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Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 2)

Le confinement se poursuit. Et ce long article sur nos lieux de vie, nos maisons, nos foyers lui aussi.

Aujourd’hui, nous allons voir que les maisons sont différentes d’une classe sociale à une autre depuis très longtemps. A travers cet état de fait, nous pourrons évoquer les inégalités sociales qui ont accompagné l’évolution de nos logements jusqu’à nos jours. Car si nous sommes nombreux à déplorer que nous ne sommes pas tous égaux face au confinement (déjà, une pensée pour ceux qui, comme moi, vivent dans un appartement sans aucun extérieur…) nous verrons que nos maisons se sont très tôt différenciées les unes des autres selon notre rang dans la société et/ou notre porte-monnaie.

Comme dans notre précédent article, nous nous concentrerons essentiellement sur l’Europe à partir du Moyen-Age. Mais, promis, nous irons faire un petit tour ailleurs et après le début du XXème siècle dans notre troisième et dernière partie !

Maisons et classes sociales

“Les pauvres, c’est fait pour être très pauvre et les riches pour être très riche” fait dire Gérard Oury à l’acteur Louis de Funès dans La Folie des Grandeurs (film qui, notons d’ailleurs, est programmé sur les écrans français à la moindre occasion de confinement : vacances, canicule et maintenant Coronavirus… Là où je veux en venir, c’est qu’on a jamais vu De Funès et le Père Noël dans la même pièce. Coïncidence ? Je ne crois pas.). Selon leur richesse, leur pouvoir, leurs activités, les gens n’ont jamais habité les mêmes maisons. A travers le temps, les habitations ont changé et sont devenues globalement plus confortables, même pour les classes populaires. Néanmoins, le creuset entre les maisons riches et pauvres ne s’est jamais refermé, atteignant même souvent des proportions démesurées.

Nous allons faire un petit tour des propriétaires pour s’en rendre compte. Encore une fois, nous ne nous arrêterons pas sur des châteaux ou palais royaux, qu’un véritable gouffre sépare de nos foyers à nous. Vous verrez néanmoins que nous n’en aurons pas besoin pour goûter à l’exubérance du luxe !

La maison bourgeoise

Avec l’apparition et le développement de la bourgeoisie, avoir une belle et grande maison va devenir un signe extérieur de richesse.

Les beaux salons, les salles de réception et autres pièces dévolues aux loisirs vont commencer à trouver leur place dans les hôtels particuliers de Paris. Leurs propriétaires rivalisent alors pour avoir la plus belle décoration et se distinguer du voisin. Il s’agit de faire de leur maison “the place to be”. Ces endroits deviennent davantage des lieux de rencontre que des demeures familiales. Même si elles restent des foyers où il fait bon vivre, étant donné le luxe dont bénéficient certaines d’entre elles, elles sont aussi pensées pour en mettre plein les yeux aux convives. Il s’agit alors de démontrer que l’on a le goût des belles choses mais aussi un certain talent pour découvrir les nouvelles tendances avant les autres.

Un appartement oublié depuis 70 ans
Appartement abandonné à Paris depuis 70 ans

Pour se rendre compte de ce à quoi pouvait ressembler un logement bourgeois “classique”, l’on peut se tourner vers l’appartement de Mme de Florian à Paris. Je lui avais dédié un petit article il y a quelques années car ce logement avait été oublié de tous depuis 70 ans, époque où sa propriétaire (la petite-fille de Mme de Florian) avait quitté la Capitale pour ne plus jamais y revenir. Sans le vouloir, cette dame nous a laissé une véritable capsule temporelle !

Et puis, durant l’été qui s’accroche aux persiennes,
Dans la chambre, pendant les chauds après-midi,
Tout ce que tu disais et tout ce que j’ai dit…
-La poussière dorée au plafond voltigeait,
Je t’expliquais parfois cette peine que j’ai
Quand le jour est trop tendre ou bien la nuit trop belle
Nous menions lentement nos deux âmes rebelles
A la sournoise, amère et rude tentative
D’être le corps en qui le cœur de l’autre vive;
Et puis un soir, sans voix, sans force et sans raison,
Nous nous sommes quittés; ah! l’air de ma maison,
L’air de ma maison morne et dolente sans toi,
Et mon grand désespoir étonné sous son toit1!

James Tissot, Hide and seek (Cache-cache), Huile sur toile, 73,4 x 53,9 cm, v.1877, National Gallery of Art, Washington.
James Tissot, Hide and seek (Cache-cache), Huile sur toile, 73,4 x 53,9 cm, v.1877, National Gallery of Art, Washington.
James Tissot, October (Octobre), Huile sur toile, 216,5 x 108,7 cm, 1877, Musée des Beaux-Arts, Montréal. "Octobre" est une des plus célèbres peintures de James Tissot. On y voit Kathleen Newton, sa compagne, dans une superbe robe noire, qui tranche sur le fond orangé par les feuilles d'automne.
James Tissot, October (Octobre), Huile sur toile, 216,5 x 108,7 cm, 1877, Musée des Beaux-Arts, Montréal.
“Octobre” est une des plus célèbres peintures de James Tissot. On y voit Kathleen Newton, sa compagne, dans une superbe robe noire, qui tranche sur le fond orangé par les feuilles d’automne.

Le français James Tissot (de son vrai nom Jacques-Joseph Tissot) est un des plus célèbres peintres de la deuxième partie du XIXème siècle. Il passe une partie de sa vie en Angleterre où il tombe amoureux de Kathleen Newton dont il fera de nombreux portraits restés célèbres dans l’Histoire de l’Art. “Déshonorée pour avoir donné naissance à un enfant illégitime, la jeune divorcée vient habiter la luxueuse demeure du peintre à Saint John’s Wood, de 1876 jusqu’à sa mort en 1882, nous explique-t-on dans le hors série de Beaux-Arts Magazine, consacré à l’artiste2. “Les portraits de la Kathleen, au cadrage très serré, reflètent (inconsciemment ?) cette mise au ban de la société, le couple ne pouvant s’afficher au grand jour. Mais la sphère domestique donne également lieu à des scènes familiales sereines et tendres, à l’image de Hide and Seek (vers 1877), où l’on jurerait entendre les gloussements irrépressibles des jeunes enfants jouant à cache-cache, tandis que leur mère est plongée dans son journal.”

L’hôtel particulier de la Païva

L’appartement de Marthe de Florian est déjà impressionnant mais il ne peut guère lutter contre celui d’une autre courtisane, devenue marquise, à peu près à la même époque : la Païva. D’ailleurs, ce n’est même pas un appartement mais un hôtel particulier qu’elle fait construire !

Vue en coupe d'un hôtel particulier. Planche issue des "Besoins de la vie et les éléments du bien-être : Traité pratique de la vie matérielle et morale de l'Homme dans la famille et dans la société" (1887) du Docteur J. Rengade.
Vue en coupe d’un hôtel particulier.
Planche issue des “Besoins de la vie et les éléments du bien-être : Traité pratique de la vie matérielle et morale de l’Homme dans la famille et dans la société” (1887) du Docteur J. Rengade.

Un hôtel particulier est un immeuble ou une construction domestique située en ville (et particulièrement à Paris, qui en comptait jusqu’à 2000 à une époque) et destiné à n’être habité que par une seule famille (et son personnel de maison, qui occupe généralement les “chambres de bonnes” sous les combles).

La Païva, de son vrai nom Esther Lachmann. Photographie de 1850 environ.
La Païva, de son vrai nom Esther Lachmann. Photographie de 1850 environ.

Un des plus incroyables hôtels particuliers de Paris est celui de la courtisane que l’on surnommait La Païva, Esther Lachmann de son vrai nom. On raconte qu’elle l’aurait fait construire à l’emplacement où l’un de ses clients l’aurait jetée de voiture, alors qu’elle vendait ses charmes pour survivre. Elle se serait alors promis de se venger en y construisant la maison la plus extraordinaire de Paris. Avant de parvenir à ses fins, elle se marie trois fois et hérite du titre de marquise de Païva. Sa fortune désormais colossale lui permet de faire construire de véritables folies parmi lesquelles un escalier en onyx ou encore une baignoire aux trois robinets dont l’un, dit-on, distribuait du champagne.

Après avoir observé la magnificence des lieux, le poète Emile Augier écrit : « Ainsi que la vertu, le vice a ses degrés ».

C’est l’architecte Pierre Manguin qui est en charge de la construction. Quant aux décors peints, ce n’est autre que Paul Baudry, peintre de l’Opéra Garnier, qui les réalise. L’architecte met une dizaine d’années à construire cette demeure qui, au total, aurait coûté 10 millions de francs de l’époque3.

Les résidences secondaires

Il n’est pas étonnant que les résidences secondaires bourgeoises aient commencé à voir le jour à peu près à la même époque, au cours du XVIIIème siècle. Elles permettent d’étendre son patrimoine mais aussi de s’éloigner des grandes villes.

Ces maisons se situent généralement à la campagne, non loin des premières lignes de chemin de fer afin de s’y rendre facilement. Juste assez loin pour être au calme et se sentir dépaysé ; juste assez proches pour pouvoir y aller rapidement et revenir tout aussi vite.

Les résidences secondaires sont celles où l’on passe ses week-ends ou des séjours de vacances. Elles sont parfois des maisons de famille où différentes générations se rassemblent. On y invite plus volontiers ses proches et ses amis que le gratin mondain.

La résidence secondaire de… Frankenstein ?

Une résidence secondaire est entrée dans l’Histoire pour avoir abritée, au cours de l’été 1816, Lord Byron, Mary Shelley, Percy Shelley, John Polidori et Caire Clairmont : la villa Diodati. Elle est aujourd’hui inscrite comme bien culturel suisse d’importance nationale.

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Cette année-là, le groupe de jeunes gens se retrouvent dans la villa qui appartient à Lord Byron, au bord du lac Léman. Ils y passent leur temps à se raconter des histoires d’horreur.

Il faut dire que 1816 est connue comme “l’année sans été4. Mary Shelley décrira plus tard ses souvenirs d’une pluie incessante, d’un temps froid et gris5. Une atmosphère sombre à laquelle s’ajoutent des orages. Une ambiance idéale pour se conter des récits horrifiques entre amis !

Cela finit par inspirer à Mary Shelley son fameux Frankenstein. Polidori, lui, y crée Le Vampire.

La villa Diodati de nos jours.
La villa Diodati de nos jours.
Tourisme et maisons de famille

De nos jours, les résidences secondaires se situent surtout dans les zones les plus touristiques (bord de mer, montagne, campagne…). Elles sont un pied-à-terre qui permet d’être chez soi plutôt qu’à l’hôtel. Et elles restent souvent l’occasion de se retrouver entre proches dans un même lieu, au moins une fois par an, à l’heure où les membres d’une famille vivent de plus en plus aux quatre coins de la France, voire du monde, le reste de l’année. Quand ces résidences occupent le rôle de maison de famille, elles peuvent permettre de reformer pour un temps le cocon familial. Mais nous reviendrons sur l’idée du “cocon” dans notre troisième article.

Ainsi, les résidences secondaires sont plus volontiers d’un style rustique, se voulant un retour à la nature et aux plaisirs simples de la vie. Même si, demeures bourgeoises obligent, elles restent des lieux d’exception que le commun des mortels, d’hier comme d’aujourd’hui, ne peut s’offrir.

Passons donc de l’autre côté du miroir maintenant : du côté des maisons de Monsieur et Madame Tout-le-Monde, des maisons des classes populaires, modestes, voire pauvres, en commençant par un bond dans le temps, au Moyen-Âge.

La maison du peuple

Du côté des classes populaires, la maison est souvent liée au métier exercé par la famille. Plus modeste, elle est souvent proche, voire attenante au lieu de travail des gens qui l’occupent. Ainsi, la ferme est non loin des champs, le meunier habite son moulin et l’artisan a son atelier, son échoppe et son logis dans un même immeuble.

La rue marchande au XVe siècle Gilles de Rome, XVe siècle. Le livre du gouvernement des princes BnF, Arsenal, ms 5062, f° 149 v° © Bibliothèque nationale de France
La rue marchande au XVe siècle
Gilles de Rome, XVe siècle.
Le livre du gouvernement des princes
BnF, Arsenal, ms 5062, f° 149 v°

“La ville étant dédiée au commerce, les maisons de marchands constituent l’icône de l’habitation urbaine. L’espace de vente est situé au niveau de la rue ; la boutique est appelée « ouvroir », car elle ouvre sur la rue par l’intermédiaire d’une large ouverture dotée d’une arcature à travers laquelle les passants peuvent vérifier de visu la qualité des produits exposés et celle du travail artisanal qui s’effectue dans l’atelier ou la boutique. Une planche de bois, à usage de volet, est rabattue pendant la journée pour servir de comptoir. Cette planche, débordant et empiétant sur la rue, est soutenue par un ou plusieurs piquets. La localisation des lieux de travail au rez-de-chaussée, alors que les espaces de vie sont aux étages, caractérise la maison du marchand et de l’artisan. Mais ces deux registres s’interpénètrent : on sait, grâce à des documents appelés inventaires après décès, qui listent les biens des familles après la mort d’un des membres, que les chambres servent aussi de lieux de travail et que les stocks de denrées ou de biens destinés à la vente sont rangés un peu partout dans la maison, de la cave au grenier en passant par la cuisine et les chambres à coucher6.”

Si l’atelier-boutique qui sert aussi de maison à l’artisan est souvent situé en ville, pour des raisons commerciales, la ferme (et donc l’habitation paysanne) se trouve plus logiquement à la campagne, plus loin des grands centres urbains. C’est toujours le cas aujourd’hui. Tout bêtement parce qu’il faut des champs ou de la place pour les élevages ; et il faut des acheteurs pour les commerçants et artisans. La maison est donc le lieu qui abrite le travailleur et son emplacement dépend du travail que l’on exerce.

Saurait-on être plus loin des cités-dortoirs d’aujourd’hui ? Je n’en suis pas sûre.

La vie à la ferme
James de Rijk, Intérieur de paysan, Huile sur toile, 58 x 72 cm, v.1830-1860, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas.
James de Rijk, Intérieur de paysan, Huile sur toile, 58 x 72 cm, v.1830-1860, Rijksmuseum, Amsterdam, Pays-Bas.

Nous en parlions dans le premier article de cette série, “dans les campagnes au Moyen Âge, on construit sa maison en utilisant les matériaux les plus accessibles. La maison rurale est généralement faite de terre, de bois ou de pierre. Elle ne comporte souvent que deux pièces et très peu d’ouvertures à part la porte, afin de conserver la chaleur. Les techniques de construction varient néanmoins selon l’époque, la région et le niveau de vie des habitants7.”

"Cette enluminure représente la veillée. À la nuit tombée, la famille est réunie autour du feu qui permet de se chauffer, d’éclairer et de faire la cuisine. Le jour, la porte reste généralement ouverte pour éclairer la pièce à vivre. On utilise aussi d’autres moyens de chauffage plus simples et mobiles, tels les braseros, récipients creux en terre cuite ou en métal qui contiennent les braises. Pour éviter les incendies, la cuisine est souvent construite à part, de même que la boulangerie ou la laiterie."
“Cette enluminure représente la veillée. À la nuit tombée, la famille est réunie autour du feu qui permet de se chauffer, d’éclairer et de faire la cuisine. Le jour, la porte reste généralement ouverte pour éclairer la pièce à vivre.
On utilise aussi d’autres moyens de chauffage plus simples et mobiles, tels les braseros, récipients creux en terre cuite ou en métal qui contiennent les braises.
Pour éviter les incendies, la cuisine est souvent construite à part, de même que la boulangerie ou la laiterie8.”

La pièce centrale de la maison est construite autour du foyer de la cheminée. Elle sert de cuisine et de principal lieu de vie pour les membres de la famille. On y pratique la veillée, la nuit venue, où l’on se réunit autour du feu pour manger, discuter mais aussi parce qu’il représente la seule source de chaleur et de lumière lors des longues nuits.

N’est-ce pas le lieu idéal pour se raconter des histoires ? En tout cas, je me plais à imaginer que de nombreux contes ont vu le jour autour de ces feux. Surtout quand on voit avec quel plaisir nous nous racontons toujours des histoires autour des feux de camps, par exemple, aujourd’hui.

Dans certaines demeures, on vit près de ses animaux afin qu’ils nous procurent un peu de chaleur. Il arrive alors que la maison soit séparée d’un simple mur de ce que nous appellerions plus volontiers l’étable, aujourd’hui. (Ça ne vous rappelle pas l’histoire de la naissance d’un certain Jésus, ça ? Ça fait sens quand on se dit que les animaux n’étaient pas forcément mis en dehors de la maison, à une époque, non ?)

Vincent van Gogh et la vie paysanne

Vincent Van Gogh fait partie des artistes qui ont cherché à représenter la vie paysanne et, notamment, leur vie “en dehors” du travail mais finalement toujours liée à lui. Ainsi, quand il peint Les Mangeurs de Pomme de Terre, il peint précédemment Les Planteurs de Pomme de Terre. Il fait également de nombreuses autres études avant de peindre le dit tableau ; il réalise des natures mortes, montrant des patates ou d’autres légumes. Et il travaille longuement les expressions du visage, faisant de nombreux portraits de paysans, pour arriver au résultat qui le satisfera le plus.

Dans une lettre écrite à son frère, il écrit :

“J’ai voulu, tout en travaillant, faire en sorte qu’on ait une idée que ces petites gens, qui, à la clarté de leur lampe, mangent leur pommes de terre en puisant à même le plat avec les mains, ont eux-mêmes bêché la terre où les patates ont poussé ; ce tableau, donc, évoque le travail manuel et suggère que ces paysans ont honnêtement mérité de manger ce qu’ils mangent. […] Pour la même raison, on aurait tort, selon moi, de donner à un tableau de paysans un certain poli conventionnel. Si une peinture de paysans sent le lard, la fumée, la vapeur qui monte des pommes de terre, tant mieux ! Ce n’est pas malsain. Si une étable sent le fumier, bon! Une étable doit sentir le fumier. Si un champ exhale l’odeur de blé mûr, de pommes de terre, d’engrais, de fumier, cela est sain, surtout pour les citadins. Par de tels tableaux, ils acquièrent quelque chose d’utile. Mais un tableau de paysans ne doit pas sentir le parfum9.”

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On retrouve l’idée de la veillée, déjà représentée dans l’enluminure du Moyen-Âge que je vous montrais plus avant. Les visages sont marqués, très exagérés par Van Gogh qui semble avoir voulu montrer à quel point ces gens étaient marqués physiquement par leur travail. Il fait plus que partie d’eux : ces paysans sont leur travail, ils l’incarnent. On s’éclaire désormais à l’aide d’une lampe à huile qui sert de plafonnier mais l’idée du feu, du foyer, reste là à travers sa faible flamme. La première Révolution Industrielle est déjà passée par là et l’électricité, son déploiement, sa popularisation, commencent à lancer celle qui va suivre mais la vie de ceux qui nourrissent les pays n’a pas beaucoup changé, au fil des siècles.

C’est un peu comme si le temps s’écoulait différemment pour une partie de la population. Et c’est plutôt amusant de noter que c’est justement à la fin du XIXème siècle que naît celui qui va théoriser l’idée de la relativité du temps : Albert Einstein (1879-1955).

La maison ouvrière

Mais les maisons qu’habitent Monsieur et Madame Tout-le-Monde ne vont pas toutes rester figées dans le temps. Celles des ouvriers, dont le nombre ne va cesser de croître au cours de la première Révolution Industrielle, vont beaucoup changer dès le XIXème siècle.

Les premières maisons ouvrières vont apparaître avec les premières usines de production de masse. Le travail commence à se concentrer autour de ces pôles d’attraction, généralement aux abords des villes. Les gens quittent parfois leur région d’origine et, en particulier, les campagnes et leur famille pour aller vivre aux abords des usines qui pourront les employer.

Il va s’agir de loger (parfois d’urgence) des populations qui arrivent en masse et peuvent aussi venir de pays étrangers. L’idée de la “gestion des ressources humaines” va commencer à voir le jour à la même époque : il faut des ouvriers pour faire tourner les usines et il faut qu’ils soient aussi efficaces que possible au travail. Il faut donc au moins assurer leurs besoins de base : de la nourriture et un toit.

Les Cités Ouvrières

A force de se multiplier et parce qu’il faut construire rapidement, les premières cités ouvrières apparaissent. Ce sont des rassemblement de logements quasi identiques, agglutinés les uns à côté des autres. Mais ce ne sont pas encore les cités pavillonnaires que nous pouvons connaître aujourd’hui : pas de voiture à l’époque (ou excessivement peu et trop chères pour les ouvriers d’alors) donc l’usine dans laquelle travaillent les employés doit se trouver à proximité du quartier ou être spécifiquement desservie par des trains ou des bus en quantité suffisante.

Pour l’anecdote, à Douchy-les-Mines (59), petite ville située près de chez moi (qui, comme son nom l’indique, était une cité minière) on raconte que le bruit des pas que faisaient les nombreux ouvriers, qui partaient tous à la même heure en marchant silencieusement dans la rue, ressemblait au bruit d’un bourdon. Dans notre patois Ch’ti, le “bourdon” est appelé le “pipi malo” et cela a donné son nom au carnaval qui a toujours lieu de nos jours (bon, sauf en 2020, vous vous doutez bien…).

A cette époque, on est encore assez loin de la cité dortoir d’aujourd’hui, néanmoins. Il n’est pas rare, en effet, que les constructeurs et propriétaires de ces logements soient les entreprises mêmes qui emploient les ouvriers. Or, il faut garder ces employés, surtout quand ils ont de l’expérience ou sont qualifiés, afin de ne pas avoir à en former d’autres, ce qui serait coûteux. Il faut donc en prendre (plus ou moins relativement) soin.

En ce sens, certains patrons n’hésitent pas à créer des écoles, des garderies ou encore des centres de loisirs. L’idée n’est pas philanthropique mais consiste bien à contrôler la vie de ses ouvriers pour assurer, voire améliorer la rentabilité de l’entreprise. C’est ainsi que vont apparaître de véritable quartiers “clos” pour garder la main sur les ouvriers (et leur famille : les enfants représentent les potentiels ouvriers de demain).

L’exemple de la Cité des Électriciens

Comme je suis actuellement doctorante et que mes recherches portent sur le patrimoine industriel des Hauts-de-France (et le Steampunk, pour ceux qui ne sauraient pas encore, même si je le crie littéralement sur tous les toits, je plaide coupable), en août 2019, peu après son ouverture, j’ai eu l’occasion de visiter la Cité des Électriciens à Bruay-la-Buissière (62). Contrairement à ce que semble indiquer son nom de prime abord, c’est une ancienne cité minière.

Vue aérienne de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).
Vue aérienne de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).

En effet, les gens qui vivaient dans la Cité des Électriciens se voyaient fournir un logement par la Compagnie des Mines de Bruay. Toute la vie des mineurs était alors régie par les Houillères, jusque dans leurs loisirs. En visitant le musée, accolé à la Cité rénovée, j’ai notamment relevé le témoignage d’une fille de mineur : elle expliquait avoir eu une enfance heureuse dans la Cité mais lui avoir trouvé des airs de ghetto avec le recul. En effet, elle explique que personne ne sortait de la Cité. Et les gens qui n’y habitaient pas (venant d’autres quartiers de la ville, tout simplement) n’en connaissaient que l’arrêt de bus, jouxtant les lieux.

Car c’est un des mauvais côtés de ce genre d’endroit : la population peut se renfermer sur elle-même avec le temps. Tout étant à portée de main, il n’est plus nécessaire de s’éloigner de son domicile pour faire ses courses ou se détendre. Même les amis sont en fait nos voisins. A force, le communautarisme peut se développer au sein de ces quartiers. Un communautarisme qui n’a pas que des aspects négatifs, d’ailleurs, car c’est aussi lui qui génère un fort sentiment d’appartenance au quartier (donc à l’entreprise) et une forte coopération.

L’entraide est une valeur centrale dans le milieu ouvrier : on se soutient les uns, les autres. C’est aussi dans cet état d’esprit que se développe le concept du Prolétariat (la classe sociale prolétaire, qui crée, travaille, produit mais ne possède rien, en opposition à la classe capitaliste qui possède, exploite, s’enrichit) ou les premiers syndicats.

Une illusion de liberté ?
Les façades en briques rouges de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).
Les façades en briques rouges de la Cité des Electriciens à Bruay-la-Buissière (62).

Au sein de la Cité des Électriciens, comme dans d’autres villes minières composées de corons, les gens se voient dotés d’une maison avec un petit jardin qui occupe une place importante dans la vie des familles de mineurs. Les voisins rivalisent d’ingéniosité pour avoir le plus beau jardin.

Les jardins occupent encore une place très importante dans la scénographie de la Cité des Électriciens aujourd’hui. Une citation de Arthur Choquet, ancien élève de l’École nationale d’horticulture de Versailles, nommé chef des jardins et plantations de la compagnie minière de Lens avec le grade d’ingénieur horticole après la Première Guerre Mondiale, est d’ailleurs inscrite sur un des murs qui clôturent les larges espaces verts : “Le jardin tient son homme, l’homme tient à son jardin.”

En revanche, si les gens peuvent égayer leur intérieur en le décorant comme ils le souhaitent, il est interdit de repeindre les façades. Tout juste peut-on installer des jardinières aux fenêtres. Des gardes, employés eux aussi par la Compagnie des Mines, veillent au grain.

Tout cela n’est évidemment pas gratuit : les mineurs qui travaillent pour la Compagnie se voient attribuer une maison pour eux et leur famille mais ils doivent malgré tout s’acquitter de taxes, prélevées directement sur leur salaire.

Notons également que ce type de Cité a souvent été construit le plus rapidement possible, avec des matériaux disponibles à proximité et avec la volonté de dépenser le moins d’argent possible. Il faudra attendre des décennies avant que ces habitations n’aient accès à l’eau courante et disposent enfin de toilettes intérieures et de salles de bain modernes. Derrière l’idéal de la Cité Ouvrière où chacun a un toit au-dessus de la tête, la réalité est souvent moins rose qu’on ne le pense.

Certains projets se montrent néanmoins plus utopiques que d’autres.

Les Familistères
Vue du Familistère de Guise
Vue du Familistère de Guise

En 1859, l’industriel Jean-Baptiste André Godin, crée le familistère de Guise (02). Il est le fondateur de la fonderie Godin, à l’origine des célèbres poêles en fonte Godin.

Parfois surnommé le “palais social”, le familistère de Guise s’inscrit dans l’idéologie socialiste utopique en laquelle croit Godin. Ancien ouvrier lui-même, il explique se souvenir des conditions de vie difficile des salariés de l’industrie. Il ne veut pas reproduire un tel modèle socio-économique dans son usine. Il s’engage donc à redistribuer les richesses produites par son entreprise à ses employés en créant le familistère. L’idée est que des conditions de vie meilleures seront un investissement pour l’avenir.

Le familistère disposera donc d’équipements dont seuls les logements bourgeois pouvaient bénéficier jusqu’alors. D’abord, ils sont salubres et bien éclairés mais, surtout, l’eau potable est disponible à tous les étages, ainsi que des toilettes ou des salles de bain. S’ajoutent à cela tout un tas d’équipements communs : buanderie, piscine (couverte et chauffée déjà à l’époque), cinéma, magasins ou encore un jardin d’agrément où l’on se plaît à se détendre, se promener, jouer à la pétanque ou simplement se rencontrer.

Le familistère a également son école. Elle est gratuite, laïque et obligatoire jusqu’à 14 ans.

En Belgique, un autre familistère de ce genre existe et peut être visité également : le Grand Hornu.

Conclusion : De l’art d’habiter sa maison

Dans L’Architecture du bonheur, le philosophe Alain de Botton explique que “nos murs reflètent notre idéal10“. Un idéal qui varie d’une personne à une autre ; si, pour certain, par exemple, se retrouver de temps en temps dans le cocon familial est indispensable, pour d’autres, c’est une véritable torture, inenvisageable.

En tout cas, l’on se rend vite compte, à la lecture de l’ouvrage, qu’avoir une belle maison n’est pas forcément synonyme de bonheur. Plus encore, De Botton s’interroge sur les liens qui existeraient entre notre aptitude au bonheur et notre lieu de vie. “La plus noble architecture peut parfois faire moins pour nous qu’une sieste ou un cachet d’aspirine11“, explique-t-il.

En ces temps de confinement, il paraît que nous sommes nombreux à chercher comment habiter notre propre maison. Un véritable art (de vivre) qui semble s’apprendre et dont dépend de nombreux facteurs. La salubrité des lieux, leurs tailles, leurs équipements, leurs localisations… ou même ceux avec qui on les occupe avec nous,  sont évidemment les critères qui nous préoccupent en premier lieu. Mais une composante nous passe souvent au-dessus de la tête alors qu’elle est primordiale : nous.

Les meilleures conditions matérielles possibles sont une choses pour bien vivre, c’est indéniable et nous avons pu en voir quelques exemples ici. Mais nous oublions trop souvent que nous devons aussi apprendre à vivre avec nous-mêmes. Nous retrouver cloîtrés chez nous actuellement nous pousse parfois dans nos retranchements, vis-à-vis de cette problématique. On nous apprend très tôt à vivre en société, à vivre avec les autres mais comment vivre avec soi-même ? Nous essaierons de répondre à cette question dans notre troisième et dernier article sur les Coronamaisons !


Sources :

1 Anna de Noailles, “L’adolescence“, dans L’Ombre des jours, 1902.
2 Joséphine Kraft, “De Paris à Londres, portraitiste et peintre de genre : une précision quasi photographique“, dans “Le Narrateur d’une époque“, dans James Tissots : l’ambigu moderne, Beaux Arts, Hors Séries, Avril 2020, p.24.
3 Paris Promeneurs : “L’hôtel de la Païva”
4 Wikipédia, “L’année sans été” (Year Without a Summer)
5 Mary Shelley, paragraphe 6, Introduction de l’édition de 1831 de Frankenstein.
6 Passerelle(s), “La maison de marchand“, dans La Maison urbaine au Moyen-Âge, la BNF
7 Passerelle(s), La Maison Médéviale Rurale, la BNF
8 Lettre 404 N à Théo, Nuenen, 30 avril 1885
9 Passerelle(s), “Le feu au centre de la maison”, dans La Maison Médéviale Rurale, la BNF
1 Le Figaro Magazine – ” Alain de Botton : ‘Nos murs reflètent notre idéal’ “
11 Psychologies : “Le bonheur à la maison, les joies de l’intérieur”

Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 1)

Nous vivons actuellement une période historique : coincés, confinés chez nous à cause du Coronavirus (ou Covid-19, je ne suis toujours pas sûre de savoir comment nous devons l’appeler), nous sommes nombreux à redécouvrir des choses pourtant essentielles. La première de ces choses est tout bêtement notre foyer. Nous voilà plus ou moins contraints et forcés de rester chez nous. Mais, c’est quoi “chez nous” ? Est-ce simplement le lieu dans lequel nous vivons ? Dans ce cas, pourquoi certains d’entre nous se sentent-ils en vacances  surprises quand d’autres tournent en rond comme des lions en cage ?

Aujourd’hui, sur Studinano, nous allons parler foyer, lieu de vie, maison et pourquoi nous ne vivons pas tous le confinement de la même façon.

Comme le sujet est très vaste et que nous avons un peu de temps devant nous, je découperai cet article en trois parties.

Définitions : foyer, maison, cocon

Nous nous accordons généralement sur la définition du mot “foyer” : c’est là où se trouve notre lieu de vie, potentiellement notre famille ou nos proches et nous en parlons parfois comme de notre cocon, c’est-à-dire le lieu où nous nous sentons bien et en sécurité.

Dans un premier temps, je vais revenir sur les définitions des mots “foyer”, “maison” et même “cocon” qui ne sont pas toujours interchangeables.

Le foyer

Initialement, le “foyer” est le lieu dévolu au feu. Qu’il s’agisse des premiers feux de camp puis de l’âtre rassurant de la cheminée.

La domestication du feu a largement participé à l’évolution de notre espèce. Grâce à lui, les premiers hommes ont pu faire cuire leurs aliments, les rendant, pour certains, moins dangereux pour la santé et donnant lieu à la création d’une cuisine de plus en plus élaborée, plus riche, diversifiée et appétissante.
Le feu a aussi apporté la lumière au sens propre ; il a permis de repousser la nuit, le froid et leurs dangers.

Autour du foyer des premiers feux se sont ainsi constituées des communautés et, petit à petit, les premières sociétés humaines. Le foyer est devenu un lieu synonyme de sécurité. Un lieu où il est devenu bon de se retrouver, se réunir. Bref, un refuge, un abri.

“Symbole de la vie en commun, de la maison, de l’union de l’homme et de la femme, de l’amour, de la conjonction du feu et de son réceptacle. En tant que centre solaire qui rapproche les êtres, par sa chaleur et sa lumière – qui est aussi le lieu où se cuit la nourriture – il est centre de vie, de vie donnée, entretenue et propagée. Aussi le foyer a-t-il été honoré dans toutes les sociétés ; il est devenu un sanctuaire, sur lequel on appelle la protection de Dieu, où l’on célèbre son culte, où des statuettes et des images sacrées sont conservées. […] Le foyer familial joue le rôle de centre ou nombril du monde dans de nombreuses traditions1.”

Au fur et à mesure, l’être humain a cessé d’être nomade (en tout cas, pour une grande majorité d’entre nous) et s’est sédentarisé : il a cessé de se déplacer sans cesse en développant l’élevage et l’agriculture. Le mot “foyer” a aussi gagné en sens, passant du nom de l’endroit dévolu au feu pour devenir un synonyme du lieu où nous vivons : notre maison, notre chez nous. Des constructions humaines stables et solides ont globalement pris la place des habitations de fortune (naturelles, comme les grottes, ou plus ou moins éphémères).

Et nous voici, des générations et des générations plus tard, confinés dans nos maisons, nos immeubles, avec ou sans jardin – certains même sans fenêtre. Au milieu de villes, dans les champs, au pied des montagnes ou des océans. Sous le soleil, la neige, la pluie mais tous un peu moins sous la pollution, il faut bien l’avouer. Certains sont chez eux, d’autres dans leur famille ou chez des amis. D’autres sont seuls. Mais le pire est qu’il reste des gens sans toit, au milieu de tout ça. Pendant que des milliers d’autres (peut-être plus que ça) jouent à se construire des maisons virtuelles sur Animal Crossing pour tromper l’ennui, d’autres n’ont même pas un masque sous lequel trouver refuge. Et que dire des plus vieux d’entre nous, enfermés dans des Ephad hors de prix ? Ils sont loin de leurs proches qui souvent payent pour ces mouroirs de luxe. Dans un monde où on ne peut/veut plus ou pas s’occuper d’eux et où toute une vie de labeur ne suffit plus à avoir son propre chez soi, ils passent de vie à trépas. Heureusement, nous verrons que la solidarité existe encore et la créativité encore plus, en ces temps de malheur. Et qui sait, peut-être qu’un nouveau monde jaillira.

En attendant, effectuons un bond dans le temps, un retour en arrière pour mieux comprendre ce qu’est une maison.

La maison

Les maisons ont beaucoup évolué au fil des siècles et ce, partout autour du monde. Mais nous allons essentiellement nous consacrer sur l’Europe, au cours de cet article.

Si, au Moyen-Âge par exemple, les maisons sont généralement assez sommaires et constituées d’une ou deux pièces, elles vont peu à peu évoluer avec le temps. Elles vont notamment s’agrandir, accueillant des pièces longtemps exclusivement réservées aux demeures plus luxueuses.

Ceci dit, nous verrons que ce processus va être lent et, surtout, ne sera pas uniforme. Nous évoquerons également des cas d’habitations contemporaines qui n’ont qu’une seule pièce de vie (les “tiny houses” par exemple) ou celles n’en ayant jamais eu qu’une seule (je pense notamment aux yourtes). Et ce ne sera pas forcément synonyme de misère locative, au contraire ! (même si nous évoquerons aussi ce problème)

Mais revenons-en à nos moutons.

Dans la plupart des habitations, le foyer de la cheminée se trouvait dans la pièce principale (et parfois unique) de la maison. La cheminée permettait de chauffer la maisonnée mais servait aussi à préparer et prendre les repas. C’est ainsi que de nombreux artistes ont choisi de peindre des scènes de genre prenant place dans des cuisines. Du Siècle d’Or Hollandais à la peinture Naturaliste du XIXème siècle et même au-delà, la cuisine a été le décor de nombreuses œuvres.

“Abondamment figurée en peinture, la cuisine apparaît comme un lieu majeur dans toute habitation. Si sa représentation diffère d’une œuvre à l’autre selon qu’il s’agit d’un espace spécifiquement affecté aux tâches culinaires dans une maison aristocratique ou d’un coin de l’unique pièce des maisons villageoises, la cuisine et sa cheminée concentrent des activités diverses. Les enfants y trouvent souvent un espace de jeu, les vieilles personnes une source de chaleur et un lieu de convivialité, tandis que les femmes y travaillent une grande partie de la journée. C’est pourquoi, dans les images, elle forme un univers complet et cohérent et nous donne à voir un intérieur dans son intimité2.”

Martin Drölling, L'Intérieur d'une cuisine, Huile sur toile, 65 x 80 cm, 1817, Musée du Louvre, Paris.
Martin Drölling, L’Intérieur d’une cuisine, Huile sur toile, 65 x 80 cm, 1817, Musée du Louvre, Paris.
La cuisine, centre du foyer

Une peinture de David Teniers le Jeune, peintre flamand du XVIIème siècle, nous montre à quoi pouvait ressembler la maison d’une famille de paysans à son époque.

David Teniers le Jeune, Intérieur d'une habitation paysanne
David Teniers le Jeune, Intérieur d’une habitation paysanne
D'après David Teniers le Jeune, Vieille femme pelant des poires, National Gallery, Londres.
D’après David Teniers le Jeune, Vieille femme pelant des poires, National Gallery, Londres.

On voit bien, sur ces deux peintures (la première de Teniers lui-même, la suivante par un de ses suiveurs), que la cuisine se trouve en arrière-plan. Toutefois, l’espace n’est pas vraiment séparé. Un bout de mur, à peine, sépare les deux “pièces”.

Dans l’œuvre de Teniers le Jeune, on perçoit l’agitation autour du foyer de la cheminée où plusieurs personnes semblent s’être réunies. La femme au premier rang, elle, est beaucoup plus calme. Assise, pelant ce qui ressemble à un oignon, elle regarde ailleurs.

Grâce à la lumière qui vient de la  gauche, elle est davantage mise en lumière que les autres personnages, à l’arrière plan. Elle apparaît comme le sujet principal du tableau et, symboliquement, on peut imaginer que c’est une façon de dire qu’elle est le pilier de la famille.

Pourtant, elle est seule et perdue dans ses pensées. Une forme de nostalgie se lit sur son visage. Se remémore-t-elle des souvenirs heureux ou tristes ? Difficile à dire. Mais son calme apparent et son isolement donne l’impression qu’elle “fait partie des meubles”, comme on dit.

L’âme de la maison

Je ne sais pas vous, mais cette vieille femme, tout de bleu vêtue, me rappelle le personnage de Mamie Sophie du film le Château Ambulant. D’ailleurs, dans ce long métrage de Ghibli, le feu (le personnage de Calcifer) occupe une place très importante pour la bonne marche du Château et la vie de ses occupants. Mais il n’est pas le seul : c’est Sophie qui répare les problèmes causés par le sorcier Hauru, qui nettoie son château laissé en piteux état et recueille même la Sorcière des Landes qui lui a pourtant lancé un bien mauvais sort de vieillesse, quand celle-ci retrouve sa véritable forme : celle, justement, d’une très vieille femme sénile et toute décrépite. (Depuis combien de temps est-ce que je vous promets de finir mon article sur ce film ? Je ne sais même plus moi-même.)

Aperçu du personnage de Mamie Sophie dans le Château Ambulant
Aperçu du personnage de Mamie Sophie dans le Château Ambulant.

Comme Mamie Sophie, la vieille dame du tableau de Teniers semble être l’âme de la maison. Une âme qui, peut-être, ressasse ses souvenirs – ceux d’une jeunesse passée – et se demande peut-être ce que deviendra la maison (sa famille) quand elle ne sera plus de ce monde.

Nous retrouvons une vieille dame assez semblable dans une toile du peintre français de la Belle Epoque, François-Marie Firmin-Girard : Femme âgée près de la fenêtre.

François-Marie Firmin-Girard, Femme âgée près de la fenêtre (ou Une après-midi tranquille), Huile sur toile, v.1917, Collection particulière.
François-Marie Firmin-Girard, Femme âgée près de la fenêtre (ou Une après-midi tranquille), Huile sur toile, v.1917, Collection particulière.
David Teniers le Jeune : toujours près du foyer

Bien que ses sujets furent très variés, David Teniers s’était fait une spécialité de la scène de genre et, plus particulièrement, du genre paysan ou des scènes de taverne. On lui doit aussi des peintures plus étranges, comme des scènes montrant des singes costumés. Il a aussi peint des alchimistes ou des médecins.

Il est amusant de noter que Teniers semblait souvent peindre une maison assez semblable, avec une ou deux pièces et, au fond, la cuisine ou la cheminée. Très mis en scène, ses tableaux ressemblent à de petites scènes de théâtre dont il semblait changer les personnages et les décors sans vraiment modifier la “boite” (son théâtre miniature, en quelque sorte).

David Teniers le Jeune, Singes prenant un repas dans une cuisine, Huile sur cuivre, 27,7 x 37,3 cm, Château de Johannisburg, Aschaffenbourg, Allemagne.
David Teniers le Jeune, Singes prenant un repas dans une cuisine, Huile sur cuivre, 27,7 x 37,3 cm, Château de Johannisburg, Aschaffenbourg, Allemagne.
David Teniers le Jeune, Alchimiste, Huile sur bois, 45,3 x 62,3 cm, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers, Belgique.
David Teniers le Jeune, Alchimiste, Huile sur bois, 45,3 x 62,3 cm, Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, Belgique.
David Teniers le Jeune, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur, Huile sur cuivre, 24,1 x 30,8 cm.
David Teniers le Jeune, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur, Huile sur cuivre, 24,1 x 30,8 cm.

La maison, le foyer : là où vivent les femmes

“La maison est aussi un symbole féminin, avec le sens de refuge, de mère, de protection, de sein maternel3.”

Dès le XVIème siècle, et plus encore au XVIIème siècle, on trouve des ouvrages (généralement écrits par des religieux) qui ont pour objectif de décrire ce que devrait être la vie conjugale au sein d’un bon mariage chrétien4. Ces livres différencient de plus en plus nettement les fonctions que se devraient d’occuper les hommes et les femmes, selon leurs auteurs et leurs croyances. Ils participent ainsi au développement de rôles que de nombreuses femmes pensent encore aujourd’hui devoir tenir pour être “de bonnes épouses” : celui de femme au foyer et, par extension, de maîtresse de maison.

Le religieux a une emprise très forte sur la vie des gens d’alors. Même dans les scènes de genre dont nous parlons dans cet article, il faut être conscient que la morale chrétienne est partout. Et des siècles d’enseignement moral et religieux encadré par l’Église ont forcément laissé des traces dans notre culture et dans notre inconscient collectif.

C’est pourquoi il n’est pas très étonnant que nous constations l’omniprésence des femmes dans les peintures de scène d’intérieur : le foyer, la maison, autrement dit la sphère du privé, est désignée comme étant de leur ressort. Cela participe du patriarcat dans lequel nous vivons toujours aujourd’hui : l’idée que les lieux publics “appartiennent” aux hommes a pu contribuer au développement du harcèlement de rue, par exemple.

Dans Le monde privé des femmes : genre et habitat dans la société française5, les chercheurs constatent par exemple que dans la plupart des couples hétérosexuels de classe moyenne, les femmes occupent plus souvent un travail à domicile (quand elles ont un emploi). Ce sont aussi souvent elles qui gèrent l’argent du ménage (contrairement aux idées reçues) et, en cas de séparation par exemple, se sont elles aussi qui se retrouvent souvent à devoir assumer les dettes du ménage ou courir après l’argent dû par l’ex-conjoint ou les institutions.

Les femmes à la cuisine !

D’abord, il faut dire que la cuisine était la principale pièce de vie de la maison. La pièce était d’autant plus souvent occupée par les femmes qui, il faut bien l’admettre, y passaient déjà un temps considérable.

Heureusement, c’était aussi souvent le centre du foyer. Par conséquent, il n’était pas rare d’y être entouré de ses enfants, de son époux, voire des grands-parents de la famille. C’était aussi souvent dans la même pièce qu’étaient pris les repas (hors cas particuliers : palais, châteaux, grandes maisons bourgeoises, etc).

Dans une de ses peintures, Teniers représente sa femme et son fils dans une de ces “maisons types” dont il a le secret. Plus qu’une représentation fidèle de sa maison, le peintre utilise ici de nombreux symboles pour nous parler de sa famille, de sa vie, de son époque.

“Teniers est issu d’une famille d’artistes anversoise. Il a peint cet intérieur de cuisine sur du cuivre ; une surface lisse sur laquelle il est possible de peindre les moindres détails. La femme qui rêvasse en épluchant des pommes est l’épouse de Teniers, Anna Brueghel. Leur fils David tient l’assiette de pommes pelées.

Sur la table, il y a une tarte aux cygnes remarquable avec toutes sortes de symboles de l’amour : une guirlande de roses rouges et blanches ainsi qu’un bouclier sur lequel est représenté un cœur brûlant et deux mains jointes. Teniers a sans doute voulu que ce tableau rende hommage à Anna6.”

David Teniers le Jeune, Cuisine, Huile sur cuivre, 77,8 x 75 cm, 1644, Mauritshuis, Pays-Bas.
David Teniers le Jeune, Cuisine, Huile sur cuivre, 77,8 x 75 cm, 1644, Mauritshuis, Pays-Bas.

On retrouve, dans cette peinture, le chien symbole de fidélité et la présence du fils de l’artiste aux côtés de son épouse montre le rôle de mère occupé par celle-ci. Si ces trois personnages sont au premier plan, on voit bien qu’un grand repas semble se préparer en cuisine, au fond de la peinture. De toute évidence, la famille ne manque de rien.

Pourtant, le regard de l’épouse se perd dans le lointain contrairement à ceux de son enfant ou de son chien qui vont dans la direction du spectateur. A quoi peut-elle bien penser ? Fille du peintre Jan Brueghel l’Ancien (dit Brueghel de Velours), lui-même fils du célèbre peintre Pieter Brueghel l’Ancien et frère de Pieter Brueghel le Jeune (dont je vous ai déjà parlé ici), elle est (comme son époux, d’ailleurs, aussi fils de peintre) issue d’une longue famille d’artistes de grand talent. Alors, je me plais à penser qu’elle aussi avait quelques prédestinations et une imagination débordante.

“Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice.” écrit Virginia Woolf dans  Une chambre à soi, en 1929.

C’est ce que semble confirmer cette autre peinture montrant Anna et son fils qui jouent ensemble de la musique :

David Teniers II, Portrait de Anna Brueghel et son fils David, Huile sur toile, 32 x 42 cm, v.1645, Galleria Sabauda, Turin, Italie.
David Teniers II, Portrait de Anna Brueghel et son fils David, Huile sur toile, 32 x 42 cm, v.1645, Galleria Sabauda, Turin, Italie.
Femmes et natures mortes

Si l’on s’amuse à décortiquer le tableau de la Cuisine de Teniers en petits morceaux, on constate vite que le peintre y a représenté de nombreuses natures mortes : du lièvre mort en passant par les poissons ou les volailles suspendues au plafond. On sait que ce genre de peintures était souvent un prétexte pour parler de la vie et, plus encore, de la mort, de manière symbolique.

La place de la femme et la morale chrétienne

Le principal sujet des natures mortes est le temps qui passe et la mort qui vient quérir tout être vivant, un jour ou l’autre, quel que soit son rang, son statut social, ou ce à quoi il a dédier son existence terrestre. Leur portée est morale : tout n’est que vanité en ce monde. Une façon de nous rappeler que le temps ne suspend jamais sa course et que tout a une fin, que tout passe (en tout cas, la vie matérielle). Les biens, les possessions matériels qui ne sont des richesses qu’ici-bas, n’ayant aucune valeur dans le monde spirituel, immatériel, ou la vie après la mort dans laquelle croient les chrétiens.

Teniers peignait souvent ses œuvres de cette manière :

“Proche de la nature morte, sa conception de la composition présente dans un climat de calme apparent des figures accompagnées d’objets.

David Teniers montre une observation attentive du comportement humain et des descriptions de la vie rurale. En partie reflet de la réalité de l’époque, ses scènes de tabagies ou de jeux de cartes ne constituent pas uniquement une peinture de mœurs. Des dictons de cette époque et des légendes figurant sur des gravures faites d’après ces tableaux y associent le plus souvent un avertissement se rapportant aux plaisirs douteux aggravés par une sensation d’ivresse pas toujours bien maîtrisée7.”

A ce titre, une des natures mortes et une des scènes de genre les plus mystérieuses de l’Histoire de l’Art est sans nul doute Les Pantoufles de Samuel van Hoogstraten. Dépourvue de personnage, cette toile nous donne à voir l’intérieur d’une maison à travers l’embrasure de deux portes.

Samuel van Hoogstraten, Vue d'intérieur ou Les Pantoufles, Huile sur toile, 103 x 70 cm, 1658, Musée du Louvre, Paris.
Samuel van Hoogstraten, Vue d’intérieur ou Les Pantoufles, Huile sur toile, 103 x 70 cm, 1658, Musée du Louvre, Paris.

A l’époque où a été peinte cette toile, les symboles sont lisibles par ceux qui seraient amenés à la contempler. Pour le public contemporain que nous sommes, le musée du Louvre où elle est exposée nous donne quelques explications pour comprendre que nous assistons, sans le savoir, à une scène licencieuse :

“Malgré la puissance de l’illusion spatiale, il faut bien se garder de ne voir dans cette toile qu’un pur jeu formel. Au-delà des apparences d’un sujet simple et naïf se cache une leçon moralisatrice. Hoogstraten n’a pas disposé les objets au hasard dans ce calme intérieur bourgeois. La plupart possèdent une connotation symbolique évidente à l’époque. Les pantoufles, bien visibles au centre du tableau, ont été enlevées hâtivement dans le couloir : l’abandon de cet honnête petit soulier d’intérieur est signe de mauvaise vie. La femme au foyer a délaissé ses sages occupations domestiques : le balai est négligemment posé contre le mur, la lecture est abandonnée – le livre est significativement fermé – pour un rendez-vous galant. Le tableau dans le tableau, une Admonestation paternelle de Casper Netscher -1655, musée de Gotha -, est une variante d’une œuvre de Gerard ter Borch dénonçant l’amour vénal. Toute la vanité de ce demi-monde galant est incarnée par la bougie éteinte, symbole d’activité peu morale consommatrice de temps. Ainsi tout le génie de Hoogstraten est dans cette dénonciation d’une scène galante, habilement suggérée mais qui nous reste invisible, cachée dans une alcôve au bout d’une autre enfilade de pièces8.”

Pour essayer de lui donner du sens, il faut donc décrypter la toile comme un véritable rébus (et ne pas hésiter à s’armer d’un bon dictionnaire des symboles). Véritable jeu d’énigme,  cette étrange “nature morte” ne saurait être parfaitement résolue car le peintre semble en avoir décidé ainsi ; s’il a représenté des clefs en évidence sur l’une des portes, il ne s’agit pas de celles ouvrant sur la compréhension complète et indubitable de son œuvre. A chacun d’imaginer l’histoire (ou les histoires) que raconte(nt) ce tableau.

Il faut dire qu’il suffit parfois de peu de choses pour s’inventer des histoires. Les artistes ont souvent prouvé qu’il n’était même pas nécessaire de sortir de chez soi pour vivre les plus folles aventures. Ainsi, dans Voyage autour de ma chambre, en 1764, Xavier de Maistre écrit : “J’ai entrepris et exécuté un voyage de 42 jours autour de ma chambre. Les observations que j’ai faites me faisaient désirer de le rendre public. La certitude d’être utile m’y a décidé.”

Comme le disait fort bien Oscar Wilde : “La vraie vie est si souvent celle qu’on ne vit pas.”

Le temps passe, les femmes restent

David De Noter, autre peintre d’origine belge, se plait également à dépeindre des scènes de genre en intérieur où pullulent les natures mortes autour de figures féminines. Nous sommes cette fois au XIXème siècle et nous pouvons constater que les choses ont peu changé depuis le XVIIème siècle de Teniers ou Hoogstraten. D’ailleurs, nous connaissons également de De Noter une très belle scène se déroulant à l’intérieur d’une cuisine, une fois encore.

On constate toutefois que l’écart entre la maison riche et la maison plus populaire semble se creuser. Un coup d’œil au papier peint qui orne les murs, par rapport au crépit des autres demeures que nous avons vues, nous permet d’en prendre un peu conscience.

David De Noter, Intérieur de cuisine, Huile sur toile, 76 x 58 cm, 1845, Collection Rademakers.
David De Noter, Intérieur de cuisine, Huile sur toile, 76 x 58 cm, 1845, Collection Rademakers.
Vermeer, peintre des femmes et maître des scènes d’intérieur

Mais au XVIIème siècle, à peu près au même moment que Hoogstraten, un des peintres qui a le plus représenté d’intérieurs de maison et les femmes qui pouvaient y vivre est sans nul doute Johannes Vermeer.

Nous connaissons tous son emblématique Laitière mais on lui doit quantité d’autres toiles semblables, reposant sur une composition similaire : une femme dans un intérieur, près d’une fenêtre, occupée à une tâche ou une autre.

Johannes Vermeer, La Laitière, Huile sur toile, 45,5 x 41 cm, 1658, Rijksmuseum, Pays-Bas.
Johannes Vermeer, La Laitière, Huile sur toile, 45,5 x 41 cm, 1658, Rijksmuseum, Pays-Bas.

“Les personnages, comme perdus dans leur intériorité, condensent le calme et le silence ambiants ; la lumière joue sur leurs vêtements, sur les perles, sur les pupilles et rend évident le volume ovoïde des têtes. Toutes les composantes du tableau jouent en complète harmonie, aucune ne détruisant à son profit l’équilibre de celui-ci. Ainsi des scènes de la vie quotidienne peuvent-elles devenir les moyens de dévoilement d’un des univers les plus poétiques de la peinture, où l’immobilité et la consistance des êtres et des choses sont révélées par la magie d’une lumière quasi immanente9.”

Si le sens de ses œuvres est souvent plus profond qu’on ne pourrait le croire de prime abord, elles n’en restent pas moins un fabuleux témoignage de la vie de l’époque. Elles nous permettent de voir à quoi ressemblait la vie quotidienne de différentes classes sociales au XVIIème siècle, au Nord de l’Europe (dans les Flandres ou les Pays-Bas Espagnols, devenus les Pays-Bas, la Belgique ou encore le Nord de la France aujourd’hui). On peut notamment observer la façon dont on s’habillait ou les objets qu’on utilisait et qui ont parfois totalement disparu de nos vies.

Ces peintures représentent également l’intimité du foyer avec une maestria toujours étonnante aujourd’hui. Nous, spectateurs, sommes placés en position de voyeur alors que nous étions habitués à admirer une sorte de saynète de théâtre. Cela nous offrait un certain recul sur les choses. Avec Vermeer, nous sommes en même temps à l’intérieur et à l’extérieur du tableau, rêvant de pouvoir jeter un coup d’œil par ces innombrables fenêtres qu’il a peintes. Pourtant, ses tableaux sont eux-mêmes des fenêtres : des fenêtres sur une autre époque, un autre temps, dans la vie de ces femmes qu’il a passé des années à représenter patiemment, avec une grande minutie et un sens poussé du détail. C’est probablement pour cette raison que ses œuvres restent si fascinantes de nos jours.

Conclusion : la maison a-t-elle un genre ?

Nous l’avons vu, il semble que la maison, le foyer, le logis soient des lieux particulièrement habités par les femmes ou, en tout cas, par une figure féminine (qu’on surnomme à juste titre la mère au foyer ou la maîtresse de maison).

La déesse chatte Bastet, règne de Psammétique Ier (664 - 610 avant J.-C.), 26e dynastie, bronze, verre bleu, 27,60 x 20 cm, Louvre, Paris.
La déesse chatte Bastet, règne de Psammétique Ier (664 – 610 avant J.-C.), 26e dynastie, bronze, verre bleu, 27,60 x 20 cm, Louvre, Paris.

“L’espace privé, intime, domestique a traditionnellement été associé au féminin. L’Angleterre victorienne avait même trouvé une figure symbolique pour désigner ce stéréotype sexiste : l’ange du foyer10.” Pour l’anecdote, dans l’Égypte Ancienne, le foyer était protégée par une déesse : Bastet, une femme à tête de chat. Chez les Grecs, c’est Hestia qui hérite de ce rôle. Un de ses attributs est le feu sacré : le foyer. On la connaît souvent mieux sous le nom de Vesta dans la mythologie romaine.

Si la maison devait avoir un genre, il pencherait donc en faveur du féminin. Nous verrons dans la suite de cet article que cela peut poser des problèmes, en ces temps de confinement.

Mais dans une deuxième partie, nous nous intéresserons d’abord aux différents types de logements et aux classes sociales distinctes qui les habitent.


Lire la suite : “Coronamaison : notre foyer à l’heure du Coronavirus (Partie 2)”


Sources :

1 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, “Foyer“, dans Dictionnaire des Symboles : Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1982, p.534.
2 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, “Maison“, dans Dictionnaire des Symboles : Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, Paris, Robert Laffont/Jupiter, 1982, p.698.
3 Histoire par l’image : “La cuisine, foyer domestique”
Musée du Louvre : “L’intérieur d’une cuisine” de Martin Drölling
4 Aurélie Chatenet “La femme, maîtresse de maison ? Rôle et place des femmes dans les ouvrages d’économie domestique au XVIIIe siècle”, dans Histoire, économie & société 2009/4 (28e année), pages 21 à 34.
5 Anne Lambert, Pascale Dietrich-Ragon, Catherine Bonvalet (dir.), Le monde privé des femmes : Genre et habitat dans la société française, Paris, Ined, 2018.
6 Collection Mauritshuis, David Teniers the Younger, Kitchen Interior, 1644 
7 De Jonckheere Master Paintings : “David Teniers, Paysans jouant aux cartes dans un intérieur”
8 Musée du Louvre – Les Pantoufles
9 Larousse Encyclopédie – Vermeer
Article très complet sur Vermeer par Aulnas Patrick (Rivage de Bohème)
10 “Women House”, l’art à l’assaut du foyer

Le Steampunk : bienvenue chez les héritiers de Jules Verne

Sommaire de l’article

Un simple accident de train ?
Le steampunk, c’est quoi ?
Ce qu’est et n’est pas le steampunk
Les uchronies steampunks : mondes parallèles et Effet Papillon


Un simple accident de train ?

Le 22 octobre 1895, un accident spectaculaire survient à la gare de Paris-Montparnasse : un train ne ralentit pas suffisamment avant son arrivée en gare, il traverse donc tout le bâtiment jusqu’à aller défoncer la façade, la traversant littéralement jusqu’à terminer sa course folle dans la rue. C’est le Studio Lévy & fils qui photographie l’accident à l’époque.

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Studio Lévy & fils, Accident de la gare Paris-Montparnasse, 1895.

accident-train-paris-montmarnasse-1895-autre-vuePlus d’un siècle plus tard, le peintre et illustrateur français Didier Graffet s’empare de la scène, devenue historique, pour en tirer une superbe toile steampunk. En témoignent les dirigeables survolant la scène et les petits robots flottant autour de la carcasse de la locomotive.

Il n’y a pas âme qui vive dans cette image : ni homme, ni femme, ni enfant. Pas même un chat ou un chien errant. Les “personnages” principaux ne sont autres que cette pauvre locomotive et les robots qui s’activent autour d’elle pour constater les dégâts. Comme nous savons que cette peinture fait référence à un évènement bien réel, survenu au XIXe siècle en France, nous pouvons dater la scène. En tout cas, à première vue. Toutefois, la date (1885) ne colle pas avec la technologie qui s’affaire autour du train. Sauf si…?

BIM BADABOUM ! Le train ne s’arrête pas à temps, il défonce la façade et nous voilà plongés au sein d’un univers steampunk. Comme cette locomotive, notre temps vient de dérailler. Et j’aime autant vous prévenir que cet article ne va pas être de tout repos !

Didier Graffet, Montparnasse, Acrylique sur toile 90 x 117 cm  Exposition Daniel Maghen (catalogue) 2012,  Steampunk- De vapeur & d’acier, Editions Le pré aux clercs, 2013.
Didier Graffet, Montparnasse,
Acrylique sur toile 90 x 117 cm
Exposition Daniel Maghen (catalogue) 2012,
Steampunk- De vapeur & d’acier, Editions Le pré aux clercs, 2013.
Comparaison entre la photographie originale de l'accident et la peinture de Didier Graffet.
Comparaison entre la photographie originale de l’accident et la peinture de Didier Graffet.

Le steampunk, c’est quoi ?

Daniel Riche (dir.), Futurs Antérieurs, Paris, Fleuve Noir, 1999.
Daniel Riche (dir.), Futurs Antérieurs, Paris, Fleuve Noir, 1999.

Le steampunk est un genre de la science-fiction qui revisite notre pas comme si le futur y était survenu plus tôt. Nous devons cette définition à Douglas Fetherling, poète, écrivain, rédacteur, érudit et artiste visuel. Mais c’est Daniel Riche, journaliste, écrivain et scénariste pour le cinéma et la télévision, spécialiste de la science-fiction et du fantastique, qui le cite et rend cette définition célèbre en France, dans sa préface de Futurs antérieurs en 1999. Il intitule d’ailleurs cette préface “Le passé est l’avenir de l’homme”. Tout un programme ! (de quoi ravir mon historien préféré, je pense ;))

Si l’on revisite notre passé comme si le futur était arrivé plus tôt, les évènements historiques s’en trouvent généralement transformés et cela finit par former une sorte de réalité parallèle. Un roman steampunk se passe donc dans notre monde tel qu’il aurait été si tel ou tel évènement (plus ou moins abracadabrantesque : dans certains romans, la rupture est vraisemblable, dans d’autres elle tient de la pure fiction et va même emprunter à la fantasy) s’était produit. On appelle ce type d’histoire une uchronie. Alors que d’autres romans ou films de science-fiction vont plutôt opter pour la dystopie (par exemple, un futur post-apocalyptique, une guerre humains-robots, la terre envahie par des extraterrestres assoiffés de sang…) ou l’utopie (beaucoup plus rare, il faut bien avouer, parce que l’auteur de SF n’est généralement pas une personne très optimiste… Je n’ai d’ailleurs pas d’exemple à vous donner, pour le coup).

Il se trouve que j’ai travaillé sur le steampunk quand j’étais encore en Master Recherche et je sais que des définitions, vous en trouverez à la pelle et à rallonge sur internet. Avec plus ou moins de points communs et de différences entre elles. Difficile, donc, de faire le tri.
Pour ma part, et d’après mon haut niveau d’expertise (hum.), je crois pouvoir dire que le steampunk est un genre de science-fiction qui prend place dans notre passé (le plus souvent aux alentours du XIXe siècle, mais ça n’est pas toujours vrai). Le steampunk revisite notre passé, comme je le disais plus haut, et le transforme (un peu, beaucoup, tout dépend) jusqu’à donner naissance à une réalité alternative : il s’agit bien de notre passé mais il n’est pas tout-à-fait celui qu’il a vraiment été.

Le steampunk : notre passé revisité

Johan Héliot, La Lune seule le sait, Paris, Editions Mnémos, 2007.
Johan Héliot, La Lune seule le sait, Paris, Editions Mnémos, 2007.

Prenons un exemple avec le très bon roman de Johan Heliot, La Lune seule le sait. Il s’agit du premier volume d’une trilogie rétrofuturiste. Oula ! Ne fuyez pas ! Ca n’est pas un gros mot ! Je vous explique : le steampunk est un genre de science-fiction rétrofuturiste (et oui, il y a d’autres genres de rétrofuturismes, j’en reparlerai rapidement plus bas). Autrement dit, plutôt que de foncer vers un futur indéterminé et des galaxies lointaines, très lointaines… et bien on retourne dans le passé. Et on y retourne plus ou moins loin. Le steampunk, comme je le disais, se situe plutôt au XIXe siècle. En fait, pour être tout à fait précise, je devrais dire qu’il emprunte l’esthétique de ce siècle : un contexte de roman steampunk, c’est la Belle Epoque, le siècle de l’industrialisation, de la vapeur et de l’acier, de la Reine Victoria (et de l’ère victorienne) en Angleterre, de Napoléon (plutôt le neveu, j’ai remarqué, parce que personne ne l’aime, bien souvent, et qu’il fait un bon méchant… ce qui peut se comprendre) en France. Ca peut aussi être le Far West américain, comme dans Wild Wild West, vous voyez ?

Pause précision : D’autres genres rétrofuturistes remontent un peu moins loin dans notre passé : le dieselpunk (qui se situe plutôt après la Deuxième Guerre Mondiale, dans les années 50), par exemple, ou l’atompunk (qui serait presque un sous-genre du dieselpunk, par certains aspects, et qui prend plutôt place dans des réalités alternatives inspirées par la technologie atomique, donc Deuxième Guerre Mondiale toujours et années 50 aussi). Je ne m’attarde pas spécialement sur eux car ces genres sont contestés. On peut en effet se dire que ça fait beaucoup de noms en “punk” pour pas grand-chose et que la volonté de précision finit par faire un peu fouillis. Soit. Mais j’aime être précise quand même. Du coup, certaines personnes vous parleront exclusivement de steampunk (parce qu’elles ne reconnaîtront que l’existence du steampunk) et d’autres voudront absolument faire la distinction entre tous ces genres en “punk”, même s’ils sont globalement tous des sous-genres du rétrofuturisme. D’ailleurs, pour être encore plus exacte, sachez qu’on pourrait même parler d’un autre sous-genre du rétrofuturisme, qui s’appellerait le rétrofuturisme lui-même, car le rétrofuturisme n’est pas nécessairement steampunk, dieselpunk ou atompunk… Il n’est même pas nécessairement uchronique ! Comment vous dire ? C’est le bordel. Bref, sachez, en tout cas, que ces termes existent.

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Johan Héliot, La Trilogie de la Lune, Edition intégrale, Paris, Editions Mnémos, 2011.

Revenons-en à nos moutons : Johan Heliot, vous disais-je, a écrit la Trilogie de la Lune qui commence par un premier volume intitulé La Lune seule le sait. Ce premier volume est clairement steampunk : nous sommes à Paris, en 1889. Dix ans plus tôt, en pleine Exposition Universelle, un vaisseau extraterrestre s’est installé dans la Capitale et n’en a plus bougé. Résultat, Napoléon III est toujours au pouvoir et est plus tyrannique que jamais. Pendant ce temps, un certain Jules Verne (héros du roman), aidé par son mentor, Victor Hugo (tant qu’à faire), essaye de déjouer les plans diaboliques de l’Empereur qui compte bien conquérir l’Espace après avoir volé leur technologie aux aliens. Et, comme le titre du roman vous l’indique, de toute façon : une partie de l’histoire va se passer nulle part ailleurs que… sur la Lune ! (et, bordel, envoyer Jules Verne sur la Lune, je trouve ça couillu, je suis sûre qu’il aurait adoré)

Ce qu’est et n’est pas le steampunk

Le roman de Johan Héliot est à la fois l’exemple même de ce qu’est et n’est pas le steampunk. Exemples ? Mais bien sûr :

  1. Certains vous diront que le steampunk est TOUJOURS victorien : faux, dans ce roman, nous sommes en France, pas en Angleterre et pourtant, ça fonctionne à merveille. D’autres exemples existent comme Les Confessions d’un automate mangeur d’opium de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit. Quant à Coeurs de Rouille de Justine Niogret, il prend carrément place dans un monde non-daté. Ce qui ne l’empêche pas d’être un des romans les plus steampunks (et géniaux) qu’il m’ait été donné de lire. Dans le film Wild Wild West, avec Will Smith, on se retrouve en plein Far West steampunk, bien loin du Royaume Uni. Et dans le Demi-Monde de Rod Rees nous nous trouvons carrément dans un programme informatique.
    Dans l'ordre : Le Demi-Monde : Hiver de Rod Rees - Coeurs de Rouille de Justine Niogret - Confessions d'un Automate mangeur d'Opium de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit
    Dans l’ordre : Le Demi-Monde : Hiver de Rod Rees – Coeurs de Rouille de Justine Niogret – Confessions d’un Automate mangeur d’Opium de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit

    La violoniste la plus célèbre du web, Lindsey Stirling, propose également des performances musicales plutôt steampunks dans leur genre. L’une de mes préférées, Roundtable Rival, nous propulse dans un univers à la Wild Wild West et prouve une fois encore que le steampunk n’est pas que victorien. Vous pouvez écouter et voir cette performance ci-dessous, parce que c’est bien et que ça fera une bande sonore agréable pour le reste de cet article :D

  2. D’autres vous diront que le steampunk, c’est FORCEMENT de la vapeur et/ou des rouages et/ou de la rouille et encore de la rouille : faux, la technologie peut-être totalement autre et il arrive même qu’elle ne soit pas humaine (chez Johan Heliot, elle est donc extraterrestre) mais il peut aussi arriver qu’elle soit magique : dans Les Lames du Cardinal de Pierre Pevel, il y a des fuckin‘ dragons ! (bon, ok, d’aucuns diront que ça n’est pas steampunk, que c’est juste de la fantasy uchronique…) Et dans sa série de romans Le Paris des Merveilles (dont les couvertures pour les éditions Bragelonne sont tellement belles que je vous les mets toutes ci-dessous), “la tour Eiffel est en bois blanc, les sirènes ont investi la Seine, les farfadets, le bois de Vincennes, et une ligne de métro rejoint le pays des fées…”. Et oui, ça, pour moi, c’est de la fantasy steampunk ! Comme quoi, en plus de tout le reste, le steampunk ne tient même pas toujours de la science-fiction
    Couvertures de la réédition de la saga "Le Paris des Merveilles" de Pierre Pevel chez Bragelonne.
    Couvertures de la réédition de la saga “Le Paris des Merveilles” de Pierre Pevel chez Bragelonne.

    Je continue ? Non, parce que dans le même ordre d’idée, dans New Victoria de Lia Habel, une jeune femme de la haute société lutte contre une invasion de zombies (!!!). Et je ne vous parle même pas de Anno Dracula de Kim Newman, qui voit la Reine Victoria épouser le Comte Dracula lui-même…
    Plus classique, dans Burton & Swinburne : L’Étrange affaire de Spring Heeled Jack de Mark Hodder, un curieux duo (qui n’est pas sans rappeler Sherlock Holmes et le Dr. Watson) doit faire face à des loups garous et une étrange créature démoniaque du folklore populaire anglais, surnommé Jack Talons-à-Ressort (Spring-Heeled Jack) qui aurait pu inspirer Jack l’éventreur. Et je peux aussi remonter plus loin dans le temps, puisqu’un des premiers romans steampunks, Les Voies d’Anubis de Tim Powers, raconte comment son personnage principal affronte des magiciens égyptiens bien décidés à ramener les dieux antiques de leur mythologie à la vie… Et ce ne sont que quelques rares exemples !
    Ceci dit, il est vrai que le steampunk aime bien la vapeur, les rouages, les dirigeables, etc. Il n’est donc pas rare d’en trouver. Même si cela n’est pas toujours particulièrement utile au récit. C’est plutôt pour l’ambiance, vous voyez ? Mais les hauts-de-forme ou un petit automate par-ci par-là peuvent parfois suffire.

    Dans l'ordre : Les Lames du Cardinal de Pierre Pevel - New Victoria de Lia Habel - Burton &amp; Swinburne : L'Étrange affaire de Spring Heeled Jack de Mark Hodder - Les Voies d'Anubis de Tim Powers
    Dans l’ordre : Les Lames du Cardinal de Pierre Pevel – New Victoria de Lia Habel – Burton & Swinburne : L’Étrange affaire de Spring Heeled Jack de Mark Hodder – Les Voies d’Anubis de Tim Powers
  3. Vous pourrez aussi entendre dire que le steampunk se passe TOUJOURS au XIXe siècle : et… ça n’est pas forcément vrai. C’est pour cela que vous disais plus haut que le steampunk emprunte essentiellement l’esthétique de ce siècle (la vapeur, les rouages, les dirigeables, la mode victorienne, l’Art Nouveau, etc…) sans s’y dérouler forcément. La Trilogie de
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    Xavier Mauméjean, La Vénus Anatomique, Paris, Editions Mnémos, 2004.

    la Lune, de Johan Heliot commence au XIXe siècle avec La Lune seule le sait et s’achève bien après (du coup, elle s’éloigne un peu du steampunk, si l’on veut, pour devenir plus dieselpunk ou atompunk, puisqu’elle s’achève dans les années 50… à condition qu’on considère que le dieselpunk ou l’atompunk existent, comme je vous le disais plus haut). Je reprends aussi l’exemple des Lames du Cardinal de Pierre Pevel qui se déroule au XVIIe siècle. Mais comme tout le monde ne s’accorde pas à le classer dans la catégorie “roman steampunk”, je peux aussi vous citer La Vénus Anatomique de Xavier Mauméjean qui se passe au XVIIIe siècle. Quant à Coeurs de Rouille de Justine Niogret, encore une fois, il se passe à une époque indéterminée.

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    Représentation des différents Docteurs de la série anglaise Doctor Who jusqu’à Matt Smith.

    Mais, pour faire dans le plus célèbre, nous pouvons citer la série Doctor Who qui, depuis sa reprise en 2005, parvient à créer une ambiance steampunk (et, plus globalement, rétrofuturiste) jusque dans des scènes censées se passer dans un futur parfois très, très lointain. Mais, là encore, on ne peut pas dire que Doctor Who est à 100% une série steampunk. En fait, elle fait référence à d’innombrables éléments de la culture pop, de la science-fiction jusqu’au fantastique, en allant même piocher jusque dans nos légendes les plus anciennes, voire nos textes sacrés les plus célèbres (le Docteur rencontre le Diable, bordel ! Lucifer est un fuckin’ alien !!). Quant à son ambiance steampunk (ou rétrofuturiste) elle la doit en partie au fait d’être la plus ancienne série de science-fiction jamais créée à ce jour. Elle conserve ainsi une certaine unicité de par son côté volontairement désuet et décalé… C’est ce qui fait son charme et je dois dire que ça fonctionne vraiment bien, je trouve. Par contre, une série comme Warehouse 13 se revendique comme steampunk. Et elle a bien raison, pour ce que j’en ai vu (non, je ne passe pas mon temps à regarder des séries, vous voyez… des fois je regarde des films, aussi, alors j’ai pas le temps). Pourtant, elle se passe à notre époque.

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    Les différents personnages de la série Warehouse 13.

(ça vous en fait, des choses à lire et à regarder :D)

Bref ! Le steampunk, c’est de l’imagination et de l’imaginaire ! Il est fait d’aventures rocambolesques, qui tiennent plus ou moins la route, qui sont plus ou moins vraisemblables, mais l’important est avant tout d’être transporté dans un univers qui nous amène à voir notre monde autrement. Le steampunk repose sur le principe du “Et si…” : “et si…” une bande d’extraterrestres avaient un jour débarqué sur la Tour Eiffel en pleine Exposition Universelle ? Tout le reste de l’histoire est le résultat d’une réaction en chaine de ce qui se serait passé, d’après la folle imagination de l’auteur. Est-ce que ça tient la route ? Peut-être pas toujours. Peut-être pas du tout, en fait. Mais parce que le but n’est pas là : le roman de Johan Heliot, comme beaucoup d’autres romans steampunk, est une aventure extraordinaire. Et ça tombe bien puisque l’une des principales sources d’inspiration du steampunk provient justement du père des aventures extraordinaires : Jules Verne. Or, qu’attendaient les lecteurs d’un roman de Jules Verne ? Du rêve, pardi ! Vous demanderiez à vos rêves qu’ils aient l’air parfaitement vrai, vous ? Quel ennui…voyages-extraordinaires-jules-verne

Les uchronies steampunks : mondes parallèles et Effet Papillon

Attention, toutefois ! Une uchronie n’est pas toujours steampunk. Changer un détail de l’Histoire peut donner naissance à toutes sortes de “mondes parallèles“. Il suffit pour cela de provoquer une réaction en chaine. Une sorte d’Effet Papillon, si vous préférez.

Mais comment savoir quel détail est vraiment insignifiant et lequel peut changer entièrement le cours de l’Histoire ? Quel élément peut faire de notre monde un monde steampunk, par exemple (car, comme je viens de vous le dire, une uchronie ne vire pas forcément au steampunk), et lequel le rendra seulement un peu différent du nôtre ? D’ailleurs, l’uchronie est une pure vue de l’esprit : nous ne pouvons pas être sûrs que si nous n’avions pas agi de telle ou telle façon au cours de l’Histoire, notre monde aurait été radicalement différent (même s’il y a fort à parier que oui, quand même).
Et je ne vous parle même pas de la théorie des univers multiples (façon multiverses de Marvel, oui, par exemple) qui voudrait que notre monde existe dans différentes “dimensions”… Comme dans la série Fringe, par exemple.

uchroniques-rejouez-l-histoireCela étant, si vous voulez mieux comprendre ce qu’est une uchronie, je vous invite à en faire simplement l’expérience grâce à l’excellent Uchroniques : Rejouez l’Histoire (http://uchroniques.nouvelles-ecritures.francetv.fr/). Il s’agit d’un site hébergé par France Télévision où vous pouvez, comme son nom l’indique, rejouer différents grands évènements historiques. Pour chaque épisode, un petit jeu vous est proposé : par exemple, empêcher le Titanic de foncer dans un iceberg… Si vous réussissez, vous déclenchez une histoire. De même que si vous échouez. Chaque fois, vous voilà plongés dans une uchronie parce qu’un détail (bon, ok, un iceberg n’est quand même pas un “détail”…) de l’Histoire a changé. Certains scenarii possèdent jusqu’à quatre fins alternatives. A vous de jouer pour les voir toutes ! (j’avoue que je n’ai pas encore réussi à tout débloquer, personnellement)

BIM BADABOUM ! Vous foncerez peut-être dans un iceberg comme le train de Didier Graffet dans sa façade. Parmi, réalité et fiction sont indissociables. Mais vous verrez que même si certaines choses ne changent pas, d’autres peuvent prendre un tournant radicalement différent malgré tout.
Notons cependant, avant de nous quitter, que Didier Graffet n’est pas le seul à avoir rejoué l’accident de Montparnasse car il apparaît également dans le film Hugo Cabret, réalisé par Martin Scorsese en 2011. Voici ce que cela donne :


steampunk-de-vapeur-et-d-acier-didier-graffet-xavier-maumejean-le-pre-aux-clercsVoilà tout sur “ce simple accident de train”. Je vous invite à admirer d’autres œuvres de Didier Graffet sur son site (et quelques unes ci-dessous). Sachez aussi que ses peintures steampunks (je précise car il n’a pas fait que du steampunk), et notamment celle du train de Montparnasse, ont été éditées dans un très bel artbook intitulé Steampunk ! De vapeur et d’acier. Dans ce livre, en dedicace-steampunk-de-vapeur-et-d-acier-xavier-maumejeanplus des œuvres de Graffet, l’auteur Xavier Mauméjean, une des principales figures de l’imaginaire français aujourd’hui (et dont j’ai rapidement évoqué un des livres, plus haut dans cet article, si vous avez été attentifs), vient illustrer les tableaux de ses très beaux textes (et je peux me la péter grave parce que Xavier Mauméjean était non seulement professeur dans mon ancien lycée et qu’il a gentiment accepté de dédicacer mon exemplaire de Steampunk ! De Vapeur et d’Acier, comme vous pouvez le constater ci-contre #fière). Bref, un vrai bel objet que je suis bien contente d’avoir.

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Comparaisons de l’intérieur du Nautilus.

Didier Graffet a également participé à la réédition d’une des plus célèbres aventure extraordinaire de Jules Verne : Vingt mille lieues sous les mers. Il l’a entièrement réillustré, non sans s’inspirer de ses illustres prédécesseurs. Pour mon Mémoire, j’avais réalisé un petit comparatif de ses peintures et des gravures qui illustraient les premières éditions de Jules Verne ; je vous propose de voir le résultat ci-contre et ci-dessous.

En tout cas, voici un autre livre tout à fait magnifique et qui remet au goût du jour cette histoire mythique ! Didier Graffet avait également fait de même avec L’île mystérieuse mais je manque d’informations à ce sujet.

Comparaisons du Nautilus
Comparaisons du Nautilus

VOILA !

la-brigade-chimerique-lehman-colin-gess-bessonneauJ’ai sûrement oublié des tas de choses dans cet article. Sans compter toutes les choses à côté desquelles je suis passée parce que je ne les connais pas, étant donné que le steampunk est un petit monde en effervescence constante. Disons que je me suis concentrée sur les romans qui me plaisaient, dans cet article. J’ai pris plaisir à vous faire un petit patchwork de mes lectures steampunks favorites à ce jour. Ceci dit, il y en a des tas d’autres (notamment des BD) que je n’ai pas citées. Comme Le Château des hauteville-house-bande-dessinee-duval-gioux-quet-beauEtoiles d’Alex Alice, qui est une petite merveille (du coup, je le cite, BAM, comme je suis douée). Ou La Brigade Chimérique (pas vraiment steampunk, plutôt dieselpunk, mais on s’en fiche, c’est une uchronie absolument géniale). Et puis, jamais deux sans trois, Hauteville House, qui ravit la fanatique de la Théorie des Anciens Astronautes que je suis :D (si vous ne savez pas ce que c’est… n’allez pas chercher sur Google, vous allez vous faire du mal et tomber sur des tas de théories du complot, toutes plus génialement délirantes les unes que les autres et devenir aussi accro que moi à toutes ces conn… histoires).le-chateau-des-etoiles-alex-alice-bande-dessinee-steampunkJ’aurais aussi pu vous parler d’autres artistes steampunks, en dehors de Didier Graffet, mais j’aurais eu l’impression de réécrire mon Mémoire et ça n’était pas le but de cet article. Ceci dit, vous pouvez m’en parler dans vos commentaires si vous en connaissez et que vous aimez ce qu’ils font ;)

Bref, j’espère que cet article vous a plu. J’ai essayé de le rendre aussi accessible que possible tout en vous parlant de tout ce qui me tenait à coeur. Si j’ai réussi (ou pas, d’ailleurs), vous pouvez me laisser un commentaire en cliquant ici. Et je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures !


Sources :
Site officiel de Didier Graffet
Etienne Barillier, Arthur Morgan, Le Guide Steampunk, Paris, ActuSF, coll. « Les trois souhaits », 2013
S.J. Chambers, Jeff VanderMeer, The Steampunk Bible: An Illustrated Guide to the World of Imaginary Airships, Corsets and Goggles, Mad Scientists, and Strange Literature, New-York, Abrams, 2011
Lien vers mon Mémoire de Master 2 au format PDF : Souvenirs du futur, Le robot dans le steampunk français, 2014

Sailor Fuku : Quand je créais des vêtements de pixels

J’ai longtemps été membre du site de jeu en ligne Sailor Fuku (c’est ainsi qu’on appelle les écolières, au Japon, du fait de leur uniforme rappelant celui des marins) car j’y avais obtenu un rôle de “Créatrice de tendances”. Autrement dit, je faisais partie des membres qui réalisaient les tenues des poupées numériques que jouaient les membres du site.

Aperçu de la “poupée” (appelée “base”) que les Créatrices de Tendance du jeu avaient pour rôle d’habiller.

Dans un cadre n’excédant pas 150 sur 290 pixels (en tout cas, à l’époque, ce qui explique les tenues parfois coupées que vous pourrez voir ci-dessous), je devais habiller les poupées. Je disposais donc d’un modèle de corps (voir ci-contre, il était le même pour toutes les joueuses, à l’époque, lui aussi) et c’était à moi (entre autres, nous étions plusieurs) de réaliser des vêtements qui tombaient parfaitement sur ces formes prédéfinies.

Je devais dissocier le haut, le bas, les chaussures et la coiffure (coiffure qui était aussi en deux parties : ce qui tombait devant la poupée et ce qui tombait derrière la poupée).

Je réalisais aussi les “miniatures”, c’est-à-dire l’aperçu des futurs vêtements dans les différentes vraies-fausses boutiques du jeu. C’est pourquoi j’ai aussi réalisé quelques paires de chaussures en “gros plan” (ne s’adaptant pas réellement aux pieds des poupées, si vous préférez). Pour ces miniatures, mon travail devait tenir dans un cadre de 80 sur 80 pixels.

Je n’ai malheureusement pas pu récupérer l’ensemble de mes créations car l’ordinateur sur lequel je les stockais à l’époque a été volé (et oui, j’ai de la chance, que voulez-vous…). Du coup, j’ai même quelques images qui s’affichent plus ou moins correctement car elles ont été mal enregistrées, entre temps… Je m’en excuse.
Voici en tout cas une partie des nombreuses petites choses que j’ai pixélisé (si vous êtes observateurs, vous constaterez rapidement que certaines de ces créations font aujourd’hui partie intégrante du design de mon site).

Il m’arrive encore de recevoir des messages de membres de Sailor Fuku, me demandant quand je reviendrai sur le site, si je créerai encore des vêtements, etc. Ca me fait très plaisir de constater que mon passage a laissé une trace dans cette petite communauté :)

N’hésitez pas à cliquer sur les images pour voir les vêtements en taille “réelle” (donc pas en gros plan).

Paires de Chaussures

Diverses tenues complètes

Tenues complètes et leur modèle original
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Divers objets servant de trophées

Pixel Art

Qu’est-ce que le Pixel Art ?

C’est un technique de dessin par ordinateur qui consiste à dessiner pixel par pixel. Les pixels, ce sont tous les petits carrés lumineux qui composent votre écran. Généralement, vous ne les voyez pas (à moins que votre écran n’est un pixel mort). Mais lorsque vous zoomez sur une image (une photo, par exemple), elle se “pixelise” : vous pouvez alors voir que votre image n’est en fait composée que de carrés de différentes couleurs, apposés les uns à côté des autres. Ca peut ressembler à du pointillisme. D’autres comparent ça à du canevas.

Dans mon cas, j’utilise le Pixel Art pour créer des images volontairement pixelisées, avec une palette de couleurs réduites. Je dessine à l’aide de différents logiciels, j’utilise les différents outils qu’ils mettent à ma disposition, jusqu’à obtenir l’effet voulu. Je déforme, je trace des lignes ou des formes, je dessine, j’ajoute çà et là les pixels voulus. C’est pourquoi je compare parfois la façon dont je travaille à deux techniques de peintures : le pointillisme d’un côté et le dripping de l’autre. A la différence prêt que tout se fait ici par ordinateur.

Lors de leur présentation, je fais imprimer mes réalisations de pixels sur papier photo ou sur toile. Ainsi, leur taille peut atteindre plusieurs mètres. C’est pourquoi je les qualifie souvent de « fresques ». Dans la mesure du possible, je tente de photographier ce genre d’exposition de mes travaux mais cela n’a pas encore été possible pour tous.

Cliquez sur une des miniatures pour accéder à la page dédiée de la ou des créations correspondantes.