œuvre. C’est un vaste cauchemar commun, universel, qu’il dépeint.

D’ailleurs, l’on ne s’échappe pas de l’univers de Zdzisław Beksiński. Ses personnages (même si ses tableaux n’en sont pas toujours pourvus, ils disposent tous d’une présence) font partie de cet univers et ne peuvent rien faire pour s’en échapper. Comme enfermés dans un dédale qu’ils ne distinguent pas forcément, ils cherchent inlassablement la sortie, la solution ultime à un mal être qui les dépasse. Mais cette sortie existe-t-elle ?  Zdzisław Beksiński a peint de nombreux portails mais comment savoir s’ils ne mènent simplement pas à un autre cauchemar ? Comment être sûr qu’ils mènent seulement quelque part ? Beaucoup de ses personnages sont seuls ; abandonnés par leur propre monde et les forces qui le régissent (pour peu qu’elles existent), abandonnés par leurs semblables. Les corps souffrent, sont décharnés, squelettiques, difformes, torturés.

Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm. Collection privée (Wikimedia Commons).
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm. Collection privée (Wikimedia Commons).

Pour autant, il ne faut pas ôter du travail de Zdzisław Beksiński toute forme d’humour. Il fait preuve d’une certaine ironie. Je perçois cela comme une forme de désillusion mais l’homme semblait être quelqu’un d’enjoué et de drôle, contrairement à ce que son art dit de lui. Il dépeint ainsi un corps décharné et couvert de cicatrices, portant un tutu.

“A l’école, il faisait des dessins de nus, ce qui irrita un jour un prêtre qui lui dit: « Mon fils, tu mourras et tes dessins dégoûtants vont effrayer des générations » Beksiński considéra cela plutôt comme un compliment.”

(Source : Art Polonais – Des histoires sur l’art. L’histoire racontée par l’art. “Le côté obscur de l’âme.”)

Dans la vie de tous les jours, Zdzisław Beksiński semblait être quelqu’un de positif. Son œuvre torturée et tourmentée peut alors être considérée comme une échappatoire ; non seulement une façon d’exprimer sa pensée et sa personnalité, et un moyen d’échapper au régime dictatorial et totalitaire polonais d’Après-Guerre, peu enclin à supporter un travail artistique comme le sien. Son principal galeriste, Piotr Dmochowski, dit de lui qu’il était “bizarre” :

“Il était spécial. Il était un peu bizarre. C’était un homme d’une très grande intelligence, d’une très grande culture, érudit, il savait énormément de choses. Très bavard, très sympathique, mais, il ne sortait pas de chez lui. Il n’a jamais voyagé à l’étranger, il n’a jamais pris l’avion, il n’a jamais quitté d’abord sa ville natale et ensuite Varsovie où il a déménagé. Il était un homme très compliqué, très complexe, avec énormément de contradictions, mais avec une telle puissance d’esprit et de personnalité, qu’on pouvait passer avec lui douze heures à converser. Mais il avait ses quelques lubies et difficultés. En plus, il avait des problèmes de santé qui faisaient qu’il ne pouvait pas sortir. Il n’est jamais venu à aucun de mes vernissages et j’en ai fait des dizaines : en France, en Belgique, en Allemagne, en Pologne… Il restait toujours chez lui, enfermé, à travailler. Il écrivait beaucoup, des nouvelles, des contes. Il menait une grande correspondance, avec plusieurs personnes. Il y a deux mois, j’ai publié un grand livre de 850 pages de correspondance entre lui et moi. (…) “[L’]excellent film [The Last Family du réalisateur polonais Jan P. Matuszynski] montre un homme plein de contradictions et plein de manies. Par exemple, Beksinski détestait à serrer la main à quelqu’un. Toucher quelqu’un, cela le mettait mal à l’aise. Il ne m’a jamais dit le mot « merci ». Jamais. Pendant 30 ans que nous travaillions ensemble et pendant les douze ans où j’étais son marchand, à aucun moment, il ne m’a dit « merci ». Pourtant, je lui ai fait venir en Pologne des milliers de choses dont il avait besoin. Je courais comme un fou pour trouver tout cela. Je lui ai apporté cela à son domicile, et jamais, je n’ai entendu le mot « merci ». Donc, il était bizarre.”

(Source : Interview RFI – “Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski”)

Certaines de ses toiles évoquent aussi les œuvres d’autres artistes surréalistes comme Salvador Dali. Comme chez ce dernier, on peut ainsi parfois voir des œufs dans ses peintures :

“Symbole chrétien de la résurrection du Christ et l’emblème de la pureté et de la perfection. L’œuf évoque par son aspect et sa minéralité une symbolique chère à Dalí, celle de la vie antérieure, intra-utérine et de la re-naissance.”

(Source : Dali Paris)

“Très souvent chez Beksinski, derrière ce côté morbide se trouve une plaisanterie qui vous fait sourire.”

(Source : Interview RFI – “Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski”)

Un humour que Zdzisław Beksiński partageait alors peut-être avec son confrère Surréaliste espagnol, Salvador Dali, et d’autres membres de ce mouvement tout-à-fait particulier dans l’Histoire de l’Art, comme André Breton. Et ce, même s’il n’avait jamais quitté sa Pologne natale.

Alors, Zdzisław Beksiński, âme torturée ou artiste inventif, capable de créer de toute pièce les pires cauchemars ? En tout cas, son travail est rattaché au mouvement Surréaliste dont les “membres” se servaient du rêve et disaient faire appel à leur subconscient pour créer. L’artiste déclarera d’ailleurs : «Je tiens à peindre comme si je photographiais mes rêves. » Il emportera toutefois les secrets de ses rêves dans sa tombe. Lui qui semblait à la fois avoir peur et être fasciné par la mort depuis son enfance sera finalement assassiné de 17 coups de couteau en 2005, après avoir survécu à la mort de son épouse en 1998 et le suicide de son fils, un an plus tard. Drôle d’œuvre, drôle de vie, drôle de mort.

100 œuvres de Zdzisław Beksiński

N’hésitez pas à cliquer pour voir les œuvres en plus grand. J’ai regroupé des peintures mais aussi des dessins. Toutefois, certaines œuvres sont en noir et blanc parce que je ne les ai pas trouvées en couleurs, tout simplement.

Je préfère également prévenir : âmes sensibles s’abstenir ! Certaines œuvres sont vraiment dures à regarder. En particulier si vous avez du mal avec les corps déformés, les cicatrices, les créatures humanoïdes pas forcément identifiables… Bref. Ne vous filez pas des cauchemars pour rien.

 

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Sources :

https://www.facebook.com/beksinski/
“The Cursed Paintings of Zdzisław Beksiński”
Interview RFI – “Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski”
Art Polonais – Des histoires sur l’art. L’histoire racontée par l’art. “Le côté obscur de l’âme.”

L’éléphant de la Bastille

Aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834) Dernier projet pour la fontaine de l'Éléphant de la Bastille (1809-1810) H : 41 cm, L : 51,8 cm L'aquarelle est contresignée par Vivant Denon et Alavoine (architecte du projet) Musée du Louvre, Paris
Aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834) Dernier projet pour la fontaine de l’Éléphant de la Bastille (1809-1810) H : 41 cm, L : 51,8 cm L’aquarelle est contresignée par Vivant Denon et Alavoine (architecte du projet) Musée du Louvre, Paris

Cet éléphant, pour le moins monumental, aurait pu être construit au beau milieu de la Place de la Bastille à Paris !

Ce que je vous propose de voir ici est une aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834). Il s’agit du dernier projet pour la fontaine de l’Elephant de la Bastille (1809-1810). Elle se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre à Paris. Vous allez me dire, c’est bien beau, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’éléphant !? Pourquoi ? Comment ?

Un éléphant géant pour… Napoléon !

Je ne vous le cache pas, il s’agissait d’un projet napoléonien. Même si cela peut aujourd’hui nous sembler absurde, l’éléphant portait en lui une riche symbolique qui expliquait le souhait du souverain :

  • Il représentait l’image du pouvoir :
    1. François Ier l’avait fait figurer sur une fresque du château de Fontainebleau comme symbole du pouvoir royal.
    2. Mais l’animal pouvait aussi faire référence aux conquérants antiques comme Alexandre Le Grand ou Hannibal, célébrant ainsi indirectement les conquêtes napoléoniennes comme des héritières.

      L'éléphant comme symbole du pouvoir royal (fresque de Rosso pour Fontainebleau, 1534-1540).
      L’éléphant comme symbole du pouvoir royal (fresque de Rosso pour Fontainebleau, 1534-1540).
  • Il rappelait aussi le goût de l’époque pour l’Orient :
    • Badge_of_the_Order_of_the_Elephant_heraldique
      Emblème de l’Ordre de l’Eléphant

      Napoléon était allé en Égypte. Pays d’où il avait ramené l’Obélisque que nous pouvons toujours admirer sur la Place de la Concorde à Paris. Napoléon se voit aussi offrir les sabres de Tamerlan et de Thamas Kouli-Khan, deux grands dirigeants et conquérants, par un ambassadeur du shah de Perse.  Mais, surtout, le 18 mai 1808, il est fait chevalier de l’Ordre de l’Éléphant par le roi Frédéric VI de Danemark. Et devinez quel est l’emblème de cet ordre ? Un éléphant portant une tour…

    • Mais le XIXe siècle est aussi connu pour son mouvement Orientaliste, marqué par l’intérêt de cette époque pour les cultures d’Afrique du Nord, turque et arabe, toutes les régions dominées par l’Empire Ottoman, jusqu’au Caucase. Parmi les artistes ayant pu être Orientalistes, il y a de grands noms : Ingres, Delacroix, Renoir, Picasso, Matisse,… Le Douanier Rousseau participe également à créer un certain goût pour l’exotisme.

      Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814, Louvre, Paris
      Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814, Louvre, Paris
    • Gravure de Léon Bennett illustrant l'éléphant du roman La Maison à Vapeur de Jules Vernes (1880).
      Gravure de Léon Bennett illustrant l’éléphant du roman La Maison à Vapeur de Jules Vernes (1880).

      En littérature, Jules Verne est également de ceux qui alimentent cette passion pour l’Ailleurs grâce à tous ses Voyages Extraordinaires. Dans La Maison à vapeur, roman de 1880, Jules Vernes raconte d’ailleurs l’histoire d’un gigantesque éléphant à vapeur, tirant deux wagons tout confort et étant même amphibie.

    • Plus largement, le XIXe siècle crée les Expositions Universelles. Ces lieux immenses, occupant souvent une large partie des villes qui les accueillent, comme Paris ou Londres, sont l’occasion de découvrir de nouvelles cultures. Parmi mille et une autres merveilles, des pavillons nationaux sont dressés. En 1900, par exemple, Paris accueille l’Exposition Universelle et le public peut y visiter les pavillons de la Finlande, de la Suède, des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la Hongrie, de l’Empire Ottoman, de l’Italie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Russie, de la Belgique ou encore de la Grèce. (à l’occasion, je vous écrirai un article sur les Expositions Universelles car elles me fascinent littéralement !)
      Voici quelques photographies (certaines ont été colorisées) montrant à quel point l’architecture de ces pavillons pouvait être orientalisante (même quand cela n’avait pas forcément de lien avec ce qui était exposé, comme pour le Palais des Mines et de la Métallurgie) :
  • Et puis, l’éléphant étant un animal aimant l’eau, il n’était pas idiot de l’imaginer jouer le rôle d’une fontaine. Tout simplement.

De mémoire d’éléphant, on avait déjà vu ça quelque part !

Eléphant portant un Howdah.
Eléphant portant un Howdah.

D’après les images du projet, l’éléphant devait être pourvu d’une tour qu’il porterait sur son dos.

Cette tour était censée rappeler un howdah. On appelle un howdah la sorte de palanquin (ou de siège) que portent les éléphants et qui servent, notamment, à transporter des personnes. Initialement, ces howdah étaient installés sur ces animaux pour chasser ou faire la guerre. Il s’agissait d’un symbole de richesse pour son propriétaire et il pouvait être très richement décoré.
La tour portée par l’animal devait donc évidemment servir à symboliser le pouvoir de Napoléon et, plus globalement, celui de la France.

Ca n’était cependant pas une idée nouvelle puisque des éléphants pourvus de tours avaient déjà été représentés dans des enluminures datant du Moyen-Age.

Représentation médiévale d'un éléphant de guerre (enluminure du XIVe siècle).
Représentation médiévale d’un éléphant de guerre (enluminure du XIVe siècle).

Mais, pourquoi une tour, me direz-vous ? Après tout, les howdah ne ressemblent pas à des tours, c’est assez absurde, non ? L’enluminure que je vous propose de voir ci-dessus date du XIVe siècle. C’est la fin du Moyen-Age et il y a eu plusieurs périodes de Croisades qui ont dû faire parvenir jusqu’en Europe des histoires d’éléphants de guerre. Mais ce ne sont jamais que des histoires ! Des mots ! Je vous laisse imaginer : vous êtes français, au XIVe siècle (contexte : Guerre de Cent Ans, Peste Noire… c’est une période assez joyeuse, vous voyez ?), vous n’avez jamais vu un éléphant de toute votre vie et quelqu’un vous raconte que des gens, dans des pays lointains où il fait toujours beau, se battent dans des sortes de tours portées par des animaux énormes appelés “éléphants”. Ce sont un peu leurs chevaux à eux, leur cavalerie. Oh et, ces animaux ont une trompe : c’est une sorte de gros tuyau qu’ils ont à la place du nez… Voilà. Et bien dites-vous que les enlumineurs devaient, grosso-modo, représenter des éléphants de guerre à partir de descriptions de ce genre (ok, j’ai peut-être un peu grossi le trait, mais vous voyez l’idée ?).

Mais un éléphant portant une tour, on en trouve également un, sous la forme d’une sculpture, dans les jardins de Bomarzo en Italie (voir ci-dessus). Considérés comme les jardins les plus extravagants de la Renaissance italienne, ils datent du XVIe siècle et on y trouve notamment des obélisques et des sphinx. Je dis “notamment” car on y trouve vraiment des sculptures très… étranges et appartenant à des cultures assez différentes. Par exemple : Protée, divinité marine ayant le don de métamorphose, dont la tête sortant du sol porte sur son crâne les armoiries de la famille Orsini (les commanditaires du jardin) ; Hercule écartelant Cacus qu’il maintient la tête en bas ; Vénus sur une conque (un coquillage) retournée dans une niche ; Une nymphe endormie sur laquelle veille un petit chien ; Cerbère, le chien à trois têtes qui garde la porte des Enfers ; une tortue portant sur sa carapace une Renommée ailée (c’est une divinité grecque) soufflant dans deux trompettes (détruites), en équilibre précaire sur un globe terrestre ; un Orque ( ou une sorte de baleine monstrueuse) la gueule ouverte, semblant attendre un faux pas de la tortue ou des promeneurs… ; une maison penchée… etc. Et au milieu de tout ça, donc, un éléphant de l’armée d’Hannibal soulevant un légionnaire romain.
Bref, l’histoire de ce parc est encore assez mystérieuse. Je vous laisse deviner pourquoi…

Salvador Dali, Le triomphe de l'éléphant, 1975
Salvador Dali, Le triomphe de l’éléphant, 1975-1984 Sculpture en bronze, patine vert émeraude, ange doré.

Pause précision : Si dans le jardin italien de Bomarzo on trouve donc une tortue portant une Renommée ailée, en 1975 Salvador Dali, lui, avait justement réalisé la sculpture d’un éléphant portant aussi une sorte de Renommée soufflant dans une trompette (le plus souvent, les descriptions parlent en fait d’un ange, tout simplement). Cette sculpture s’intitule Le Triomphe de l’Eléphant ou Eléphant de Triomphe (c’est selon les traductions, j’ai l’impression que personne ne sait vraiment… En tout cas, voir ci-contre). Malheureusement, on ne peut pas dire que la photo lui rende hommage… En réalité, cette sculpture est assez grande et impressionnante car elle mesure environ 265 cm.
Chez Dali, les éléphants étaient symbole d’avenir. Ils étaient une de ses images favorites et ils les représentaient souvent perchés sur de longues jambes frêles, comme ici, ressemblantes à des pattes de girafe squelettiques ou d’étranges moustiques. L’ange, jouant de la trompette, annonce une ère nouvelle. Le fait qu’il soit fait d’or signifie probablement qu’il s’agira d’une ère prospère. Mais l’éléphant, lourd et massif, a des pattes vraiment fines, dont la fragilité annonce des difficultés certaines. (Source)

La fontaine de l'éléphant, projet d'Alavoine (vers 1813-1814). Vue exposée au Salon de 1814, chromolithographie Paris, musée Carnavalet.
La fontaine de l’éléphant, projet d’Alavoine (vers 1813-1814).
Vue exposée au Salon de 1814, chromolithographie
Paris, musée Carnavalet.

Un des projets d’Alavoine sera même exposé au Salon de 1814 ! Il s’agit d’une gravure qui se trouve aujourd’hui au Musée Carnavalet (voir ci-dessus). Autant vous dire qu’il semblait tenir à ce projet et qu’il était tout-à-fait officiel.

Place de la Bastille vue depuis le 4e arrondissement ; au centre la colonne de juillet et à droite l'opéra Bastille.
Place de la Bastille vue depuis le 4e arrondissement ; au centre la colonne de juillet et à droite l’opéra Bastille.

D’ailleurs, on réalisa bel et bien le bassin et le socle de la fontaine et ceux-ci sont encore visibles de nos jours, sous la Colonne de Juillet.

Plus fort encore, un modèle en plâtre à l’échelle 1 fut même réalisé près du chantier avant d’être détruit ! On peut supposer, d’après les plans du projet d’Alavoine, que ce modèle mesurait 16 mètres de long et 24 mètres de haut, dont 15 mètres uniquement pour l’éléphant et la tour que devait supporter son dos (je vous laisse imaginer…).

La maquette en plâtre dans son hangar en 1830-31 (gravure d'après un dessin de Pugin père).
La maquette en plâtre dans son hangar en 1830-31 (gravure d’après un dessin de Pugin père).

Un éléphant bien misérable…

Victor Hugo fera de cette maquette le logement de fortune de son jeune personnage, Gavroche, dans Les Misérables (1862). Ce qui n’est pas totalement fou puisqu’on sait qu’avant d’être détruit, l’éléphant servit effectivement de refuge à des sans-abris, voire à des malfaiteurs, en plus d’héberger un certain nombre de rats (il avait été laissé complètement à l’abandon…).

guillemet“Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille, près de la gare du canal creusée dans l’ancien fossé de la prison-citadelle, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des Parisiens (…).
C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une silhouette surprenante et terrible.”

Source : Victor Hugo, Les Misérables (livre sixième, Le petit Gavroche), 1862

En 1831, un certain Levasseur en était apparemment le gardien (auto-proclamé ?) et vivait dans une de ses pattes. Malheureusement, le pachyderme était dans un tel état de délabrement qu’il ne pouvait plus être visité.

L’éléphant ne fut démonté qu’en 1846. Le Cocher du 2 août 1846, rapportant la démolition du modèle, précise qu’« il en est sorti plus de deux cents rats ».

Sur cette lithographie de Ph. Benoist, on peut voir la maquette de l'éléphant, à droite de la Colonne de Juillet.
Sur cette lithographie de Ph. Benoist, on peut voir la maquette de l’éléphant, à droite de la Colonne de Juillet.
Autre vue de l'éléphant de la Bastille,  près de la Colonne de Juillet.  (je n'ai pas pu trouver de qui était cette image, ni de quand elle datait exactement, mais il pourrait s'agir d'une gravure de Fedor Hoffbauer).
Autre vue de l’éléphant de la Bastille, près de la Colonne de Juillet.
(je n’ai pas pu trouver de qui était cette image, ni de quand elle datait exactement, mais il pourrait s’agir d’une gravure de ou d’après Fedor Hoffbauer).

Mais où est donc passé l’éléphant ? Pourquoi n’a-t-il pas vu le jour ?
Je vous vois venir ! « Bah… Parce que c’était un éléphant géant. Quelle idée d’aller construire ça sur la Place de la Bastille ! » Et, ma foi… Vous n’avez pas vraiment tort (même si, à titre purement personnel, j’aurais trouvé ça particulièrement osé et génial, mais je suis une excentrique, vous savez :D). Certains pensaient effectivement que cette idée était un peu grotesque (bon, pas au point de le dire comme ça, tout net, à Napoléon quand même). Mais c’est surtout la fin de l’Empire qui signa son arrêt de mort.

On essaya de lui imaginer une autre place dans Paris, des années durant, mais le projet fut finalement complètement abandonné puis progressivement oublié…

Un éléphant, ça trompe énormément

Oublié ? Non ! Un petit village gaulois résiste encore et… Ah non, c’est autre chose, ça. Non, l’éléphant n’a pas été complètement oublié.

C’est un ami qui m’a éclairé sur cette partie de l’histoire à côté de laquelle j’avais failli passer ! (Merci Mathieu !)

Conseil-general-du-nord-l-elephant-de-la-memoireJe vous raconte : en 1989, la France fête le bicentenaire de la Révolution. A cette occasion, un modèle de l’éléphant est recréé : il mesure 13 mètres de haut, 11 mètres de long et 4,30 mètres de large. Le palanquin (ou la tour, car il s’agit encore d’une tour) qui le surmonte sert de lieu d’animations et d’expositions. Il est surnommé l’Éléphant de la Mémoire (parce que, tout le monde le sait, un éléphant a une grosse mémoire, une mémoire d’éléphant !).

Seulement voilà, l’animal a un prix : 7 millions de francs à l’époque (un peu plus d’1 million d’euros) et cela n’est pas au goût de tout le monde (encore une fois, décidément il ne met personne d’accord, cet animal !).

Et puis, pourquoi avoir choisi de réactualiser un projet napoléonien pour illustrer la Révolution ? J’avoue que je n’ai pas trouvé la réponse à cette question très évidente. En tout cas, les réponses que j’ai pu m’inventer étaient un peu tirées par les cheveux… Du coup, je suis restée sur l’idée qu’il représentait bien la Mémoire de la France, toutes périodes confondues, et pas seulement la Révolution. Pourtant, l’Éléphant de la Mémoire avait été conçu pour une raison précise : en mémoire à Gavroche, le personnage de Victor Hugo. Par conséquent, dans son ventre, une salle de projection avait été installée pour dénoncer le travail des enfants dans nos sociétés. Encore aujourd’hui, il s’agit d’une des plus petites salles de cinéma au monde.

Photo de l'éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014). Photo de Mikaël Libert pour le journal 20 Minutes.
Photo de l’éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).
Photo de Mikaël Libert pour le journal 20 Minutes.
Photo de l'éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).
Photo de l’éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).

Malgré ça, l’animal trône un mois sur l’Esplanade de Lille puis entreprend un périple dans le département du Nord-Pas-de-Calais avant d’aller jusqu’à Paris et Bruxelles. Il faut pas moins de six semi-remorques pour transporter la bête gigantesque qui pèse environ 17 tonnes… (elle est, bien sûr, découpée en morceaux, mais quand même)

Pour lui éviter d’avoir été construit pour rien, on imagine que de continuer “à le promener comme vitrine des traditions et de la technologie nordistes. Ou l’installer à demeure dans un parc urbain” nous explique La Voix du Nord dans un article de 2014. C’était sans compter un changement de majorité au Conseil Général… (je ne vous dis pas en faveur de quel côté, gauche ou droite, je vous laisse deviner, ça n’est pas très dur) Et voilà à nouveau l’éléphant reclus, oublié dans un vieux bâtiment désaffecté du XIXe siècle, sur l’ancien site minier de Wallers-Arenberg (pour ceux qui ne sont pas du coin, c’est bien là où passe le tour cycliste Paris-Roubaix quand on parle de la mythique “tranchée d’Arenberg”).

Un éléphant qui déménage !

arkoes-douai
Logo du Musée-Parc Arkéos.

MAIS VOILA ! Coup de théâtre : “Le conseil général du Nord a trouvé un amateur pour l’encombrant pachyderme, qui y est entreposé depuis 1992. Cet amateur, c’est la communauté d’agglomération du Douaisis (CAD), pour son musée-parc archéologique Arkéos” annonce encore La Voix du Nord.
Le musée-parc en question a ouvert ses portes en juin 2014 et nous promet l’arrivée de “L’éléphant de la mémoire” pour 2015 (initialement, pour fin 2014, mais il semble que ça n’est pas encore été fait, à ma connaissance).

Photo du Musée-Parc archéologique "Arkéos" de Douai.
Photo du Musée-Parc archéologique “Arkéos” de Douai.

De son côté, il faut dire que “l’ancien site minier d’Arenberg, situé à Wallers, est en pleine métamorphose”, comme le résume le journal 20 Minutes “Il prévoit notamment de construire un laboratoire de recherche sur les usages de la télévision de l’université de Valenciennes, dont les travaux ont débuté en avril 2014.” (Source : Mikaël Libert, “Arenberg: de la mine à l’écran”, Journal 20 Minutes, mai 2014).

La ville va, peu à peu, accueillir La Fabrique à Images, “un lieu dédié à la recherche et à l’innovation pour le cinéma et l’audiovisuel”, en coopération avec l’Université de Valenciennes et du Hainaut Cambrésis (dans laquelle j’étudie depuis maintenant quelques années, juste pour info). “Une belle reconversion en perspective pour le site emblématique, explique le site de l’Université, puisque le projet prévoit l’implantation d’ici 2015 du laboratoire DeVisu de l’université, centré sur les technologies innovantes dans l’audiovisuel et les médias numériques.”

Pour information, le projet de la Fabrique à Images à Wallers-Arenberg fait partie d’un projet plus global, comprenant deux autres sites universitaires du Nord pour former le Pôle Images : La Serre Numérique des Rives de l’Escaut à Valenciennes (actuellement en construction, ce pôle a pour vocation de toucher tous les champs de la création numérique : jeu vidéo, animation, serious game, univers virtuels, simulation industrielle, design urbain, design produit…) et La Plaine Images implantée à Tourcoing mais regroupant des écoles de l’agglomération lilloise (elle est consacrée à l’image et aux industries créatives : jeu vidéo, animation, audiovisuel, images de synthèse, cinéma, réalité augmentée, 3D, interactions tactiles et gestuelles, serious game…).

Malheureusement, Wallers-Arenberg, qui avait notamment servi de lieu de tournage pour le film Germinal (sorti en 1993, avec notamment le chanteur Renaud, dans le rôle titre inspiré du roman d’Emile Zola), n’avait pas trouvé de place à donner à cet éléphant un peu trop imposant. C’est donc Douai qui en fait l’acquisition pour l’euro symbolique. Et, pour ma part, j’ai donc hâte de voir l’animal sortir de l’ombre et j’irai le visiter avec plaisir quand ce sera chose faite !

Photo du Grand éléphant de L'île de Nantes.
Photo du Grand éléphant de L’île de Nantes.

Résultat, comme c’est le cas à Nantes depuis plusieurs années (avec les Machines de L’île de Nantes), la ville de Douai devrait bientôt accueillir son éléphant à visiter. Contrairement à son compatriote nantais, il n’arpentera pas la ville mais, après tout, et avec une histoire pareille, il aura déjà bien voyagé !
Du coup, nous lui souhaitons autant de succès et, surtout, de ne plus être oublié.

Alors ? Il vous aurait plu, à vous, cet éléphant de la Bastille ? Si oui (ou non !), n’hésitez pas à laisser un petit commentaire ci-dessous !


Sources :
Paris ZigZag, L’éléphant de la Bastille, novembre 2012
Bernard Défontaine, “Wallers : l’Éléphant de la Mémoire va-t-il enfin sortir de l’oubli ?”, La Voix du Nord, 25/04/2014
Ecole d’Architecture Université de Navarre, Paris : The town squares
Mikaël Libert, “Arenberg: de la mine à l’écran”, Journal 20 Minutes, mai 2014

Nouvelle peinture : bienvenue dans mon monde !

Welcome to your world by Shou' (studinano.com) Peinture acrylique sur toile / Acrylic on canvas 2013 80cm / 60cm
Welcome to your world
by Shou’ (studinano.com)
Peinture acrylique sur toile / Acrylic on canvas
2013
80cm / 60cm

En voilà une qui aura vu le temps passer avant d’être enfin terminée !

Ma nouvelle toile s’appelle Welcome to your world (Bienvenue dans ton monde). Elle fait référence à un passage d’une courte bande dessinée intitulée La Naissance de Nélumbaë, que j’avais réalisée il y a quelques années, et que voici :

Extrait de La Naissance de Nélumbaë  by Shou' 2011/2012 Encre de chine sur papier Canson
Extrait de La Naissance de Nélumbaë
by Shou’ (studinano.com)
Court roman graphique / courte bande dessinée, 2011/2012
Encre de chine sur papier Canson

Comme vous pouvez le voir, la scène a un peu évolué entre temps mais l’idée reste globalement la même entre ces deux créations : un de mes personnages (surnommé une Bavarde, celle avec la bouche) fait découvrir le monde à l’autre (c’est une Nélumbaë, qui, elle n’a qu’un oeil et vient de naître : vous pouvez d’ailleurs voir le tableau représentant sa naissance un peu plus bas dans cet article).

Oui, je sais ! Il faudra un jour que je vous prépare un article consacré exclusivement à mes personnages, histoire que vous vous y retrouviez mieux ! Pour l’instant, restons-en à l’idée que deux de mes personnages arrivent dans ce monde, donc.

Le Lotus :

Dans ma peinture, Welcome to your world, ainsi que dans mon dessin, il y a beaucoup de Lotus : ces fleurs sont celles par lesquelles naissent mes personnages et aussi celles par lesquelles leur âme (je devrais même plutôt dire leurs âmes) s’envole après leur mort (comme on peut le voir dans mon autre tableau : La Vallée des Morts).

Ces fleurs sont primordiales dans mon univers : elles symbolisent la vie, la mort et donc le cycle de la vie. Les arbres, eux, sont plus immuables. Dans mes peintures, ils représentent davantage les générations qui passent qu’une seule et simple vie. (Je reviendrai sur ces arbres plus après).

Pour les Bouddhistes, mais aussi selon les croyances des anciens égyptiens, le Lotus est la fleur qui surgit des eaux saumâtres. Des eaux dont on imaginait alors qu’elles recouvraient entièrement le monde, à sa création, et à l’intérieur de laquelle s’était peu à peu développée la vie. La fleur de Lotus aurait surgi la première. Les Bouddhistes parlent de génération spontanée : pour eux, la fleur de Lotus naissait d’elle-même, apparaissant tout-à-coup puis se développant peu à peu pour devenir une belle fleur.

La Naissance de Nélumbaë
La Naissance de Nélumbaë by Shou’
Peinture acrylique sur toile (Acrylic on canvas)
50cm / 60cm
(studinano.com)

Tout est ici symbolique : ceux qui me suivent régulièrement savent que toutes mes peintures se basent sur la façon dont je représente internet. Plus exactement, je représente ma propre utilisation d’internet : les Faceless Girls sont mes avatars (des bouts de moi, si vous voulez, sur le web : mes alter ego en petits morceaux, toutes différentes mais toutes moi d’une certaine façon, ou mes actes, mes pensées). Chaque information que je laisse sur internet devient une Faceless Girl qui, à sa mort, verra son corps se recouvrir de lotus (c’est donc ce qu’on voit dans La Vallée des Morts) qui donneront à leur tour des Faceless Girls différentes. Au fur et à mesure, l’accumulation de tout cela pourra donner naissance un arbre qui, comme je le disais, représentera une génération de Faceless Girls et, donc, quelque chose de plus immuable, de moins court.

Les Arbres :

Les arbres représentent des projets de longue haleine. Cela peut paraître trivial mais ce sont par exemple les blogs, les longues discussions par mail ou messageries instantanées, les forums qui durent… Bref, ce sont ces pages web sur lesquelles je reviens, encore et encore, et que je construis peu à peu. Ces pages-là ont été très importantes pour moi.

guillemet“L’arbre. Si les feuillus symbolisent le cycle de la vie, les végétaux à feuillage persistant représentent l’immortalité. Certaines cultures ont même créé un arbre cosmique (tel l’Yggdrasil scandinave), tandis que les arbres généalogiques sont synonymes de la continuité, qu’il s’agisse de celle d’une lignée familiale ou d’un concept sacré ou ésotérique.”

(source: Comprendre les symboles, Larousse, p.9)

Mes arbres se placent entre l’Yggdrasil et l’arbre généalogique : il n’est pas rare que je représente un arbre habité par des Faceless Girls. Mes arbres sont des endroits où peuvent vivre certaines Faceless Girl, où se développe donc une vie, mais ils ne sont pas uniques en leur genre puisqu’il existe plusieurs arbres de ce genre dans mon univers.

Dans The Tree of Life, une autre de mes peintures, on peut voir un grand arbre habité qui, lui, se rapproche plus de l’Yggdrasil ou du grand arbre de la vie.

The Ash Yggdrasil (Le Frêne Yggdrasil) Friedrich Wilhelm Heine (1845-1921) Publié dans : Wägner, Wilhelm (1886). Asgard and the gods. London: Swan Sonnenschein, Le Bas & Lowrey. Page 27.
The Ash Yggdrasil (Le Frêne Yggdrasil)
Friedrich Wilhelm Heine (1845-1921)
Publié dans : Wägner, Wilhelm (1886). Asgard and the gods. London: Swan Sonnenschein, Le Bas & Lowrey. Page 27.

Notons que cette représentation d’Yggdrasil est très symbolique, tout comme peuvent l’être mes travaux : il faut connaître les histoires, les mythes et légendes scandinaves, même un peu, pour comprendre de quoi il s’agit exactement. Pourquoi y-a-t-il un serpent enroulé dans ses racines ou un corbeau à son sommet, par exemple ? Je vous conseille ce texte simple qui résume la très complexe mythologique scandinave, constituée de neuf mondes : Yggdrasil, l’Arbre du Monde. Je pense, alors, que cette représentation de Friedrich Wilhelm Heine, ci-dessus, vous paraîtra déjà un peu plus claire.

C’est là toute la magie de la symbolique : une image a toujours une histoire.

Les Glycines ou Wisteria :

Dans Welcome to your world, les arbres sont fleuris car ce sont des glycines (wisteria, en anglais) représentées à ma façon.

Comme la Glycine n’est arrivée en Europe qu’à la fin du XIXe siècle (bien que Le Nôtre en ait planté quelques pieds, rapportés de Chine lors d’une expédition en 1687, dans les jardins de Versailles), elle ne bénéficie pas d’une symbolique forte dans nos pays occidentaux.
Cependant, en Asie, cette plante est beaucoup plus connotée et c’est donc l’image qu’elle a là-bas qui m’intéresse dans mes travaux.

Dans le langage chinois des fleurs, la glycine symbolise la douceur de l’amitié. Mais sa délicatesse est en fait un piège puisqu’en grandissant, la glycine s’enroule d’abord comme un serpent autour du support près duquel elle pousse et elle l’emprisonne ensuite lorsque son bras devient puissant… Ainsi, au bout de vingt à trente ans, ses troncs noueux viennent à bout des plus solides barreaux et pitons d’acier.

Belle et dangereuse, fascinante et inquiétante : Un double aspect, donc, qui m’intéresse particulièrement puisque jouer sur l’ambiguïté des choses me permet de pointer du doigt l’aspect à la fois attirant et inquiétant de l’univers que je tente de personnifier, celui d’internet. A mes yeux, la glycine est une figure du désordre (Voir cet article à propos des figures du désordre : Le Diable et la Mort : petit tour d’horizon dans l’art).

J’ai parlé plus longuement des glycines dans cet article : Voyage sur Pandora !

Toujours en Chine (le nom chinois de la glycine est Zi Tang, littéralement « la plante rampante couleur de lilas ») un certain nombre de plantes, dont la glycine, sont placées de façon à recevoir un maximum d’éclairement lunaire car ce rayonnement est réputé les guérir, les soigner et les protéger. De plus, ce rayonnement est utile au bon développement de la fleur.

A mes yeux, cela fait de la glycine une fleur de l’ombre, une fleur de la nuit (on oppose la Lune au Soleil et donc, la Lune représente souvent les ténèbres alors que le Soleil, lui, est la lumière). Or, quand la beauté d’une fleur est capable de surgir des ténèbres, sous les rayons de la Lune, cela est très fort en symbolique. Pour plusieurs raisons :

La Lune :

Tout d’abord, la Lune est privée de lumière propre, elle ne fait que refléter la lumière du Soleil. On dit donc souvent que la Lune représente la femme (ou le féminin) tandis que l’homme serait le Soleil puisque la Lune tire sa lumière du Soleil et est donc “dépendante” de lui (les symboles sont parfois très sexistes, je sais).

Le fait que la Lune ne fasse que refléter la lumière émise par le Soleil, nous permet d’observer des cycles lunaires durant lesquels la Lune est éclairée de différentes façons. Ainsi, on dit aussi que la Lune est le symbole du renouvellement et de la périodicité. “A ce double titre, elle est symbole de transformation et de croissance”. (source: Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, p.681)

guillemet“Source d’innombrables mythes, légendes et cultes donnant aux déesses son image (Isis, Ishtar, Artémis ou Diane, Hécate…), la lune est un symbole cosmique étendu à toutes les époques, depuis les temps immémoriaux jusqu’à nos jours, généralisé à tous les horizons.”

(source: Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, p.685)

Or, les cycles lunaires, bien qu’ils n’existent que grâce au reflet de la lumière du Soleil à sa surface, font de la Lune un élément important de la vie humaine : les cycles lunaires contrôlent les eaux, la pluie, la végétation ou encore la fertilité. Dans mes tableaux, elle représente toujours une sorte d’entité maternelle : elle veille, en arrière plan, sur ce qui se passe au premier plan. La Lune est d’ailleurs associée au culte de la Grande Mère (aussi appelé culte de la Grande Déesse) qui a été célébré durant toute l’Antiquité (et plus tard encore, sous d’autres formes, puisqu’on retrouve des représentations de cette déesse à la Révolution française).

Ce culte qui pourrait nous venir de la préhistoire, où étaient déjà sculptées des Vénus qui pourraient représenter de premières formes du culte de la Déesse Mère (aucune preuve scientifique ne peut, cependant, l’attester à 100% à l’heure actuelle).
Ces Vénus sont d’ailleurs des objets qui me fascinent et m’intéressent beaucoup. Elles comptent parmi les objets artistiques qui ont probablement inspiré mes Faceless Girl, même inconsciemment. Et je me rends de plus en plus compte du pourquoi, chaque fois que je fais des recherches à leur sujet.

Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur, vers 24 000–22 000 av JC Conservée au Musée d'Histoire Naturelle de Vienne (Autriche)
Vénus de Willendorf, Paléolithique supérieur,
vers 24 000–22 000 av. J.C.
Conservée au Musée d’Histoire Naturelle de Vienne (Autriche)

Dans Welcome to your world, la Lune est double car elle représente la multiplicité et la grandeur d’internet : il faut plusieurs Lunes pour couvrir l’immensité du web car il est d’une grandeur telle que toutes les choses qui s’y passent ne peuvent pas toujours s’entrecroiser. Mon tableau n’en représente que deux mais elles pourraient être des milliers.
Les tuyaux gigantesques qui descendent de ces Lunes montrent qu’elles se nourrissent des éléments au-dessus desquels elles flottent. Et ces éléments la nourrissent en retour. Ces sont-là les flux d’informations incessants qui font vivre internet.

Au final, ces astres ressemblent à des planètes ou à d’immenses vaisseaux qui récoltent et sèment sur leur passage.

Les Nuages :

Notez enfin que même les nuages ne sont pas anodins, dans ma peinture.

guillemet“Les nuages symbolisent parfois simplement la pluie et l’abondance, mais ils sont aussi entourés d’une aura de mystère, puisqu’ils sont visibles mais immatériels, changent constamment, voilant ce qui se trouve derrière eux, mais laissant parfois percer un rayon de soleil éclatant.”

(source: Comprendre les symboles, Larousse, p.13)

Encore une fois, c’est l’inquiétante étrangeté des nuages qui m’intéresse lorsque je les place dans une peinture : présents, puisqu’on peut les voir, mais absents également dans le sens où on ne peut les toucher, les nuages, parce qu’ils sont toujours là (ou presque) sont un peu des espions, si je puis dire. Dans Welcome to your world, ils forment une sorte de distinction entre la Lune haute et le sol, où se trouvent les Faceless Girls : ils veillent à ce que la distinction entre ces deux mondes soient préservée afin que le cycle puisse continuer à tourner sans problème.

Pour faire simple, pour moi, les nuages sont des bots-modérateurs !

Welcome to your world by Shou' (work in progress) (studinano.com) Peinture acrylique sur toile / Acrylic on canvas 2013 80cm / 60cm
Welcome to your world (work in progress)
by Shou’  (studinano.com)
Peinture acrylique sur toile / Acrylic on canvas
2013
80cm / 60cm

Bref, voici Welcome to your world et sa petite histoire. J’espère d’ailleurs que vous vous sentez les bienvenus dans mon monde chaque fois que vous jetez un coup d’oeil à ce blog, à mon site officiel ou aux informations que je laisse sur les différents réseaux sociaux ;)

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