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Theo Jansen : l’artiste qui crée de nouvelles formes de vie

Theo Jansen, Animaris Currens, 1993. © ADAGP, Paris 2014
Theo Jansen, Animaris Currens, 1993. © ADAGP, Paris 2014

Depuis le 18 février et jusqu’au 17 mai 2015, le Palais de Tokyo (Paris) accueille des oeuvres de l’artiste Theo Jansen.

Photo de Theo Jansen.
Photo de Theo Jansen.

Pour la petite histoire, il y a quelques semaines, j’avais partagé par hasard une vidéo d’une de ses œuvres sur mon mur Facebook et elle avait déclenché un vif intérêt auprès de mes amis. C’est pourquoi je vous parle de cet artiste aujourd’hui : j’avais promis de me renseigner à son sujet car je ne le connaissais pas du tout. Et quel hasard, donc, cette exposition débarque !

Theo Jansen vit et travaille à La Haye (Pays-Bas) et c’est là qu’il développe… les “Strandbeasts” ou “Strandbeests” (ou “Créatures de la plage” ). Les quoi, me direz-vous ? Les Strandbeasts sont les étranges et fascinantes créations de l’artiste. Des créatures construites à partir de tubes d’isolation électrique ou de tiges de bambou, de serre-câbles, de voiles et qui sont capables de se déplacer grâce au vent. Attention, nous sommes loin de parler de cerf-volant ou de char à voile ! Les créatures de l’artiste ont souvent de multiples pattes, elles ressemblent à de gigantesques insectes et quand elles se déplacent, cela devient vraiment incroyable car la complexité de leurs mouvements est clairement visible mais d’un grand naturel. On croirait vraiment voir bouger des êtres vivants.

Tous les étés, Theo Janson transforme ainsi la plage de Scheveningen en laissant ses monstres s’y promener. Voici une compilation de ce que cela peut donner (il s’agit de la fameuse vidéo que j’avais partagée et qui a tant fasciné mes amis) :

Le résultat est des plus surprenants ! Il a quelque chose de magique.

Je vous invite d’ailleurs à regarder les photos de ses œuvres, que je regroupe ci-dessous. Vous constaterez aisément que les Strandbeasts n’ont rien de machines ultra-sophistiquées. Il ne s’agit pas de robotique, ici. La mécanique repose sur des principes naturels et les matériaux utilisés par l’artiste n’ont rien de particulièrement nobles. Voilà presque des géants de papier, comme le chantait l’artiste, et c’est d’autant plus spectaculaire !

Pourtant, les oeuvres de l’artiste étaient déjà de passage à Paris du 8 avril 2014 au 4 janvier 2015, dans l’exposition de la Cité des Sciences “Art Robotique”. Alors, robot ou pas robot ?

Il ne s’agit pas d’un art robotique mais d’un art cinétique !

Pause précision : L’art cinétique, qu’est-ce que c’est ? Depuis les années 1960, l’art cinétique désigne des œuvres qui contiennent des parties en mouvement. Le mouvement peut être produit par le vent, le soleil, un moteur ou le spectateur. L’art cinétique englobe une grande variété de techniques et de styles qui peuvent se mêler les unes aux autres.
Un des artistes les plus connus à proposer un art cinétique est Alexander Calder. Ce dernier réalise des mobiles de fils et de pièces métalliques. Une de ces œuvres est actuellement installée devant le Centre Pompidou de Paris. C’est aussi près du même musée que se trouve une des oeuvres d’art cinétique les plus célèbres : la Fontaine Stravinsky de Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle. Mais on peut également citer Victor Vasarely et ses illusions d’optiques colorées et géométriques. Ce qui démontre à quel point l’art cinétique peut prendre des formes diverses et variées.

Quelques oeuvres d’Alexander Calder :


Quelques oeuvres de Victor Vasarely :

Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle, Fontaine Stravinsky, ou fontaine des Automates, 1983 Près du Centre George Pompidou, Paris
Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle, Fontaine Stravinsky, ou fontaine des Automates, 1983
Près du Centre George Pompidou, Paris

Pour en revenir à Theo Jansen, voici ce que nous explique le site de la Cité des Sciences, dévoilant qu’une partie du travail de l’artiste se déroule d’abord sur ordinateur :

guillemet“Dépourvues de moteurs, de capteurs et de toute autre technologie, elles n’ont besoin pour marcher que du vent et du sable humide de la côte néerlandaise.
Issues d’un procédé combinant hybridation et “évolution darwinienne”, elles naissent sous la forme d’un algorithme, puis d’une simulation sur ordinateur qui les met en compétition, comme des organismes vivants artificiels. Les plus rapides prendront ensuite vie physiquement, en trois dimensions, et les plus performantes transmettront leur « ADN » (longueur et disposition des tubes) aux générations suivantes.”

Source : Cité des Sciences et de l’Industrie

C’est une sorte de nouvelle espèce que Theo Jansen crée peu à peu, en jouant à sa façon le rôle de Mère Nature. La création de chacune de ses créatures dépendant directement de ce qu’elle héritera ou non des précédentes générations. Plusieurs “espèces” de Strandbeasts ont déjà été développées par l’artiste à partir de cette procédure et chacune possède des caractéristiques propres : nous avons par exemple Animaris Currens Ventosa, Animaris Umerus ou encore Animaris Ondula. Autant de noms qui rappellent les appellations latines de nombre d’espèces bien “réelles” et bien “naturelles”. (Si cela vous intéresse, le jeu Spore qu’Electronic Arts avait développé il y a quelques années reposait sur un principe semblable : “De la forme de vie la plus primitive jusqu’au plus haut niveau d’existence intergalactique, contrôlez la vie elle-même dans Spore” disait le speech du jeu.)

L’artiste explique volontiers que ses créatures ont vocation à devenir autonomes : elles vivront sur les plages, explique-t-il, et se nourriront du vent. Rêve ou réalité ? L’artiste pense-t-il vraiment réussir à atteindre un tel but ? Seul l’avenir nous le dira. Certaines espèces développées jusqu’ici sont déjà capables de stocker le vent dans… des bouteilles de limonade placées dans leur armature ! Cela leur permet notamment de ne pas se noyer (et oui, c’est ce qui arrive quand la marée monte et que ces pauvres bestioles n’ont pas le temps de fuir).

Pour les plus curieux, voici une seconde vidéo dans laquelle Theo Jansen lui-même parle de ses créatures :

Notons quand même que Theo Jansen a fait des études de physique avant d’embrasser une carrière d’artiste. Ceci explique sans doute cela ! Et cela nous permet de constater à quel point la science peut être une source d’inspiration artistique et créative.

Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015.  Photo : André Morin.  Theo Jansen, Animaris Umerus, 2010.  Courtesy de l'artiste. ADAGP, Paris 2015.
Vue de l’exposition « Le Bord des Mondes », Palais de Tokyo, 2015.
Photo : André Morin.
Theo Jansen, Animaris Umerus, 2010.
Courtesy de l’artiste. ADAGP, Paris 2015.
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Gros plan sur les tubes qui forment le squelette des créatures.

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Source :
Site officiel de Theo Jansen
Palais de Tokyo, Theo Jansen dans l’exposition “Le bord des Mondes”, Paris, 2015

Cité de la Science et de l’Industrie, Theo Jansen dans l’exposition “Art robotique”, Paris, 2014-2015
Centre Pompidou, Dossier pédagogique sur l’Art Cinétique
“Ces formidables créatures cinétiques se déplacent de façon autonome à la seule force des vents”


Si cet article vous a plu (ou pas !), n’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous ! Aimeriez-vous croiser ces créatures, sur une plage ? Seriez-vous un peu effrayés, comme la femme que l’on aperçoit au début de la vidéo ?

“Silence” à Clichy !

A-t-on marché pour rien, le 11 janvier dernier ?

C’est la question que nous sommes en droit de nous poser, je crois, suite à ce qui se passe actuellement au sein de l’exposition “Femina ou la réappropriation des modèles” à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine).

Ce 27 janvier, en effet, une oeuvre a été délibérément retirée de l’exposition à la demande de l’artiste qui l’avait réalisée. La raison ? La Fédération des associations musulmanes de la ville de Clichy aurait contacté la mairie de la ville pour la prévenir qu’elle ne saurait être tenue responsable et ne pourrait pas empêcher d’éventuels incidents si, par malheur, l’œuvre venait à choquer certaines personnes. Afin d’éviter tout dérapage, l’artiste aurait donc préféré que son œuvre soit retirée de l’exposition…

Bouabdellah_Zoulikha_Silence
Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015
Installation: 24 tapis de prière, 24 paires de chaussures, 300 x 560 cm.

Mais quelle est donc l’œuvre au cœur du problème ?

Point de caricature de Mahomet ici. En fait, elle s’intitule (et c’est malheureusement fort à propos…) « Silence ». Elle a été réalisée en 2007 par l’artiste franco-algérienne Zoulikha Bouabdellah et il s’agit, tout simplement, de tapis de prières sur lesquels se trouvent des paires d’escarpins brillants.

L’œuvre a déjà été exposée plusieurs fois depuis sa création. Apparemment sans poser problème.

En ce qui me concerne, le but me semble évident : questionner la place de la femme au sein de l’espace sacré musulman. Je dis bien « questionner », pas juger ou critiquer.

En effet, que peut-on voir dans cette œuvre ?

Ce sont des escarpins dorés posés sur des tapis de prières. Ces chaussures peuvent faire penser à la pantoufle perdue de Cendrillon. Clairement, nous avons donc l’idée de présences féminines mais nous ne pouvons pas voir ces femmes. Elles sont absentes, elles sont comme invisibles.
Le titre de l’œuvre, « Silence », suggère aussi l’idée de ces présences muettes : comme des fantômes, incapables de communiquer avec le « monde des vivants », ces présences sont contraintes au silence. Ces deux mondes, ces deux entités ne peuvent pas communiquer car ils n’appartiennent pas au même espace. Or, c’est précisément ce qui se passe dans une Mosquée : les femmes se trouvent d’un côté, les hommes de l’autre. Les femmes sont voilées, les hommes ne le sont pas.
Autrement dit, la question que pose cette œuvre, je la vois ainsi : les femmes sont-elles vouées à être des esprits passifs et silencieux, au sein de l’espace sacré musulman, voire de la religion musulmane dans son ensemble ?

Bon. Soyons clairs, je vois tout-à-fait ce qui peut générer la polémique dans cette œuvre. Toute œuvre qui questionne est potentiellement polémique puisqu’elle peut questionner des points plus ou moins sensibles de notre mode de vie, de nos convictions, de nos idéaux, de nos dogmes…
Mais en ce qui concerne cette œuvre, « Silence », je pourrais comprendre qu’elle dérange des pays comme l’Arabie Saoudite, dont nous parlons beaucoup depuis la mort du Roi Abdallah (prétendu « de façon très discrète, (…) un ardent défenseur des femmes » selon Christine Lagarde… ni plus ni moins qu’un souverain obscurantiste et totalitariste de plus que la Terre a porté, si vous voulez mon avis), ou Daesh ou je ne sais trop quelle autre ordonnance extrémiste du même style. Mais nous sommes en France et, pis encore, c’est l’artiste qui a choisi de s’auto-censurer semble-t-il !

Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015  Photo Alexandre Mayeur. Galerie Anne de Villepoix, Paris
Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015
Photo Alexandre Mayeur. Galerie Anne de Villepoix, Paris

Dans ce cas, à quoi bon cette œuvre ?

Si je veux créer des œuvres de ce type sans gêner personne, je le fais dans mon garage, je ne les expose pas, non ? Sinon, je ne vois vraiment pas quel est le but et mon analyse précédente est totalement fausse. Auquel cas, j’adorerais que l’artiste m’explique quelle était la raison cachée de son travail car elle m’échappe totalement !

Zoulikha Bouabdellah se justifie ainsi, d’après L’Express :

guillemet« Suite à l’incompréhension dont est victime l’installation, j’ai pris la décision de la retirer. Je mets cette incompréhension sur le compte de l’émotion liée au drame qui a touché la France et ne souhaite en aucun cas que cette pièce soit le prétexte de quelques-uns pour nourrir davantage les amalgames à travers des interprétations erronées. »

(Source: L’Express, Des escarpins sur un tapis de prière pour musulman: une œuvre d’art retirée à Clichy)

Très bien mais, oui ! Oui, il y a « incompréhension » de ma part ! Mais elle n’est pas liée au drame qui a touché la France, en l’occurrence. Elle est liée au fait que je ne comprends pas comment il est possible de s’autocensurer après avoir créé une œuvre comme celle-ci. Honnêtement : à quoi cela sert-il ? Ce que je vois, personnellement, c’est une artiste et des commissaires d’exposition qui planquent leurs miches à la première remarque et, auquel cas, nous nous sommes bien mobilisés pour rien, le 11 janvier dernier…

Quant au maire PS de la ville ?

Môsieur ne se sent pas concerné et il voudrait qu’on le laisse tranquille. D’après le journal Libération, voici comment l’élu se dégage de toute responsabilité :

guillemet« Je me suis fait une règle de principe qui est de laisser aux professionnels le choix des programmations dans les établissements culturels de la ville de Clichy. »

(Source : Libération, Autocensure post-attentats à l’exposition «Femina» de Clichy)

L’Express ajoute ces paroles :

guillemet« Il n’est pas question pour moi de choisir telles ou telles œuvres pour une exposition qui est sous la responsabilité des organisateurs. Je tiens à rappeler que ce n’est pas à la mairie que sont décidés les choix des artistes ou de leurs œuvres ».

(Source: L’Express, Des escarpins sur un tapis de prière pour musulman: une œuvre d’art retirée à Clichy)

De plus, las d’être pris à parti sur les réseaux sociaux, le maire menace de « saisir la justice pour diffamation ». Quitte à aller jusqu’au bout dans le courage…

Sinon, l’union nationale, c’était pas un peu l’idée qui devait émerger et illuminer la France suite aux attentats ? Non ? J’ai dû rêver, je me disais bien aussi…

Bref, je ne peux que soutenir les propos d’une autre artiste, Orlan, qui devait être présente au sein de la même exposition. Je dis « devait » car elle a, depuis, demandé à ce que son travail soit décroché tant que celui de Zoulikha Bouabdellah ne serait pas remis en place. Voici ce qu’elle déclare sur sa page Facebook :

guillemet« Quels que soient les motivations de l’artiste et des commissaires (de l’exposition ndlr.) le résultat est catastrophique. Je peux suivre le raisonnement, mais je ne peux le soutenir car c’est la porte ouverte à toutes sortes de restrictions insidieuses de notre liberté d’expression, au risque que nous passions consciemment ou inconsciemment de l’auto-censure à l’empêchement, de l’empêchement à l’inhibition que produisent la menace et la peur. La liberté d’expression continue à être bafouée deux semaines après les marches du 11 janvier, alors qu’aucun motif sérieux ne peut être invoqué pour interdire la présentation d’une œuvre qui réunit simplement des tapis de prière et des paires d’escarpins. »

(Source : Page Facebook de Orlan)

Et, c’est étrange, parce que Orlan semble penser très sincèrement que la mairie, si « silencieuse » justement, aurait joué un rôle majeur dans l’auto-censure (ou la censure tout court, par conséquent) de Zoulikha Bouabdellah. Voici ce qu’elle déclare, toujours sur sa page Facebook :

guillemet« En vérité, il suffit de se renseigner un peu pour découvrir clairement que cet acte d’auto-censure masque une censure plus grave. ‘’Une association de confession musulmane’’ aurait fait pression auprès des responsables de la mairie pour obtenir le retrait de l’œuvre. La mairie a cédé à ces pressions et s’est désolidarisé de l’exposition si l’œuvre devait être présentée. »

(Source : Page Facebook de Orlan)

L’auto-censure est une chose. La censure en est une autre…
J’imagine que nous aurons peut-être plus d’informations sur ce qu’il en est vraiment dans les jours à venir. En attendant, cette histoire n’est pas très jolie à voir, par les temps qui courent…


Edit du 29/01 :

Le Nouvel Obs nous apprend que l’oeuvre sera finalement réinstallée au sein de l’exposition. La mairie a décidé de prendre “des mesures de sécurité et de communication pour que la pièce soit réinstallée” nous dit-on. (Source)

Du coup, était-il vraiment nécessaire d’en arriver à de telles extrémités ? L’œuvre aurait très bien pu passer inaperçu. Alors qu’après le tapage médiatique, rien n’est moins sûr.

Il semble en tout cas que mon analyse de l’oeuvre n’était pas fausse puisque l’artiste a déclaré ne vouloir ni choquer, ni provoquer mais susciter “un dialogue [sur] les liens entre les espaces profane et sacré ainsi que la place de la femme au seuil de ces deux mondes”. (Source)

Mais, au fait, sont-ils portables, ces escarpins ? Non, parce qu’en exposant des Louboutin, par exemple, je peux vous assurer que vous auriez affaire à d’autres extrémistes, non moins effrayant(e)s ! Moi, je dis ça…

Le #PlugGate : La France réac’ prône-t-elle un retour à l’art dégénéré ?

L’histoire fait la Une des journaux et est partout sur les réseaux sociaux depuis quelques jours : une oeuvre de l’artiste américain Paul McCarthy (à ne pas confondre avec Paul McCartney… ou avec Joseph McCarthy… ni avec un mixage des deux), située Place Vendôme à Paris dans le cadre de la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain), a été vandalisée cette nuit du 18 octobre. Sur Twitter, l’évènement est surnommé le #PlugGate.

Cela fait suite à une série d’évènements aberrants qui se sont succédés cette semaine, depuis l’installation de l’œuvre.

Paul McCarthy - Tree Structure gonflable Place Vendôme, Paris
Paul McCarthy – Tree
Structure gonflable
Place Vendôme, Paris
Le "Tree" de Paul McCarthy après qu'il a été vandalisé.
Le “Tree” de Paul McCarthy après qu’il a été vandalisé.

Le #PlugGate

D’abord, l’œuvre a commencé par faire scandale. Il faut dire que cette gigantesque sculpture gonflable avait de quoi susciter des réactions : pour l’artiste, l’œuvre se voulait d’abord abstraite mais force est de constater qu’elle ressemblait autant à un sapin de Noël stylisé qu’à un sextoy géant (un plug anal, pour les puristes). Et cette ambivalence était de toute évidence revendiquée par l’artiste.

guillemet« Tout est parti d’une plaisanterie : à l’origine, je trouvais que le plug anal avait une forme similaire aux sculptures de Brancusi. Après, je me suis rendu compte que cela ressemblait à un arbre de Noël. Mais c’est une œuvre abstraite. Les gens peuvent être offensés s’ils veulent se référer au plug, mais pour moi, c’est plus proche d’une abstraction. »

Source : Propos de l’artiste recueillis par le journal Le Monde, “McCarthy agressé pour l’érection d’un arbre de Noël ambigu, place Vendôme”, 17/10/2014

Il n’en fallait pas plus pour que des journaux ô combien respectables commencent à se fendre d’articles tout à fait consternants : “Oeuvre de Paul McCarthy : à quoi sert le sapin moche de la place Vendôme ?” titre Le Figaro (Lien), avec une finesse sans pareille et une maturité de ton indéniable…

Quand le Figaro s’en mêle (et s’emmêle…)

C’est un certain Jean-Louis Harouel qui est interrogé dans cette sorte d’interview. Ce monsieur est prétendument “professeur d’histoire du droit et des institutions à l’Université de Paris II. Il est spécialisé dans le droit de l’urbanisme et a publié plusieurs essais sur la culture et les arts.” (Merci Wikipédia)
Lisant cela, j’ai envie de poser la question : QUELLE culture et QUELS arts ?? (oui, ça mérite au moins deux points d’interrogation) Je suis probablement une pauvre idiote d’étudiante en Arts Plastiques et mon minable Master Recherche ne vaut probablement pas grand-chose pour un homme d’un tel acabit mais, en ce qui me concerne, je n’ai vu ni culture, ni art dans l’interview du Figaro.

Il faut dire que Jean-Louis Harouel est l’auteur d’un livre, La grande falsification : L’art contemporain, sur la quatrième de couverture duquel nous pouvons lire (il s’agit de la première phrase) : “Le néant artistique abusivement appelé art contemporain est la lointaine suite de la crise de la peinture déclenchée par le progrès technique dans la seconde moitié du XIXe siècle.”

Pause précision : Pour résumer, ce monsieur fait référence à l’invention de la photographie et de la peinture en tube (qui dit peinture en tube, dit fabrication industrielle de la peinture et, par conséquent, que l’artiste n’est plus obligé de fabriquer lui-même, ce qui le dispense d’un savoir-faire fastidieux et pas nécessaire à la portée de tout le monde).

On considère que ces deux évènements ont peu à peu poussé les artistes à sortir de leurs confortables ateliers pour s’aventurer dehors (pas que l’artiste vivait jusque là reclus chez lui, en ermite, bien sûr, mais la peinture était encore un art d’atelier jusqu’alors car il n’était pas nécessairement facile d’emmener tout son matériel à l’extérieur).

Cela va conduire à l’apparition de nouvelles problématiques artistiques et, par conséquent, à la mise en œuvre de nouvelles façons de les réaliser.

En effet, qui dit appareil photo, capable de reproduire le monde avec un haut degré de réalisme, dit aussi que les artistes ne sont plus contraints de peindre de façon aussi réaliste que possible. Ils n’ont plus besoin de se faire “témoin” de leur époque.

C’est ainsi que va naître l’Impressionnisme qui, peu à peu, donnera naissance à tous les mouvements artistiques du XXe siècle : Fauvisme, Cubisme, Surréalisme, Dadaïsme, Abstraction…

Dans l’article, Marcel Duchamp et consorts en prennent pour leur grade (j’ai presque envie de dire “Évidemment !”… C’était tellement dur d’aller piocher cet exemple. On sent qu’il y a du fond et de la recherche, derrière cet article, attention…)

Takashi Murakami et Jeff Koons sont également cités, bien sûr, ainsi que leurs expositions respectives au Château de Versailles. Or, il se trouve que Takashi Murakami est un artiste que j’aime beaucoup et que j’ai étudié assez longuement et, ô, j’avais déjà écrit un article sur les réactionnaires qui s’en étaient pris à lui lors de son exposition à Versailles.

On prend les mêmes et on recommence !

Et cela va loin dans le bon goût et la connaissance évidente du monde et de l’histoire de l’art et de l’esthétisme, à en juger par des propos insultants comme celui-ci :

guillemet“D’ailleurs, de manière générale, les prétendus «artistes contemporains» sont des bouffons interchangeables, auteurs de bouffonneries interchangeables.”

J’avais titré mon article sur Takami Murakami “Le Japon qui dérange ?”. Mais, de toute évidence, c’est l’art contemporain dans son ensemble qui dérange ces personnes.

L’artiste agressé

Paul McCarthy, artiste américain de 69 ans.
Paul McCarthy, artiste américain de 69 ans.

Sauf qu’en plus des mots doux colportés dans les journaux et les réseaux sociaux, allant de la simple boutade à l’insulte la plus crasse, Paul McCarthy a été agressé, le 16 octobre, avant que son œuvre ne soit vandalisée dans la nuit du 17 au 18 octobre. Pour information, Paul McCarthy a 69 ans. C’était donc, en plus de tout, un acte témoignant d’un courage tout à fait extrême…

Voici la scène hallucinante que décrit le journal Le Monde :

guillemet“Il est alors presque 14 heures, et Paul McCarthy est agressé par un homme qui le frappe trois fois au visage en hurlant qu’il n’est pas français et que son œuvre n’a rien à faire sur cette place, avant de partir en courant. Les personnes qui assistent à la scène sont sidérées. « Cela arrive souvent ce genre de chose en France… ? », nous demande l’artiste, choqué et déstabilisé, mais pas blessé.”

Source : Le Monde, “McCarthy agressé pour l’érection d’un arbre de Noël ambigu, place Vendôme”, 17/10/2014

Et, là, à mon sens, nous avons passé un cap dangereux.

Le retour de l’art dit “dégénéré” ?

Ce qui s’est passé n’est pas sans rappeler ce qui a pu se produire au cours des heures les plus sombres de notre Histoire. Et nous voilà, à nouveau, en train de parler en termes d'”art déviant” et d'”art véritable”. J’en veux pour preuve ces paroles, mises en très gros dans l’article du Figaro, pour que personne ne puisse rater ces propos d’une grande culture, toujours proférées par Jean-Louis Harouel (je vous les mets en gros aussi, mais parce que je vais m’y attarder, contrairement au Figaro qui ose publier un torchon pareil) :

guillemet“On humilie l’art véritable en l’obligeant systématiquement à cohabiter avec le n’importe quoi du prétendu « art contemporain ». Celui-ci, je le répète, n’est qu’une bouffonnerie prétentieuse et de nature spéculative.”

Alors qu’il utilise l’expression “art contemporain”, on l’entendrait presque utiliser une expression bien plus forte tant l’ensemble de son interview va en ce sens : j’entends, je lis “art dégénéré” (en allemand : “Entartete Kunst”) dans ces lignes. Une expression que les Nazis utilisaient pour parler des œuvres d’art qui les dérangeaient et ne correspondaient pas aux critères esthétiques et idéologiques de la grande Allemagne aryenne…

A cette époque, les artistes “dégénérés” sont aussi bien Picasso que Chagall, Otto Dix (qui est pourtant allemand) ou Kandinsky. Les mouvements artistiques visés vont de l’Impressionnisme à l’Abstraction en passant par le Cubisme, le Surréalisme, le Dadaïsme, l’Expressionnisme… Des artistes et des styles très différents, en somme.

Sous le IIIe Reich, l’art dit “dégénéré” cohabite avec l’art officiel, appelé “art héroïque” qui est l’héritier de l’art classique. Est-ce “l’art véritable” dont parle Jean-Louis Harouel ? J’en ai des frissons tant le parallèle est frappant…

Je délire ? A en juger, entre autres, par les tweets de la Ministre de la Culture et de la Communication, Fleur Pellerin (voir ci-dessous), je ne crois pas, non. Mais, évidemment, les responsables de cet acte de vandalisme et, surtout, les sympathisants de tout poil (bien cachés derrières leurs écrans d’ordinateur, avec pseudonyme et avatars anonymes pour que surtout personne ne puisse les reconnaître… Il faudrait pas être courageux, surtout) se défendent de toute tendance fasciste. Et cela, tout en continuant à vomir des insanités sur l’œuvre, son artiste et l’art contemporain en général. Tous les mêmes ! Tant qu’à faire…

Toi aussi, fait entrer le carré dans le rond !
Toi aussi, fait entrer le carré dans le rond !

Ca ne vous rappelle rien ? Juste un peu plus haut dans l’article : comme Picasso et Kandinsky, se retrouvant, tout-à-coup, dans le même panier des “dégénérés” : mêmes artistes dégénérés, mêmes arts dégénérés ? Bah oui ! C’est bien connu, le Cubisme et l’Abstraction, ce sont deux mouvements tout à fait identiques… Je vous la fais simple : c’est un peu comme essayer de faire rentrer un cube dans un cercle (et j’arrive encore à faire de l’humour au milieu de tout ce foutoir, merci d’en prendre note).

(Voir la capture d’écran des tweets de Fleur Pellerin)

Décidément, toute cette affaire fleure bon un trop plein de culture artistique. Il fallait crever l’abcès ? Ils ont crevé le Plug.

Qui sont les responsables ?

Mais le plus gros problème, c’est que parmi les premières “personnes” à avoir parlé de l’œuvre de McCarthy et contribué à enflammer les réseaux sociaux, il y a le collectif du Printemps Français. Qui sont-ils ? Des activistes proches des réseaux catholiques traditionalistes et, à en juger par leurs coups d’éclat réguliers et leurs publications sur internet, un groupe d’extrême droite. Extrême-extrême, vous voyez ? Tellement extrême, en fait, que même la Manif Pour Tous (les gentils anti-mariage pour tous) désavoue cet obscur collectif et refuse d’y être assimilée… (ils me feront toujours rire, eux, décidément)

Et puis, curieusement, très peu de temps après l’agression de Paul McCarthy (vers 14h), le Printemps Français twitte ceci (à 14h21) :

(Voir la capture d’écran du tweet du Printemps Français)

Alors qu’on ne présente plus guère l’aversion notoire qui était celle du Général de Gaulle envers les Etats-Unis, le fait de réutiliser et de détourner ici des propos de l’ancien Président (“Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé mais Paris libéré !” avait-il, en effet, déclaré dans son discours à l’Hôtel de ville de Paris le 25 août 1944) dans cette histoire concernant directement un artiste américain, est d’un goût pour le moins… douteux.

D’autant plus après ce qui a été dit à l’artiste durant son agression.

La directrice artistique de la FIAC, Jennifer Flay, explique également qu’en parallèle de l’agression, “un homme a contacté les responsables de la FIAC par téléphone pour dénoncer le détournement du « symbole sacré de l’arbre de Noël » et exigé que la structure soit retirée, faute de quoi il a menacé de s’en occuper.” (Source : Le Monde, “McCarthy agressé pour l’érection d’un arbre de Noël ambigu, place Vendôme”, 17/10/2014)

Toute cette histoire aurait donc énormément à voir avec les mouvances catholiques traditionalistes comme le Printemps Français, la Manif pour Tous et autres. Quand bien même ne sont-ils peut-être pas directement responsables de l’agression de l’artiste ou du vandalisme dont l’œuvre a fait l’objet, il est indéniable que leur discours et leurs actions, plus que discutables mais malheureusement incessants ces derniers mois, commencent à provoquer des dérives inquiétantes.

Pour Jennifer Flay, il est “navrant que quiconque se permette d’agresser un artiste.” Elle ajoute : “Moi qui suis Néo-Zélandaise et Française, qui ai choisi ce pays, je suis gênée pour la France, même si je sais qu’elle n’incarne pas les idées de cette personne.” (Source : Le Monde)

C’est la FIAC qui, dans le cadre de sa programmation “Hors les murs”, avait donné carte blanche à l’artiste pour l’exposition de cette œuvre sur la Place Vendôme. Le choix s’était porté sur lui en particulier car la Monnaie de Paris lui consacrera sa première grande exposition française, intitulée “Chocolate Factory”, dès le 24 octobre. En aura-t-il encore envie ? Rien n’est moins sûr. Pour ma part, je comprendrais parfaitement qu’il fuit ce pays de fous !

Il est loin, le temps des Lumières…


Pour commenter cet article, c’est ici !
(qu’il vous ait plu ou non, que vous soyez d’accord ou pas)

Le Palais de Cristal

Palacio de Cristal, Milan, par Kimsooja
Palacio de Cristal, Milan.
Installation de Kimsooja, 2006

Nous devons la prise de cette photographie onirique à l’artiste coréenne Kimsooja. En 2006, elle investit le Palais de Cristal (Palacio de Cristal) de Madrid avec cette installation qui s’intitule “To Breathe – A Mirror “. Les fenêtres du Palais (qui ressemble à une sorte de gigantesque verrière puisqu’il fut construit en 1887 pour accueillir une exposition sur la flore et faune des Philippine) ont été recouvertes d’un film spécial et son sol de miroirs. Ainsi, les films créaient des arcs-en-ciel qui se reflétaient sur le sol, et ainsi de suite. En fond sonore, la respiration de l’artiste accompagnait la visite.

Source: – http://www.chambre237.com/un-palais-arc-en-ciel/#sthash.aJLyBqMW.dpuf
http://paristeampunk.canalblog.com/archives/2012/06/17/24516031.html

Le verre et Dale Chihuly

Photo de Dale Chihuli
Photo de Dale Chihuli

Dale Chihuly est un artiste verrier américain (né en 1947) à l’allure étrange (depuis un grave accident de voiture, il porte un bandeau sur l’oeil gauche qui lui donne l’allure d’un pirate) on ne peut plus prolifique.

Et c’est tant mieux, car c’est un véritable magicien !

Il façonne des bulles, des fleurs, des tiges, des frondes scintillantes, transparentes, translucides, somptueuses

Pourtant, son travail consiste aujourd’hui à guider ses employés et non plus à souffler lui-même le verre. En effet, il n’en est plus capable depuis qu’un autre accident (de bodysurfing, cette fois) lui a valu un problème à l’épaule.
A ce propos, lors d’une interview en 2006, l’artiste explique que depuis qu’il n’a plus le nez sur ses créations, il aime ce qu’il voit. Autrement dit, cela lui permet de voir ses oeuvres sous un autre angle.
Chihuly se décrit aujourd’hui davantage comme le chorégraphe de ses oeuvres alors qu’il en était autrefois le danseur.

Bref, l’artiste a changé de façon de travailler mais il n’en reste pas moins l’instigateur de toutes ses créations.

Son travail s’articule autour des formes naturelles et l’ensemble de ses créations semblent flotter et être d’une légèreté fascinante. Ses oeuvres me font parfois penser aux barrières de corail et ressemblent souvent à des paysages aquatiques multicolores. J’adore la faculté de l’artiste à mêler les couleurs et la lumière. Chihuly explore les possibilités du verre (de son opacité à sa transparence, en passant par tout un tas de variantes) jusqu’à parvenir à une sorte de surréalisme-naturel. Je ne me lasse pas de regarder ses créations dont je ne vous donne ici qu’un tout petit aperçu.

Pour en voir davantage, je vous conseille de faire des recherches à son sujet ou de visiter son site officiel : http://www.chihuly.com/

Croyez-moi, vous ne le regretterez pas !