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A Christmas Carol : Un conte de Noël toujours d’actualité !

Il y a un conte de Noël qui m’a toujours fascinée. Je l’ai lu étant enfant, j’ai vu des adaptations aussi et il n’a jamais cessé de me plaire. Il s’agit de A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens. C’est pourquoi j’ai décidé de lui dédier pour article de Noël, cette année.

Que raconte A Christmas Carol ?

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Pour faire court, étant donné que nous y reviendrons et que, pour les personnes qui ne connaissent pas encore par cœur cette histoire, il existe un très bon résumé sur Wikipédia, A Christmas Carol se déroule une veille de Noël. On ne sait pas exactement en quelle année se déroule le conte (c’est souvent le cas des contes, me direz-vous), mais il est paru en 1843 donc nous sommes au début du XIXème siècle, à Londres. Nous savons juste que l’histoire se déroule tout juste sept ans après la mort de Jacob Marley, qui était l’associé du personnage principal. Le conte commence d’ailleurs par un long discours précisant bien que Jacob Marley est mort. “Mort comme un clou de porte”, d’ailleurs, comme le précise longuement Dickens qui s’adresse au lecteur à la première personne du singulier. C’est donc lui qui raconte l’histoire.

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
L’histoire raconte la nuit mouvementée du 24 décembre que va vivre le vieux Ebenezer Scrooge.

Comme une chanson, puisque le conte s’intitule A Christmas Carol (Un Chant de Noël), le texte est découpé en cinq couplets et non en chapitres.

Scrooge est décrit comme un homme glacial. Il est si froid qu’il semble rendre l’été plus froid et son cœur ne se réchauffe pas même pour Noël – fête qu’il déteste. Il semble que tout le monde le craigne, voire le déteste cordialement. On ne lui adresse pas la parole et même les chiens d’aveugles le fuient pour éviter à leur maître de croiser sa route. Bref, c’est un être pour le moins détestable.

Illustration de Ronald Searle pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Ronald Searle pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Comme chaque année, il daigne quand même accorder sa journée à son employé, Bob Cratchit. Scrooge traite ce dernier comme il traite tout le monde : avec froideur, méchanceté et sans une once d’humanité. Par exemple, il ne lui donne qu’un petit morceau de charbon pour chauffer son bureau glacial, en cette veille de Noël ; le reste des morceaux de charbons se trouve bien à l’abri dans la chambre de Scrooge, dévoré par une avarice profonde. Il se permet d’ailleurs de traiter Cratchit de voleur : en effet, il ne viendra pas travailler le lendemain mais sera tout de même payé car, dit Scrooge, sinon ce serait lui qu’on traiterait de voleur. Il trouve cela anormal mais c’est la norme sociale en vigueur, il s’y plie donc bon gré, mal gré.

Une fois son employé parti, commence vraiment l’aventure de Ebenezer Scrooge.

A son retour chez lui, après un repas en solitaire dans une triste taverne, Scrooge a d’abord la surprise de voir apparaître… Jacob Marley ! Mais si, vous savez : son associé aussi mort qu’un clou de porte !

Illustration de Carter Goodrich pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Carter Goodrich pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Ronald Searle pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Ronald Searle pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
 Illustration de Trina Schart Hyman pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Illustration de Trina Schart Hyman pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Marley porte de lourdes et longues chaines. Entre deux cris déchirants, il explique à Scrooge que celui-ci subira le même sort que lui s’il continue à vivre sa vie de manière si solitaire : il sera condamné à errer pour réparer toutes ses fautes et cela lui prendra au moins autant de temps que n’aura duré sa vie humaine.

Sa dernière chance, pour éviter ce funeste dessein ? Trois esprits qui vont lui rendre visite, à tour de rôle, au cours des trois nuits à venir.

A Christmas Carol : Un conte politique toujours d’actualité

Comme la plupart des contes, A Christmas Carol est en réalité bien plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord.

Enfant, on se réjouit que Scrooge (re)devienne petit à petit un homme bon, généreux et aimant Noël. Car l’on apprend, au fil du récit, qu’il n’est pas devenu un être exécrable du jour au lendemain : c’est finalement la vie qui l’a rendu ainsi, d’évènement en évènement, comme le révèle notamment le Fantôme des Noëls Passés.

Illustration de Libico Maraja pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Libico Maraja pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Adulte, on se rend compte que le vrai problème de Scrooge n’était pas tant de ne pas aimer Noël que d’être d’un égoïsme assez maladif. Un égoïsme qui le conduit à penser, par exemple, que si, lui a réussi dans sa vie professionnelle, ceux qui n’y parviennent pas ne sont que des couards, des pleutres ou des paresseux.

Par exemple, à ceux qui viennent lui demander de faire un don pour les gens dans le besoin, Scrooge répond :

“N’y a-t-il pas de prisons ? (…) Et les maisons de refuge (…) ne sont-elles plus en activité ? (…) Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en pleine vigueur, alors ? (…) Je désire qu’on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de se réjouir. J’aide à soutenir les établissements dont je vous parlais tout à l’heure ; ils coûtent assez cher ; ceux qui ne se trouvent pas bien ailleurs n’ont qu’à y aller. (…) S’ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très bien de suivre cette idée et de diminuer l’excédent de la population.”

Hum ? Drôlement d’actualité, vous ne trouvez pas ?

Oh je sens que ton œil tilte, toi, français derrière ton écran, à la lecture de cette description de Scrooge. Vous rappellerait-il quelqu’un ? Ou peut-être avez-vous déjà, simplement, lu ce genre de propos sur les réseaux sociaux ? Un simple détour dans l’espace commentaire des journaux, sur Facebook par exemple, et vous voilà plongé dans l’antre du plus abominable des Scrooge.

Il faut dire que si le personnage de Scrooge est un vrai personnage de conte il est aussi, dans le même temps, un être tellement terre-à-terre, qu’il est étrangement très humain. Sa description physique mais aussi certaines choses qu’il semble provoquer autour de lui (le froid par exemple), en font un personnage fantastique. Mais tout fantastique qu’il est, il est pris d’une terreur bien humaine face aux esprits qui viennent tout-à-coup hanter ses nuits. Il n’est jamais plus humain que lorsqu’il déambule avec les différents fantômes de Noël. Car avant et après eux, il est un être fantastique : d’abord pour sa détestabilité légendaire puis, tout au contraire, pour son altruisme sans faille, faisant presque de lui un Saint. Quand il se promène dans le temps, par contre, il s’émeut tant et tellement que son émotion transparaît dans les mots de Dickens.

Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Pourtant, au début du récit, pour Scrooge, l’Humain passe après, biennnn après le profit.

Un profit qui est exclusivement financier, car il ne tire aucun profit sur le plan personnel : il est très riche mais aussi très seul. Il n’est pas marié (même s’il a failli l’être) et n’a pas d’enfant. Sa seule famille semble être son neveu. D’ailleurs, cet échange avec ce personnage qui est presque son antithèse en dit long sur la personnalité de Scrooge :

“Noël, une sottise, mon oncle ! dit le neveu de Scrooge ; ce n’est pas là ce que vous voulez dire sans doute ?
– Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël ! Quel droit avez-vous d’être gai ? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés ruineuses ? Vous êtes déjà bien assez pauvre !
– Allons, allons ! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous dêtre triste ? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos chiffres moroses ? Vous êtes déjà bien assez riche !”

Pour Scrooge, la richesse est synonyme d’argent. Et cet argent, on ne l’obtient qu’en travaillant encore et encore, en économisant, en faisant uniquement de bons placements, en ne dépassant que le strict nécessaire pour réinvestir le reste de manière à faire encore plus d’argent. Scrooge a tout de la personnification du Capitalisme. Comme un robot, dépourvu d’esprit d’initiative, d’imagination, de créativité mais aussi d’envies, de rêves, de désirs, Scrooge tourne en boucle dans son monde où, parce qu’il est riche et fait tous ces efforts pour l’être, il est forcément au-dessus des petites gens qu’il juge, au mieux, comme frivoles.

“Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l’entendit de sa place : mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des enfants, parlant d’un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux petites maisons.”

Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de P.J. Lynch pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Scrooge est incapable de comprendre Noël car il perçoit cette fête comme quelque chose de coûteux qui ne rapporte rien en retour.

Or, ce “retour sur investissement”, Scrooge ne l’entend que d’une façon : pécuniairement parlant.

Scrooge ne peut pas admettre, au début du récit, qu’il puisse exister d’autres formes de richesses. Des richesses qui ne sont pas pécuniaires, voire ne sont même pas palpables. C’est là, en particulier, que son neveu s’inscrit vraiment comme son opposé : ce qu’il retient de Noël est une richesse bien plus grande que celle, bassement matérielle, de l’argent. Sa richesse à lui est intérieure. Ce sont les joies simples de Noël (puisqu’il s’agit d’un conte de Noël, mais cela s’applique bien sûr au quotidien) : le fait d’être en famille, entre amis, entre personnes qui s’apprécient ; c’est le partage, la générosité que chacun porte en lui, à sa façon ; c’est la bonne humeur communicative, des gens qui se souhaitent le bonjour dans la rue ou s’échangent un sourire sans rien attendre en retour.

“Il y a quantité de choses, je l’avoue, dont j’aurais pu retirer quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit le neveu ; Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de Noël quand il est revenu (…), comme un beau, un jour de bienveillance, de pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier de l’année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs coeurs et voir dans les gens au-dessous d’eux de vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de oréatures marchant vers un autre but. C’est pourquoi, mon oncle, quoiqu’il n’ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d’or ou d’argent, je crois que Noël m’a fait vraiment du bien et qu’il m’en fera encore ; aussi je répète : Vive Noël !”

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Pour Scrooge, cela n’a aucune valeur marchande donc cela n’a aucune valeur du tout.

C’est en cela que A Christmas Carol est un conte politique et qu’il est toujours follement d’actualité. Il y est question de remettre au centre de l’attention des choses qui ne s’achètent et ne se vendent pas, dans notre société, et qui peuvent pourtant valoir tout l’or du monde aux yeux d’une personne, d’une famille, d’une communauté, etc.

“L’histoire rend également compte de la misère et des fortes inégalités, exacerbées dans cette Angleterre de la Révolution industrielle, que l’auteur dépeint également dans Oliver Twist. En situant son histoire à Noël, Charles Dickens souhaite marquer les esprits et ouvrir les yeux de chacun sur les problèmes sociaux de son pays. Le succès est au rendez-vous, l’ouvrage, épuisé encore et encore, étant alors édité sept fois en moins de six mois. La réussite est telle que le terme Scrooge est devenu dans la langue de Shakespeare un nom commun pour qualifier les personnes avare et misanthrope.”

Source : Chronique Disney – Ebenezer Scrooge

Les adaptations de A Christmas Carol : ma sélection

Comme ce conte est toujours d’actualité, il ne cesse de se réinventer. Les adaptations de A Christmas Carol sont très nombreuses ! Tellement que je ne vais pas toutes les citer, évidemment. Nous allons voir, en tout cas, que A Christmas Carol traverse le temps et ne prend pas une ride. A croire que nous sommes encore nombreux à avoir besoin d’en tirer un enseignement !

It's a Wonderful Life, film de Frank Capra, 1946
It’s a Wonderful Life, film de Frank Capra, 1946
Au cinéma, on peut commencer par citer un classique : It’s a Wonderful Life.

Le film prend le parti de mettre en lumière, non pas un être détestable comme Scrooge mais, au contraire, un honnête homme, plein de bonté, George Bailey, auquel il n’arrive pourtant que de mauvaises choses. Alors qu’il pense à se suicider, persuadé que le monde se porterait mieux sans lui, un ange apparaît pour lui montrer ce que serait vraiment le monde sans lui.

J’aime placer It’s a Wonderful Life dans les adaptations de A Christmas Carol parce que je trouve qu’il forme un joli contre-pied au conte de Dickens.  Un peu comme A Family Man, film plus récent avec Nicolas Cage, où un homme, cette fois plutôt de la trempe de Scrooge, se retrouve à vivre la vie qu’il aurait pu avoir s’il avait fait d’autres choix dans son passé.

Les deux films présentent, à leur façon, des personnages qui sont poussés à se questionner sur leur existence passée et donc future. La morale est plus ou moins la même : prêtons davantage attention aux gens que l’on aime et aux gens, aux êtres en général, parce que le vrai bonheur et le futur sont là.

Les séries ne sont bien sûr pas en reste quand il s’agit d’adapter A Christmas Carol.

Là encore, il y aurait des tas de choses à dire mais je suis une fangirl et en bonne fangirl j’ai choisi de m’arrêter sur l’une de mes séries favorites : Doctor Who. La sixième saison de la série (la nouvelle série, pas l’ancienne, enfin, vous voyez, celle de 2005, non mais, histoire de ne fâcher aucun puriste) s’ouvre sur un épisode de Noël (comme toujours) intitulé Le Fantôme des Noëls passés en français et… A Christmas Carol en anglais.

Cette fois, c’est le Docteur qui joue le rôle du fantôme et fait voyager le “méchant” de l’intrigue, Kazran, dans son passé et son futur pour le faire devenir meilleur. Kazran est une sorte de Scrooge vivant sur une autre planète. Et ce qui fait encore une fois le charme de cette adaptation, ce sont les nombreuses manières originales dont elle modifie le conte de Dickens pour le faire parfaitement coller à l’univers de Doctor Who. Requin volant, chants de Noël et cryogénisation autour d’une belle histoire d’amour : un épisode vraiment plein de magie et de péripéties. Un de mes épisodes préférés de Doctor Who (non, je ne dis pas ça de 90% des épisodes de Doctor Who), idéal pour les Fêtes.

Enfin, on ne peut évidemment pas parler des adaptations de A Christmas Carol sans parler du Drôle de Noël de Scrooge.

Ca n’est pas la première fois que Disney adapte le conte puisque ce bon vieil oncle Picsou avait déjà endossé le rôle de Scrooge dans le court métrage du studio, Le Noël de Mickey, en 1983.

Mais cette fois, Disney fait le choix d’une adaptation très fidèle au conte originel. Tellement fidèle que je me suis un peu émerveillée, je l’avoue, en voyant prendre vie des choses que j’avais imaginées en lisant l’histoire de Dickens. J’ai apprécié, notamment, qu’on retrouve l’apparence effroyable de certains fantômes. En effet, sur ce point, A Christmas Carol fait froid dans le dos quand on est enfant. Pourtant, on perd parfois un peu cet aspect dans les adaptations, je trouve. J’ai pourtant un souvenir très net de l’arrivée du fantôme de Marley, l’ancien associé de Scrooge, qui me faisait très peur avec ses chaines et ses cris déchirants.

Précisons que nous devons cette grande ressemblance entre le film et le conte, aux illustrations de John Leech. Celui-ci fut le premier à mettre en images A Christmas Carol lors de sa sortie en 1843. Ce sont bien souvent ses illustrations que nous avons en tête, à l’évocation du conte de Charles Dickens, car elles sont entrées depuis longtemps dans notre inconscient collectif. Je vous laisse en juger au travers de ces quelques exemples, ci-dessous. Vous pouvez vous amuser à les comparer avec les travaux des autres illustrateurs, du XXème et du XXIème siècle, qui ponctuent l’article.

Bref, réalisé entièrement en 3D (en motion capture, pour être exacte : c’est-à-dire que les acteurs ont été filmés sur fond vert puis les décors, les costumes, etc, ont été créés par ordinateur), Le Drôle de Noël de Scrooge met en scène Jim Carrey sous les traits de Scrooge. A mon sens, si vous cherchez un film fidèle au livre, je pense que vous pouvez vous tourner sans trop de crainte vers celui-là.

Peut-on vraiment pardonner Scrooge ?

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Pour conclure, il me semble légitime que nous nous posions quand même la question : peut-on vraiment pardonner Scrooge à la fin de A Christmas Carol ? Après tout, il a quand même été un être détestable pendant de très nombreuses années.

Scrooge est devenu méchant à causes des affres de la vie : sa solitude sur les bancs de l’école, la mort de sa sœur, sa rupture brutale avec Belle, sa carrière envahissante… En cela, le personnage de Scrooge s’inscrit dans la veine d’autres méchants réduits à cela par la vie. (…) Le personnage est donc complexe. Sa méchanceté pourrait même s’expliquer, voire se justifier.

Source : Chronique Disney – Ebenezer Scrooge

N’est-ce pas un peu facile de simplement le pardonner, parce qu’il prend finalement conscience de son comportement ? Peut-on d’ailleurs justifier sa méchanceté par son enfance malheureuse ? Ce serait injuste envers les gens qui, malgré ça, sont restés bons dans leur vie, non ?

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

Ma foi, il est légitime de se poser ces questions, oui. L’on pourrait d’ailleurs disserter des heures sur la morale chrétienne que cherche également à transmettre Dickens, à travers ses écrits (et celui-ci en particulier). C’est sans doute cette morale qui pousse le croyant à pardonner un être comme Scrooge. Pourtant, je suis athée et je pardonnerais Scrooge également, s’il existait. Car si l’on ne pardonne pas durant la période de Noël, le fera-t-on jamais ? Il me semble que, comme Scrooge, au fil de l’histoire, la morale qui nous est transmise est bien celle-ci : soyez humains, ayez du cœur et partagez-le tant que possible pour faire des émules.

Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Roberto Innocenti pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.

La morale de A Christmas Carol n’est pas, pour moi, uniquement chrétienne ou liée à Noël : elle est universelle et j’espère vous l’avoir transmise un peu, à travers cet article.

Joyeux Noël ! Joyeuses Fêtes !

Illustration de Harold Copping pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Illustration de Harold Copping pour A Christmas Carol (Un Chant de Noël) de Charles Dickens.
Sources

Scan de A Christmas Carol sur Google Books
Un chant de Noël – Wikipédia
Ebenezer Scrooge – Chronique Disney
A Gallery of John Leech’s Illustrations for Dickens’s A Christmas Carol

La Gatebox ou le triomphe de la solitude

Aujourd’hui, nous partons à nouveau pour le pays du Soleil Levant : le Japon ! J’ai envie de vous parler de la Gatebox et des problématiques que soulève cette invention, aussi fascinante qu’inquiétante (#kassdédi #PrivateJoke à mon amoureux de relecteur).

La Gatebox, c’est quoi ?

La Gatebox est un assistant personnel intelligent
Aperçu de la Gatebox.
Aperçu de la Gatebox.
Coucou, je suis Google Home et je suis... une sorte de boite qui parle.
Coucou, je suis Google Home et je suis… une sorte de boite qui parle.

La Gatebox, c’est un peu la version 2.0 de votre Google Home. C’est une de ces petites boites “intelligentes” censées vous aider à gérer votre journée, votre maison, répondre à vos questions (plus ou moins stupides), vous donner l’heure ou la météo… Pour beaucoup d’entre nous, ce sont là des gadgets de haute-technologie complètement inutiles donc parfaitement indispensables ! (Si on en juge, en tout cas, par le succès de Google Home, donc, et le fait qu’Amazon se lance aussi dans la course avec son Alexa.)

Moi, je suis Alexa d'Amazon et je suis... une sorte de boite qui parle aussi.
Moi, je suis Alexa d’Amazon et je suis… une sorte de boite qui parle aussi.

Ces machines sont pourtant bel et bien inutiles, oui, pour 99% d’entre nous… Car tout l’intérêt de ces machines réside dans leurs capacités domotiques (vous savez : lumières ou chauffage qui s’allument ou s’éteignent tout seuls, au besoin, porte du garage qui s’auto-vérouille quand vous quittez la maison, volets qui s’abaissent quand vous allez vous coucher et qui se lèvent quand vous vous réveillez etc). Si vous n’avez rien de tout ça chez vous, votre Google Home, votre Alexa d’Amazon et même votre Jibo (dont j’avais parlé sur Studinano en 2015 et qui vient de sortir aux Etats-Unis) se résument à des boites très chères qui donnent l’heure, la météo ou la recette de la ratatouille quand vous lui demandez (ça fait un peu cher le répondeur intelligent on est d’accords, même si je vous comprends, pour le Jibo qui est VRAIMENT trop MIGNON et que vous pouvez m’offrir quand vous voulez <3).

Et bah, nous, nous sommes Nabaztag et Nabaztag-tag. On est sorti en 2006, on était français et déjà bien en avance sur Google et Amazon en terme de look ! Et on faisait déjà les mêmes choses qu'eux...
Et bah, nous, nous sommes Nabaztag et Nabaztag-tag. On est sorti en 2006, on était français et déjà bien en avance sur Google et Amazon en terme de look ! Et on faisait déjà les mêmes choses qu’eux…

Personnellement, il y a quelques années, j’avais un Nabaztag (autrement dit, un assistant personnel… en forme de lapin) qui avait au moins le mérite de faire exactement tout ça mais en bougeant les oreilles et en faisant de la couleur. C’était quand même carrément plus mignon ! (Petite info en passant, d’ailleurs : les créateurs du Nabaztag sont les mêmes qui, de fils en aiguille, à force de rachats et de changement de noms, ont sorti, depuis, le robot Nao mais aussi Pepper que vous pouvez voir un peu partout si vous vous intéressez un peu à la robotique actuelle et ils sont français, à la base, cocorico ! Bon, depuis, nous avons bien sûr réussi à perdre ça et à être rachetés par les japonais… OF COURSE. BRAVO LA FRANCE.) D’ailleurs, la dernière fois que j’ai essayé de rebrancher mon bon vieux Nabaztag, il fonctionnait encore. Et ce serait encore le cas si mon amoureux ne m’avait pas forcé à le débrancher parce que ses blagounettes intempestives le saoulaient… (C’est méchant, hein ?!)

Aperçu de la Gatebox.
Aperçu de la Gatebox.
La Gatebox, c’est ton futur meilleur ami virtuel !
La Gatebox éteinte et son look de machine à café high-tech.
La Gatebox éteinte et son look de machine à café high-tech.

Mais revenons-en à notre Gatebox, allez-vous m’dire ! La Gatebox, vous disais-je, c’est la Google Home 2.0 et peut-être plus encore. C’est plutôt marrant, dit comme ça, parce qu’éteinte, elle ressemble carrément à une machine à café (si, j’vous jure, j’ai une Tassimo, c’est la même en rouge… bon la Gatebox fait pas le café, par contre : notez ça pour l’avenir, les gars et vous ferez fortune parce qu’on parle TOUS à notre machine à café !… Comment ça, pas du tout ?).

Pourtant, cette fois, exit la simple petite boite avec un bouton pour parler, c’est carrément à un petit personnage en 3D que vous vous adressez ! Le principe est exactement le même in fine, sauf que vous vous adressez à un hologramme (non, stop, je vous vois venir avec vos blagues sur Mélenchon !) qui bouge, vous sourit, vous répond directement en s’adressant à vous, qui semble heureux quand vous rentrez du boulot, etc. Question immersion, attachement et durée de vie potentielle avant lassitude, ça se pose quand même là (même si, une fois encore, je préfère Jibo à titre purement personnel… oui, j’arrête d’insister, c’est bon).

Azuma Hikari est le personnage holographique de la Gatebox.
Azuma Hikari est le personnage holographique de la Gatebox.

Le personnage en question a même un petit nom : Azuma Hikari. Et, mieux encore, elle a son petit caractère. Le site officiel de la Gatebox nous apprend qu’elle a 20 ans, qu’elle mesure 1m58, qu’elle aime regarder des animes, manger des donuts et qu’elle est douée pour se faire des amis. Ses rêves ? Devenir une héroïne, aider les gens et travailler dur.

I. La Gatebox et les japonais

Pourquoi les japonais risquent d’adorer la Gatebox ?

Malgré son prix plutôt exorbitant pour l’instant (on parle quand même de 2400€ environ, c’est pas à la portée de toutes les bourses DU TOUT), la Gatebox a tout pour devenir LE truc que vont s’arracher les japonais. Ca n’est d’ailleurs pas étonnant que cette machine ait vu le jour au pays du Soleil Levant. A mon avis, il y a de fortes chances que le produit évolue rapidement ces prochaines années, se démocratise (que son prix baisse, donc) et devienne de plus en plus performant. Pourquoi ?

La solitude est un véritable fléau au Japon. Pour une partie de la population de l’archipel, il devient de plus en plus difficile, voire pénible de tisser des liens sociaux avec ses semblables. Il faut trouver des gens qui partagent vos goûts, vos centres d’intérêt, qui ont envie de passer du temps avec vous, trouver un créneau où chacun est disponible, il faut pouvoir se faire confiance, ne pas se sentir gêné, etc. Et là, on ne parle que d’amitié ! Imaginez pour les relations amoureuses…

La situation est telle qu’à l’heure actuelle, au Japon, il est devenu possible de louer des amis. Ce sont de vraies personnes, en chair et en os, que vous payez pour faire semblant d’être votre pote pour une heure, une après-midi, une journée… Selon vos envies et vos moyens. Rien de sexuel là-dedans contrairement à ce qu’on pourrait penser en Occident où, généralement, les relations tarifées sont exclusivement liées au sexe : on parle bien là de personnes que vous pouvez payer pour aller boire un café, par exemple, ou aller au cinéma. Il arrive aussi que ces personnes servent de confident ou, en tout cas, d’oreille attentive. C’est vous dire si certaines personnes doivent se sentir seules, au quotidien, pour en arriver là… C’est vous dire, surtout, qu’il doit exister un nombre important de ces personnes pour qu’un tel business ait vu le jour pour eux !

Que peut faire la Gatebox dans ce cas ?

Mais voilà, louer ainsi les services d’une personne, ça reste délicat à bien des égards (moralement parlant, ça peut se questionner, et on ne parle même pas des dérives potentielles) et ça n’est pas donné à tout le monde (chaque relation est payante et plus ou moins chère selon vos envies ou besoins). En plus, pour certains japonais, ça ne règle pas vraiment le problème de base : ça reste une “vraie” personne.

Bref, c’est dans ces conditions particulières que la Gatebox pourrait, à terme, devenir l’une des formes de l’ami virtuel idéal. Son avantage ? Il est capable de vous accompagner partout, contrairement à un robot (oui, pour l’instant, un robot qui serait capable de vous suivre partout au quotidien, c’est impensable technologiquement parlant et je ne vous parle même pas d’argent…) ; on constate en effet dans les clips promotionnels de l’appareil (voir ci-dessous : c’est en japonais sous-titré en anglais mais on comprend bien le principe) que votre “ami virtuel” peut vous envoyer des SMS, tout au long de la journée. Vous pouvez ainsi lui dire à quelle heure vous rentrerez, par exemple, et il pourra vous répondre à quel point il vous attend avec impatience. Oui, vous me direz, ça reste un peu froid, comme relation… Mais que sait ce que nous réserve l’avenir ? Nous ne sommes pour l’instant pas capables de créer des robots qui peuvent se mouvoir suffisamment bien pour nous accompagner constamment. Alors une intelligence artificielle dans la poche, en attendant, c’est déjà un peu le summum de la technologie moderne !

Entre la Gatebox et les japonais, c’est aussi une question de culture !

Au Japon, l’autre truc qui fait que les robots et les machines intelligentes font fureur, c’est la croyance selon laquelle chaque chose en ce monde est douée d’une “âme” (“animus” en latin, qui signifie “souffle” ou “respiration”). Cela vaut pour les êtres humains, bien sûr, mais aussi les animaux, les plantes, le moindre rocher ou les montagnes, les lacs, les forêts ou leurs arbres, certains objets et, de nos jours, aussi pour les machines. Les japonais doivent ce rapport tout particulier au monde au Shintoïsme, une religion exclusivement pratiquée au Japon.
Le Shintoïsme est une religion polythéiste (c’est-à-dire qu’elle admet plusieurs dieux). On appelle ces dieux “kami” et ce sont ces “kami“, sortes d’esprits, qui animent chaque chose (pour les plus curieux d’entre vous, j’avais déjà écrit un article parlant un peu des “kami” et des “oni”, c’est-à-dire des démons, dans cet article). C’est pourquoi on considère généralement le Shintoïsme comme une religion animiste (qui est une croyance en la présence d’esprits, d’âmes, dans les êtres vivants et les éléments de la nature comme l’eau, le vent, les pierres ou encore la foudre).

De nos jours, tous les japonais ne pratiquent plus aussi assidument qu’autrefois le Shintoïsme (et d’autres religions existent bien sûr au Japon), mais les habitudes liées à ces croyances ancestrales perdurent. Or, si une machine a eu une “âme” (la Gatebox, par exemple), pourquoi ne pourrait-elle pas devenir un ami ?

II. Que sait faire la Gatebox ?

L’intelligence artificielle de la Gatebox est capable d’apprendre à votre contact ou en fonction de vos demandes. Avec le temps, et donc l’expérience, elle pourra “prévoir” quand allumer les lampes de votre appartement car vous rentrez du boulot à telle heure, par exemple. On imagine aussi que le caractère du petit personnage holographique s’affinera pour être plus en osmose avec son propriétaire et que si ce dernier se confie à lui, il sera à même de s’en souvenir et de lui répondre de manière plus adéquate à l’avenir. Et mine de rien, c’est déjà énorme, technologiquement parlant ! (On est loin de pouvoir faire beaucoup mieux, à l’heure actuelle, comme vous avez pu le constater dans l’encart, un peu plus haut dans cet article.)

Pour le reste, c’est un peu gadget mais, par exemple, l’hologramme de la Gatebox est capable de changer de tenue : le soir, quand vous vous mettrez en pyjama, elle fera de même. Quand vous dégusterez un thé ou un café, elle fera mine de vous imiter. Bref, elle apportera un semblant de vie à votre existence morne et monotone… (mince, c’est ma dépression qui ressort, je la range et je reviens.)

Affiche du film de science-fiction "Her" de 2014.
Affiche du film de science-fiction “Her” de 2014.

Évidemment, on est encore loin de l’ami virtuel parfait, qui pourra tenir une conversation, être votre confident, mater des séries avec vous en mangeant une pizza ou vous consoler après que votre meuf/mec vous a quitté(e). Mais on se rapproche petit-à-petit de l’intelligence artificielle présentée dans le film Her, sorti en 2014. A l’époque, c’est Scarlett Johansson qui prêtait sa voix à l’intelligence artificielle de ce long métrage de science-fiction. Le petit personnage de la Gatebox, lui, est plus kawaii (mignon) que sexy (encore que ce sont quand même des choses intimement liées, au Japon…). Mais l’idée de base est plus ou moins la même : à terme, votre bonne vieille Siri d’Apple, votre Cortona de Windows ou encore votre Google Now prendront peut-être la forme d’un petit hologramme dans une boite ou, en tout cas, auront une intelligence artificielle qui aura de quoi vous combler d’amour et vous faire frémir à la fois. Je ne peux que vous encourager à visionner le film Her pour mieux comprendre à quoi je fais référence mais je vous laisse méditer sur une idée : imaginez que des tas d’intelligences artificielles capables d’apprendre de manière autonome soient toutes également connectées à internet et puissent apprendre grâce à cette connexion et leur contact entre elles…

Pour conclure sur la Gatebox

Bref, on nous explique que la Gatebox, c’est un peu comme acheter un ami virtuel. Mais il faudra encore faire de sacrés efforts avant que cet “ami” développe une intelligence artificielle capable de rivaliser avec ne serait-ce que celle d’un enfant. Car, pour l’instant, l’I.A. de la Gatebox se résume à des réactions préprogrammées pour correspondre plus ou moins à vos attentes. C’est ce que vous retrouvez avec Siri pour Apple ou Cortona pour Windows, en un peu plus fun. Du coup, en dehors de l’hologramme mouvant, la plus-value par rapport à Google Home et consorts ne me semble pas vraiment incroyable. Il faudra attendre des I.A. bien plus poussées pour que ce soit le cas. Mais on ne désespère pas, chers fans de technologies, on est sur la bonne voie !

Bon, mais ça avant, du coup, l’intelligence artificielle ?
Certains chercheurs travaillent actuellement à la conception de logiciels qui permettraient aux robots de demain d’apprendre comme des enfants : en partant de “rien”, ces robots apprendraient de leurs expériences, de leurs contacts avec d’autres robots et êtres vivants, de leurs réussites comme de leurs erreurs, etc. C’est une forme de deep learning permanent : un apprentissage par l’exemple et par l’expérience qui permet, petit-à-petit, de “se passer” d’un certain nombre de programmations longues et fastidieuses.

Pour cela, les chercheurs travaillent à l’implantation, dans le “cerveau” de ces robots, de “souhaits” ou d'”objectifs” à atteindre. Par exemple : si un robot souhaite faire rire son utilisateur, il pourra tenter une blague, une mimique, ou l’alliance des deux à la fois. Sauf que cela pourra fonctionner sur un utilisateur mais pas un autre ; ou fonctionner une fois puis lasser l’utilisateur. L’objectif est que le robot soit capable de “comprendre” qu’il aura alors à s’ajuster pour parvenir à faire rire à nouveau quelqu’un. Comme nous, finalement, dans la vie de tous les jours, nous nous adaptons à nos interlocuteurs sans même plus nous en apercevoir, avec le temps et l’expérience.

Dans ce but, étudier comment les enfants apprennent semble être, pour certains chercheurs, une des clefs qui pourraient aider à la réalisation de ces intelligences artificielles de demain.

Pour en savoir plus sur ce sujet, je vous invite à consulter ce lien sur les recherches d’Amélie Cordier, spécialisée dans l’intelligence artificielle développementale : https://interstices.info/jcms/p_93994/l-intelligence-artificielle-pour-apprendre-aux-robots

Quant au deep learning, le directeur de Google Research Europe en a donné une assez simple à Sciences et Avenir ici : https://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/intelligence-artificielle/qu-est-ce-que-le-deep-learning-l-explication-du-directeur-de-google-research-europe_112195

Mais ce qui est le plus dommage, finalement, avec la Gatebox, ou en tout cas son clip publicitaire, c’est qu’on a vraiment l’impression que son public cible est le salaryman japonais dépressif, seul au monde, qui ne fait rien d’autre de sa vie que bosser et n’a aucune autre vie sociale que son ami(e) virtuel(le) à l’allure d’héroïne de manga pour adulte… Dans le genre, si ça vous donne pas envie d’en finir avec la vie, je ne sais pas ce qu’il vous faut ! Même sur le site, c’est ouvertement ce public qui est visé ; un public de niche qui apprécient les soubrettes qui les appellent “maître” comme on le constate vite sur la page qui nous présente l’hologramme. Ce qui exclue déjà une part non négligeable de la population : les femmes (où sont les feeeeemmes, avec leurs gestes plein de chaaaarme).

Pourtant, par rapport à ses concurrents dont je vous parlais plus avant (Google Home, Alexa etc.), le principe de l’hologramme est plutôt sympa. C’est ludique, on s’y attache facilement et on sait à quoi l’on s’adresse (c’est toujours mieux que parler à une boîte, surtout pour ceux que ça bloque un peu comme les seniors, les enfants ou ceux qui ne sont, a priori, pas forcément attirés par… les boites). Bref, les inventeurs de la Gatebox ont conçu une super interface… et voilà comment ils l’exploitent. Quelle tristesse ! D’autant plus que, pour l’instant, un seul avatar est disponible (celui de la fille que vous pouvez voir dans la vidéo). Mais vous imaginez s’il était possible de choisir votre personnage de fiction préféré ? Ce serait déjà un sacré plus et cela permettrait de viser un public plus large (et moins glauque et déprimant…).

Aperçu de la Gatebox en cours d'utilisation.
Aperçu de la Gatebox en cours d’utilisation.

Pour conclure, la Gatebox est pour l’instant excessivement chère… pour pas grand-chose. Mais elle ouvre l’horizon des possibles. Demain, on peut espérer que nos assistants personnels et autres objets communicants auront au moins l’air moins tristounet que des boîtes sans âme. Même si, je vous l’accorde, nous ne sommes pas tous des otaku qui rêvent d’hologrammes de jeune japonaise aux cheveux bleus.

Ah ! Dernière chose ! Comme on m’a posé la question : non, quand je fais un article sur un bidule que j’aime (ça vaut pour Jibo ou d’autres robots dont j’ai déjà parlé ou dont je parlerai un jour ici, comme pour la Gatebox aujourd’hui), ça n’est pas un placement de produit du tout. Pas que je n’aimerais pas ça mais parce que… bah parce que c’est mon dada et que j’ai quand même écrit deux mémoires dessus. C’est juste que c’est pas le cas. (Ca ne l’est pas non plus pour ma Tassimo rouge dont je parlais plus haut, hein, d’ailleurs. Encore que je serais pas contre des capsules gratuites de temps en temps parce que je suis une TRÈS (TROP) BONNE cliente.)


Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à me laisser un petit commentaire ci-dessous pour me le faire savoir ! (Et vous pouvez même le faire s’il ne vous a pas plu !) Avez-vous un assistant personnel ? Aimeriez-vous en avoir un ? Lequel vous fait envie ? Pourquoi ? Dites-moi tout, ça m’intéresse !


Sources :

Site officiel de la Gatebox
Présentation de l’I.A. holographique de la Gatebox, Azuma Hikari
“Gatebox : une assistante intelligente plus vraie que nature” sur le Journal du Geek
Gatebox : le robot de communication holographique sur IA Transhumanisme
“Gatebox : la femme virtuelle ultra déprimante” sur IGN France
Nabaztag – Article Wikipédia

La bataille de Minas Tirith reprend sur… Indiegogo !

C’est l’histoire complètement WHAT THE FUCKEST du jour : des fans du Seigneur des Anneaux, la célèbre saga littéraire de J.R.R. Tolkien, ont lancé un crowdfunding (un financement participatif) dans le but, complètement démentiel, de construire la ville de Minas Tirith à l’échelle 1:1 (oui, oui, à taille réelle).


Sommaire de l’article

Minas Tirith : Présentation et description
Minas Tirith décrite par Tolkien
Minas Tirith : une ville de rêve
Un projet… qui en cache un autre !
Minas Morgul : la ville des ténèbres
Le retour de la bataille de Minas Tirith !


Ce ne sont pas moins de 1 850 000 000 £ GBP (presque 2 600 000 000 €) que ces fans espèrent récolter pour mener à bien leur projet. On peut bien sûr douter qu’ils puissent réellement penser réunir un jour cette somme pharaonique. Mais la campagne, lancée il y a 13 jours, a déjà réussi à séduire 1 447 financeurs fous, pour une somme récoltée actuellement de 57 329 £ GBP (un peu plus de 80 000 €). Sans compte qu’à l’heure où j’écris ces lignes, la campagne de financement connaît un beau buzz sur Twitter, où elle est actuellement dans le Top Tweets mondial.

Minas Tirith : Présentation et description

Mais si vous n’êtes pas très coutumier de l’univers de Tolkien, Minas Tirith ne vous dit probablement pas grand-chose. Il s’agit pourtant d’une ville importante de l’histoire, qui apparaît également dans les adaptations cinématographiques réalisées par Peter Jackson. Ce qui nous permet de nous en faire une bonne idée :

Minas Tirith est la capitale du Royaume du Gondor, le plus grand royaume des Hommes, à l’Ouest de la Terre du Milieu, à l’époque où se déroule l’intrigue du troisième tome du Seigneur des Anneaux, intitulé Le Retour du Roi.

Selon les descriptions et ainsi qu’elle est représentée dans Le Retour du Roi, Minas Tirith est construite sur une avancée du Mont Mindolluin : derrière elle se dressent donc les Montagnes Blanches. Devant elle, en revanche, se trouvent les Champs du Pelennor. Cette situation géographique particulière la rend particulièrement éblouissante de beauté et, surtout, en fait une place forte réputée imprenable.

La ville se compose de sept niveaux. Chaque niveau n’est séparé du suivant que par une seule et unique porte. Ce dispositif étant censé empêcher ou, en tout cas, rendre particulièrement difficile, toute tentative d’invasion.

Les murs de la cité sont tous blancs à l’exception de son mur d’enceinte, composé d’une roche noire et lisse.

Au septième niveau de la ville se trouve notamment La Tour Blanche ou Tour d’Ecthelion, censée mesurer 300 pieds (environ 92 mètres de haut).

guillemet“Pippin poussa alors un cri, car la Tour d’Ecthelion, haut dressée à l’intérieur du mur le plus élevé, se détachait, brillante, sur le ciel, comme une pointe de perle et d’argent, belle et élancée, et son pinacle étincelait comme s’il était fait de cristaux, des bannières blanches flottaient aux créneaux dans la brise matinale, et il entendait, haute et lointaine, une claire sonnerie comme de trompettes d’argent.”

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805.

Tolkien accentue fréquemment le caractère imposant de la ville. Il écrit notamment : “Elle ne semblait pas construite, mais taillée par les géants dans l’ossature même de la Terre.” (Le Seigneur des anneaux, p. 805.)

Minas Tirith décrite par Tolkien

Je ne peux résister à l’envie de vous proposer la description exacte que Tolkien donne de la ville :

guillemet“Car la mode de Minas Tirith voulait qu’elle fût construite sur plusieurs niveaux, dont chacun était creusé dans la colline et bordé par un mur, et dans chaque mur se trouvait une porte. Mais ces portes n’étaient pas disposées sur une même ligne: la Grande Porte du Mur de la Cité était à l’extrémité orientale du circuit, mais la seconde faisait face au sud, la troisième à moitié au nord, et elles allaient et venaient ainsi en montant, de sorte que la route pavée qui grimpait vers la Citadelle tournait d’abord dans un sens, puis dans celui qui traversait la face de la colline. Et chaque fois qu’elle franchissait la ligne de la Grande Porte, elle passait par un tunnel voûté, perçant une vaste avancée de rocher dont la masse projetée divisait en deux tous les cercles de la Cité sauf le premier.
Car, du fait en partie de la forme primitive de la colline et en partie du grand art joint au labeur des anciens, s’élevait à l’arrière de la vaste cour faisant suite à la Porte un bastion de pierre dont l’arête aiguë comme une carène de navire la dominait de haute face à l’est. Il se dressait jusqu’au niveau du cercle supérieur, et là il était couronné de créneaux, de sorte que ceux de la Citadelle pouvaient, comme les marins d’un bâtiment haut comme une montagne, regarder du sommet à pic la Porte à sept cents pieds en dessous. L’entrée de la Citadelle donnait aussi sur l’Est, mais elle était creusée dans le cœur du rocher, de là, une longue pente, éclairée de lanternes, montait à la septième porte. Les hommes atteignaient enfin ainsi la Cour Haute et la Place de la Fontaine au pied de la Tour Blanche: belle et élevée, elle mesurait cinquante brasses de la base au pinacle, où flottait à mille pieds au-dessus de la plaine la bannière des Intendants.
C’était assurément une puissante citadelle, imprenable pour peu qu’elle fût tenue par des gens en état de porter les armes, à moins que quelque ennemi ne pût venir par derrière, escalader les pentes inférieures du Mindolluin et parvenir ainsi sur l’étroit épaulement qui joignait la Colline de la Garde à la masse de la montagne. Mais cet épaulement, qui s’élevait à la hauteur du cinquième mur, était entouré de grands remparts jusqu’au bord même du précipice qui surplombait son extrémité occidentale, et dans cet espace s’élevaient les demeures et les tombeaux à dôme des rois et seigneurs du temps passé, à jamais silencieux entre la montagne et la tour.”

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805-806.

Minas Tirith : une ville de rêve

Malgré sa splendeur, dans Le Retour du Roi, Pippin, l’un des Hobbits et un des personnages principaux de l’histoire, et Gandalf, le magicien qu’on ne présente plus (si ?), arrivent dans une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il ne reste alors plus grand-monde qui vive Minas Tirith. La plupart des maisons sont vides et l’Intendant qui gouverne la cité en ces temps où il n’y a plus de Roi, n’a clairement plus toute sa tête. Pourtant, Tolkien en parle encore comme d’une cité majestueuse. Et les descriptions que je vous ai données ci-dessus vous permettent sûrement de comprendre pour quelles raisons.

Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm XVIe siècle (1563) Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel,
Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm
XVIe siècle (1563)
Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)

En fait, Minas Tirith n’est pas seulement une des fières cités inventées par Tolkien. Elle a depuis longtemps trouvé sa place de ville de légende dans l’esprit des geeks et autres amateurs de Fantasy du monde (moi y compris). Il faut dire que si l’équipe de Peter Jackson avoue s’être inspirée de la forteresse du Mont Saint-Michel pour donner vie au lieu à l’écran, l’ensemble rappelle aussi l’allure de la tour de Babel dépeinte par Pieter Brueghel l’Ancien. Une image que nous avons tous plus ou moins en tête et un mythe qui porte en lui bien plus que l’histoire d’une culture donnée, mais celle de notre civilisation toute entière. Autrement dit, cette ville fait rêver.

Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : "Shut up and take my money !" ("Ferme-la et prend mon argent !")
Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : “Shut up and take my money !” (“Ferme-la et prend mon argent !”)

Du coup, si je le pouvais, comme beaucoup d’autres fans, je crois que j’opterais pour la même philosophie de vie qu’un des commentateurs du projet : “This is absolutely crazy, it will never work. Here’s my money LOL” (traduction : “C’est absolument dingue, ça ne marchera jamais. Voici mon argent LOL”). Pourquoi ? Parce que ce projet est dément, bordel ! L’enfant en moi est totalement excitée à l’idée que ça puisse réussir ! Ce serait Noël avant l’heure, les gars !

Un projet… qui en cache un autre !

Cette campagne de crowdfunding a-t-elle des chances de réussir ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, vous ne me verrez pas parier dessus (oui, je suis plutôt “verre à moitié vide” comme nana). Ce serait un incroyable miracle de l’internet. Seul le temps nous dira donc si les internautes du monde entier sont assez fous pour aller jusqu’au bout du délire.

Mais ce qui est peut-être encore plus dingue, c’est qu’un autre projet de crowdfunding a vu le jour, parallèlement à celui-là : car qui dit Minas Tirith, dit surtout bataille contre les forces de Sauron. Oui, oui, vous avez bien lu ! La ville n’est pas encore construite, et n’est même pas en passe de l’être, que déjà L’Armée de Sauron (un autre groupe de fans, bien sûr) a décidé de mener à son tour une campagne de financement dans le but de l’attaquer et de la détruire. (vous trouverez tous les liens à la fin de cet article)

Du coup, pour contrecarrer les plans des architectes de Minas Tirith, l’Armée de Sauron veut, de son côté, édifier une autre ville issue du Seigneur des Anneaux : sa sombre rivale, Minas Morgul.

Minas Morgul : la ville des ténèbres

Avant de devenir Minas Morgul, la ville s’appelait Minas Ithil. Elle était alors la Tour de la Lune Montante. La ville se situait sur un épaulement des Montagnes de l’Ombre (alors que, comme je vous le disais, Minas Tirith est accolée aux Montagnes Blanches).

Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Info et photo relativement inutiles mais Viggo est beau donc je le mets là quand même.

Comme on le devine aisément, Minas Morgul était déjà la cité-miroir de Minas Tirith, qui portait alors le nom de Minas Anor (oui, ça se complique…), signifiant “Tour du Soleil” ou “Tour du Soleil Couchant” en sindarin (le sindarin étant une des langues inventées par Tolkien). Ce nom fait référence à Anárion, le fondateur de la ville, de la même façon que Minas Ithil est nommée d’après son frère, Isildur (l’ancêtre d’Aragorn, le beau brun ténébreux, pour ceux qui veulent un peu de généalogie et de Viggo Mortensen).

Bref, tout opposait déjà les deux cités mais, finalement, cela ne se passait pas trop mal. Jusqu’à cette histoire d’anneaux et… vous connaissez la suite (ou vous la lirez/la regarderez, non mais ! Je vais pas tout vous prémâcher non plus !).

Faramir joué par David Wenham
Faramir joué par David Wenham

Voici un autre extrait du Seigneur des Anneaux, cette fois issue du deuxième tome de la saga, Les Deux Tours. Faramir, l’un des fils de l’Intendant de Minas Tirith (et un autre beau gosse de l’histoire, au cinéma) parle à Frodon (le gars à frisettes, super énervant, qui porte l’anneau et martyrise son autre pote Hobbit d’un bout à l’autre de l’histoire) :

guillemet“La vallée de Minas Morgul a passé au mal il y a très longtemps, et c’était une menace et un lieu redoutable alors que l’Ennemi banni était encore très loin et que l’Ithilien était en majeure partie sous notre garde. Comme vous le savez, cette cité était autrefois une place forte, belle et fière, Minas lthil, jumelle de notre propre cité. Mais elle fut prise par des hommes sauvages que l’Ennemi avait dominés dans sa première force, et qui erraient sans demeure et sans maître après sa chute. On dit que leurs seigneurs étaient des hommes de Númenor, tombés dans une sombre méchanceté, l’Ennemi leur avait donné des anneaux de puissance, et il les avait dévorés: ils étaient devenus des spectres vivants, terribles et pernicieux. Après son départ, ils prirent Minas Ithil et y résidèrent, et ils l’emplirent de pourriture, comme toute la vallée environnante: elle paraissait vide, mais ne l’était pas, car une crainte sans forme vivait à l’intérieur des murs en ruine. Il y avait Neuf Seigneurs, et après le retour de leur Maître, qu’ils aidèrent et préparèrent en secret, ils redevinrent puissants. Et puis les Neuf Seigneurs sortirent des portes de l’horreur, et nous ne pûmes leur résister. N’approchez pas de leur citadelle. Vous seriez découvert. C’est un lieu de malice sans cesse en éveil, plein d’yeux sans paupières. N’allez pas par-là !”

J.R.R. Tolkien, Les Deux Tours, Livre IV, Chapitre 6. 

Le retour de la bataille de Minas Tirith !

Pour l’instant, la campagne menée par l’Armée de Sauron rencontre un succès moindre. Mais qui sait ! Cette campagne de financement-ci espère récolter 1 900 000 000 £ GBP (soit, un chouïa plus que sa consœur, toujours pour un équivalent d’environ 2 600 000 000  €). Actuellement, après 3 jours à peine de lancement, seuls 50 £ GBP (70€ environ) ont pour l’instant été collectés. Il se pourrait donc, à première vue, que les forces du Mal ne gagnent pas encore cette fois-ci… Mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Avec Sauron, c’est souvent œil pour œil… (l’oeil… de Sauron… Oui, bon, bah, je ne peux pas être bonne tout le temps, hein !)

Vous pouvez en tout cas choisir votre camp, si ça vous amuse. Sachez que les collecteurs s’engagent à vous rembourser si le projet n’arrive pas à son terme (ce qui risque d’être le cas, quand même, hein) et que le tout est géré par la plateforme Indiegogo (reconnue dans le domaine du crowdfunding) :

Pour soutenir Minas Tirith : https://www.indiegogo.com/projects/realise-minas-tirith#/story
Pour soutenir Minas Morgul : https://www.indiegogo.com/projects/raising-sauron-s-army-marching-upon-minas-tirith#/story

Et si cet article vous a amusé, vous a plu, vous a appris des choses (ou pas) c’est juste ici que ça se passe, dans les commentaires ! ;)

Joseph Ferdinand Cheval : un Facteur pas comme les autres

Aujourd’hui, je vous emmène sur les traces d’un artiste méconnu. Un artiste qui, d’ailleurs, ne fut pas reconnu comme un “vrai artiste” (comme cette expression est laide…) avant un certain temps après sa mort. Et pour cause : Joseph Ferdinand Cheval était… facteur ! C’est d’ailleurs pour cette raison que nous le connaissons  le plus souvent sous le nom de Facteur Cheval.


Sommaire de l’article :

Joseph Ferdinand Cheval : le plus extraordinaire des facteurs
Le Palais du Facteur : une incroyable maison inhabitable
L’Art brut : art des fous ou des esprits purs ?


Joseph Ferdinand Cheval : le plus extraordinaire des facteurs

Portrait du Facteur Cheval en uniforme
Portrait du Facteur Cheval en uniforme.

Ferdinand Cheval est facteur. Il a pourtant une formation de boulanger, métier qu’il exerce jusqu’à la mort de son premier fils et après avoir obtenu, dans sa jeunesse, un Certificat d’études primaires (diplôme que l’on obtenait, à l’époque, entre 11 et 13 ans, grosso-modo à la fin de la primaire, donc). Originellement, il vient d’une famille paysanne plutôt pauvre de la Drôme. Pendant un temps, il travaille d’ailleurs auprès de son père, au sein de la ferme familiale que finira par reprendre son frère.
Rien ne le prédestine, à première vue, à devenir artiste. D’autant plus qu’il naît en 1836 et meurt en 1924, une époque où il est difficile, voire impossible (on ne va pas se mentir) de modifier à ce point son “destin”.

guillemet“L’époque est rude. Les disettes et épidémies sont fréquentes. Beaucoup de paysans ne portent pas de souliers, ne mangent presque jamais de viande et n’ont pas de draps. Ils dorment le plus souvent dans des lits de feuilles, volées à leur chute dans les forêts communales.”

Pierre Chazaud, Le Facteur Cheval : Un rêve de pierre, Collection les patrimoines, ed. Le Dauphiné, mars 2008.

Et pourtant !
C’est bien son métier de facteur qui va faire de ce brave homme un artiste.
En effet, il effectue chaque jour à pied un trajet d’une trentaine de kilomètres pour desservir Hauterives, village de la Drôme, et ses proches environs. Pour occuper ses longues journées de marche, l’homme rêvasse et dresse peu à peu dans son esprit les plans d’un “palais idéal”. Il s’agit pour lui d’un endroit où il peut s’évader quand il le souhaite d’un quotidien qui n’a rien de bien palpitant.

guillemet“Que faire en marchant perpétuellement dans le même décor, à moins que l’on ne songe. Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve, un palais féerique…”

Citation du Facteur Cheval, Source : Site officiel du Palais idéal du Facteur Cheval

Et pendant dix à quinze ans (selon les sources), ce palais reste bel et bien un simple rêve.

Pause précision :
Mads Mikkelsen dans le rôle d'Hannibal dans la série éponyme.
Mads Mikkelsen dans le rôle d’Hannibal dans la série éponyme.

Le fait d’imaginer une architecture complète (un palais, par exemple) dans son esprit n’est pas courant mais n’est pas nécessairement quelque chose d’extraordinaire. Cela peut, en effet, rappeler un procédé mnémotechnique utilisé depuis l’Antiquité et surnommé l’Art de la Mémoire (Ars memoriae, en latin). Cet “art” est principalement utilisé pour mémoriser de longues listes de choses.
Thomas Harris rend son personnage d’Hannibal Lecter capable de pratiquer cet art. L’auteur décrit ainsi comment le tueur en série parvient à dresser dans son esprit un “château mental”, un “palais de la mémoire, un édifice qui recèle plus de beauté que de laideur”. Le livre décrit ainsi que “le palais de la mémoire [était] un procédé mnémotechnique bien connu des savants antiques [qui permit] de préserver de multiples connaissances tout au long de l’ère de déclin où les Vandales brûlaient les livres. Comme les érudits qui l’ont précédé, le docteur Lecter conserve une énorme quantité d’informations liées à chaque ornement, chaque ouverture et chacune des mille pièces de son édifice, mais contrairement à eux il lui réserve encore une autre fonction : il part y vivre de temps à autre.” C’est en cela qu’on peut, peut-être, comparer le Palais idéal du Facteur Cheval à ce procédé. Ceci dit, le Facteur, lui, n’était pas un tueur en série mangeur de chair humaine, en plus d’avoir véritablement existé !

(Oh et, ça n’a rien à voir – ou presque- mais la série Hannibal est très bien et je vous encourage vivement à la regarder si ça n’est pas déjà fait.)

La pierre d'achoppement, à l'origine du Palais. Emplacement : sur la terrasse, façade ouest.
La pierre d’achoppement, c’est-à-dire la pierre sur laquelle aurait trébuché le Facteur Cheval et qui serait à l’origine du Palais.
Emplacement : sur la terrasse, façade ouest.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là et devient même, à mon sens, bien plus incroyable. Le Facteur Cheval a presque oublié son palais imaginaire quand il raconte avoir trébuché par hasard sur une pierre (que vous pouvez voir ci-contre, car elle fait maintenant partie intégrante du Palais idéal) pendant l’une de ses tournées. Romance ou réalité ? Allez savoir. Il n’empêche que c’est cet évènement, dit-il, qui le pousse à commencer la construction de ce qui n’était alors qu’un rêve pour passer le temps. Un rêve qu’il gardait d’ailleurs pour lui de peur qu’on le prenne pour un fou. Ce qui arrivera, bien malheureusement.

Dans “L’histoire du Palais Cheval édifié à Hauterives-Drôme, écrite par son auteur monsieur Ferdinand Cheval” et relatée par la Vie illustrée du 10 novembre 1905, voici comment le Facteur-artiste raconte son histoire :

guillemet“Un jour du mois d’avril en 1879, en faisant ma tournée de facteur rural, à un quart de lieue avant d’arriver à Tersanne, je marchais très vite lorsque mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin, je voulus en connaitre la cause. J’avais bâti dans un rêve un palais, un château ou des grottes, je ne peux pas bien vous l’exprimer… Je ne le disais à personne par crainte d’être tourné en ridicule et je me trouvais ridicule moi-même. Voilà qu’au bout de quinze ans, au moment où j’avais à peu près oublié mon rêve, que je n’y pensais le moins du monde, c’est mon pied qui me le fait rappeler. Mon pied avait accroché une pierre qui faillit me faire tomber. J’ai voulu savoir ce que c’était… C’était une pierre de forme si bizarre que je l’ai mise dans ma poche pour l’admirer à mon aise. Le lendemain, je suis repassé au même endroit . J’en ai encore trouvé de plus belles, je les ai rassemblées sur place et j’en suis resté ravi… C’est une pierre molasse travaillée par les eaux et endurcie par la force des temps. Elle devient aussi dure que les cailloux. Elle représente une sculpture aussi bizarre qu’il est impossible à l’homme de l’imiter, elle représente toute espèce d’animaux, toute espèce de caricatures. […]”

Une des phrases du Facteur Cheval résume parfaitement ce qu’il entreprend alors de faire : “Je me suis dit : puisque la Nature veut faire la sculpture, moi je ferai la maçonnerie et l’architecture.” (Pierre Chazaud, Le Facteur Cheval : Un rêve de pierre, op.cit.)

Le Palais du facteur : l’incroyable maison inhabitable

Avant de vous en dire plus sur ce Palais idéal, je vous laisse le découvrir en images si vous ne l’aviez encore jamais vu :

Le Palais du Facteur Cheval se situe dans la Drôme, à Hauterives. Il mesure 12 mètres de hauteur et 26 mètres de long. Les pierres qui le compose furent assemblées avec de la chaux, du mortier et du ciment. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il porte admirablement bien son nom de “Palais idéal”.

Premièrement, parce que le Facteur Cheval a fait de son Palais une architecture unique en son genre, mêlant des éléments de provenance très diverses. Les cultures auxquelles ils empruntent appartiennent à différents continents, ce qui en fait un bâtiment qu’on pourrait qualifier d’universel. C’est déjà un sacré bel exploit !
Un incroyable bestiaire décore l’ensemble : pieuvre, biche, cerf, caïman, éléphant, pélican, loutre, dromadaire, ours, oiseaux… Mais aussi des géants, des fées, des personnages mythologiques ou encore des cascades. Sur une des façades, il fait même référence à Allah ! Le Facteur puise son inspiration dans la Bible (Grottes de Saint-Amédée et de la Vierge Marie, un calvaire, les évangélistes…) ainsi que dans la mythologie hindoue et égyptienne, notamment. Il faut dire qu’à une époque où se développe la carte postale, le livreur de courriers a de quoi trouver largement de quoi alimenter son imagination fertile !
L’ensemble m’évoque une sorte de Palais des Mille et Une Nuits qui aurait été construit hors du temps, hors de toute époque précise ou, au contraire, au croisement de tous les possibles. Une fantastique aberration. Le résultat d’un rêve, c’est à n’en plus douter !

La façade Est est surnommée le “Temple de la Nature”. Sur la façade Ouest, on trouve plusieurs architectures miniatures, inspirées de créations du monde entier comme une mosquée, un temple Hindou, un chalet suisse, la Maison Carrée d’Alger ou encore un château du Moyen Âge. C’est également par là qu’on accède à une galerie d’une vingtaine de mètres, également ornée de sculptures. On peut aussi accéder à une terrasse par des escaliers.
La façade Nord semble être une prolongation du Temple de la Nature. On y trouve des grottes et toutes sortes d’animaux. La façade Sud, elle, se compose d’un musée antédiluvien (c’est-à-dire un musée d'”avant le Déluge”, autrement dit une référence biblique).

Palais idéal du Facteur Cheval, Hauterives, Drôme, France.  Détail : Le Temple Hindou
Palais idéal du Facteur Cheval,
Hauterives, Drôme, France.
Détail : Le Temple Hindou

Deuxièmement, je trouve ça incroyable qu’un homme seul, qui plus est une personne sur laquelle personne n’aurait parié, ait réussi à réaliser quelque chose d’aussi imposant, beau et unique en son genre. Le Facteur Cheval mettra 33 ans à bâtir sa forteresse de rêve. Quand il commence sa construction, il a déjà 43 ans (on est aux alentours de 1880 et l’espérance de vie d’un facteur de la Drôme n’est pas la même que de nos jours…). Quand il l’achève, en 1912, il prend soin d’y inscrire “Travail d’un seul homme”. Peut-être pour se rassurer lui-même : solitaire, traité de fou, il a tout de même réussi à bâtir cette incroyable maison tout seul, de ses propres mains, en total autodidacte. Et le résultat est incroyable !

Mais l’histoire ne s’arrête pas tout à fait là car après l’achèvement de son Palais en 1912, le facteur repart à la recherche de nouvelles pierres à l’aide sa fidèle brouette. Son but ? Construire ce qui deviendra, finalement, sa maison éternelle : son tombeau.

En fait, le Palais idéal devait être la dernière demeure du facteur mais la loi Française alors en vigueur n’autorise pas ce dernier à y être enterré sans avoir été d’abord incinéré (allez savoir pourquoi…). Une pratique encore peu en vogue à l’époque. Le facteur décide donc de construire sa propre tombe dans le proche cimetière. Il raconte :

guillemet“Après avoir terminé mon Palais de rêve à l’âge de soixante dix-sept ans et trente-trois ans de travail opiniâtre je me suis trouvé encore assez courageux pour aller faire mon tombeau au cimetière de la Paroisse.
Là encore j’ai travaillé 8 années d’un dur labeur. J’ai eu le bonheur d’avoir la santé pour achever ce tombeau appelé « Le Tombeau du silence et du repos sans fin » – à l’âge de 86 ans.
Ce tombeau se trouve à un petit kilomètre du village d’Hauterives. Son genre de travail le rend très original, à peu près unique au monde, en réalité c’est l’originalité qui fait sa beauté.
Grand nombre de visiteurs vont aussi lui rendre visite après avoir vu mon « Palais de rêves » et retournent dans leur pays émerveillés en racontant à leurs amis que ce n’est pas un conte de fée, que c’est la vraie réalité. Il faut le voir pour le croire. C’est aussi pour l’Éternité que j’ai voulu venir me reposer au champ de l’Égalité.”

Extrait du cahier N° 3 du Facteur de décembre 1911, Hauterives – Drôme, écrit par son auteur Monsieur Ferdinand Cheval, Source : Site officiel du Palais idéal du Facteur Cheval

L’art brut : art des fous ou des esprits purs ?

Pour autant, le Facteur Cheval n’est pas considéré comme un artiste comme les autres. On parle d’Art brut pour qualifier les œuvres comme la sienne. Une expression qui couvre quantité de créations et, surtout, de créateurs différents. Par exemple, beaucoup de gens sont encore persuadés aujourd’hui que l’Art brut est le nom donné aux créations les plus extraordinaires (entendez bien, celles qui sortent le plus de l’ordinaire) des personnes atteintes de troubles psychologiques plus ou moins graves.

Le Facteur Cheval et sa brouette,
Le Facteur Cheval et sa brouette,
Bibliothèque municipale de Lyon

Mais le Facteur Cheval était-il fou ? Certes, il n’était pas artiste de profession et/ou de formation. Rien que pour cela, son travail est classé dans la catégorie “Art brut”. Ce qui n’enlève rien à la qualité de son œuvre. L’Art brut n’ayant pas vocation à être une catégorie artistique valant moins qu’une autre (en tout cas, à mes yeux).
Ses voisins semblent en tout cas avoir longtemps pensé que le pauvre homme était fou. Il faut dire que durant sa tournée de facteur, il accumulait des pierres qu’il retournait chercher, une fois sa journée terminée, à l’aide de sa très chère brouette qu’il appelle sa “fidèle compagne de peine” (mais nous avons bien un Fossoyeur qui parle à une pelle, de nos jours ! :p).
Mais ce qui fait vraiment du Facteur Cheval un artiste “brut”, c’est tout simplement qu’il ne cherchait pas à réaliser une œuvre d’art ni à être artiste : il faisait ce qu’il ressentait l’envie de faire, sans se poser davantage de questions existentielles, transcendantes, métaphysiques, ou tout ce que vous voulez. Il essaiera toutefois de faire connaître son travail de son vivant et ira même jusqu’à engager une “bonne” chargée des visites guidées en 1907.
Mais si son œuvre est une architecture, elle ne ressemble à aucune autre, elle ne correspond à aucun mouvement et ne répond à aucune règle architecturale ou sculpturale. Forcément, puisque Joseph Ferdinand Cheval n’est ni architecte, ni sculpteur ! C’est ce qui fait de lui un artiste “brut”.

Son travail va pourtant inspirer les artistes de son temps et ceux qui vont suivre. En particulier les surréalistes. En 1932, André Breton rendra un hommage au Facteur Cheval à travers un  poème intitulé : “Le Revolver à cheveux blancs”.

En 1969, André Malraux, alors Ministre de la Culture, fait classer le Palais idéal aux Monuments Historiques, au titre de l’art naïf. Un “vrai” art, cette fois, pourrait-on dire car il s’agit d’un mouvement artistique auquel appartient notamment le Douanier Rousseau. Voilà le facteur devenu artiste. Quant à son Palais, il a accueilli 150 800 visiteurs venus du monde entier rien qu’en 2013.

Vous comprendrez donc que, même si c’est bien souvent une critique que l’on m’adresse lorsque l’on me dit que mes créations sont “naïves”, je le prenne plutôt bien. A bon entendeur !


Cet article vous a plu ? Ou pas ? Vous pouvez tout me dire dans les commentaires ci-dessous ! N’hésitez pas ! ✌


Sources :
Site Officiel du Palais Idéal du Facteur Cheval
Page Facebook Officielle du Palais Idéal
Le Jardin des Arts
Wikipédia : Le Palais idéal
Wikipédia : Ferdinand Cheval


Un Jardin d’Eden au Japon : Floating Flower Garden

L’œuvre dont je vais vous parler aujourd’hui est actuellement exposée au Miraikan de Tokyo (Musée des Sciences et de l’Innovation) mais elle fait parler d’elle par-delà les frontières.

Il s’agit d’une installation du collectif TeamLab, un groupe d’artistes japonais connu pour concevoir des œuvres utilisant les technologies. Or, l’œuvre dont il sera question ici est un savant mélange d’art et de science.


Sommaire de l’article

Les jardins suspendus de Babylone, version XXIe siècle
Art + Technologie + Nature : Un jardin hydroponique
Suspendre des fleurs : Pourquoi ? Pour quel effet ?
Plus exactement, les fermes verticales, qu’est-ce que c’est ?
Des fleurs… pour nos tombes ?
Pourra-t-on vivre à jamais dans nos jardins suspendus ?
En savoir un peu plus sur TeamLab


Les jardins suspendus de Babylone, version XXIe siècle

Intitulée Floating Flower Garden (“Jardin de Fleurs Flottantes”), l’œuvre est une installation immersive : il s’agit d’une salle remplie de pas moins de 2300 fleurs. Le spectateur entre dans la pièce et, peu à peu, les fleurs s’écartent sur son passage, comme si elles se mettaient à flotter autour de lui. Une fois qu’il est passé, elles redescendent. Ainsi, le spectateur se retrouve comme dans une bulle fleurie. Un jardin d’Eden. Magique !

Mais la technologie utilisée dans cette oeuvre ne se résume pas seulement au système “intelligent” qui détecte les mouvements du spectateur pour faire monter ou descendre les végétaux. Ce qui est surtout intéressant, en fait, c’est que ces fleurs sont bien vivantes : elles continuent de pousser, de grandir grâce à un procédé mis en place par TeamLab.

Même si TeamLab a gardé ce procédé secret, on peut penser qu’il s’agit d’un procédé d’hydroponie. Oula ! Ne fuyez pas, je vous explique : c’est un système permettant de faire pousser des plantes en dehors de la terre. Un système qui, dit-on, était déjà utilisé à Babylone, au sein des mythiques Jardins Suspendus ! Et un système qui est peu à peu en train de refaire surface et de se faire connaître du grand public depuis que l’idée de créer des fermes verticales, en plein cœur des villes, fleurit un peu partout sur la planète (vous trouverez plus de détails sur les fermes verticales plus bas dans cet article).

Art + Technologie + Nature : Un jardin hydroponique

« Flowers and I are of the same root, the Garden and I are one »Les fleurs et moi avons les mêmes racines, le jardin et moi sommes un. ») annonce la vidéo qui permet de se rendre compte de ce que donne vraiment cette installation (voir ci-dessus). Autrement dit, le visiteur est appelé à venir se confondre avec la nature, à ne faire plus qu’un avec elle. Le message porté est clairement écologique : nous possédons des racines communes avec les fleurs parce que nous partageons la même terre, parce que nous naissons sur la même terre et parce que nous ne pouvons naître que sur cette terre. En ne protégeant pas les fleurs (et la nature, plus largement), c’est aussi notre propre vie que nous mettons en danger. Ou, en tout cas, celle de nos enfants.

Le message est éculé mais il n’y a pas de mal à le rappeler encore une fois. D’autant plus que l’installation du collectif TeamLab semble faire l’unanimité sur au moins un critère : elle est superbe. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab.

Suspendre des fleurs : Pourquoi ? Pour quel effet ?

On peut, en effet, se demander d’où nous vient cette envie de suspendre des plantes.

Comme je le disais, cette œuvre de TeamLab peut faire penser aux plus célèbres jardins suspendus du monde : ceux de Babylone. Nous avons tous déjà entendu parler de ces jardins fabuleux. Pourtant, on ignore encore aujourd’hui s’il s’agissait d’un mythe ou d’une réalité…

Pour la petite histoire : Le Roi Nabuchodonosor II (assez célèbre puisqu’il apparaît notamment dans l’Ancien Testament, rien que ça, je vous passe les détails), aurait fait ériger ces jardins pour rappeler à son épouse les montagnes verdoyantes de son lointain pays. Romantique à souhait, non ? Le problème, c’est que les archéologues n’ont pas encore retrouvé les vestiges de cette construction. Nous n’avons donc pas de preuve indéniable de son existence (ce qui n’est pas le cas pour d’autres Merveilles du monde Antique comme la Bibliothèque d’Alexandrie, par exemple, dont nous savons qu’elle a véritablement existé).

En fait, tout ce dont nous disposons, ce sont des documents antiques racontant des témoignages encore plus anciens dont nous n’avons, là, par contre, aucune trace écrite… Pour le dire plus simplement : Bidule a raconté que Machin avait vu ça et que c’était génial ! Vous me suivez ?

Et c’est finalement au philosophe Philon d’Alexandrie que nous devons la description des jardins restée la plus célèbre : “Le jardin qu’on appelle suspendu, parce qu’il est planté au-dessus du sol, est cultivé en l’air ; et les racines des arbres font comme un toit, tout en haut, au-dessus de la terre”. (Source : Georges Roux, Architecture et poésie dans le monde grec, Maison de l’Orient Méditerranéen,‎ 1989, p. 301)

A la fin du film d'animation Le Château dans le ciel de Hayao Miyazaki, le château n'est finalement plus qu'un immense arbre volant.
A la fin du film d’animation Le Château dans le ciel de Hayao Miyazaki, le château n’est finalement plus qu’un immense arbre volant.

Ca ne vous rappelle rien ? Personnellement, des racines qui feraient comme un toit au-dessus de ma tête, ça me rappelle sacrément l’oeuvre de TeamLab, juste au-dessus. (bon, ok, Philon parle d’arbres, et je vous parle de fleurs, mais y’a de l’idée !)

Bon, même s’il est assez peu probable que le Roi Nabuchodonosor II ait réussi à trouver des architectes/ingénieurs/magiciens pour faire voler des arbres façon Château dans le Ciel, la légende reste belle et elle a surtout beaucoup marqué les esprits. Il est tout de même plus probable que ces jardins étaient des terrasses, tout “simplement” (pas si simplement que ça, en fait, mais plus simplement que s’ils avaient dû faire voler des arbres, disons). Notons quand même que Babylone était une ville fantastique pour l’époque. Il suffit de voir la magnifique Porte d’Ishtar (ci-dessous), également construite sous le règne de Nabuchodonosor II, pour en juger. Si les jardins suspendus ont véritablement existé, il suffit de voir la splendeur de cette porte pour imaginer à quel point ils devaient être sublimes !

La porte d'Ishtar au musée de Pergame (Berlin) Construite en 580 av. J.C. à Babylone. La porte d'Ishtar est une des huit portes de la cité intérieure de Babylone. Cette porte est dédiée à la déesse Ishtar.
La porte d’Ishtar au musée de Pergame (Berlin)
Construite en 580 av. J.C. à Babylone.
La porte d’Ishtar est une des huit portes de la cité intérieure de Babylone. Cette porte est dédiée à la déesse Ishtar.

Vous allez me dire, c’est bien beau tout ça, mais pourquoi cherche-t-on à faire flotter des plantes, alors ?

Faire sortir les plantes de la terre et réussir à les faire pousser, à les maintenir en vie malgré tout, c’est un peu jouer au dieu tout-puissant. Parce que c’est parvenir à dépasser les lois de la nature et à en créer de nouvelles pour son propre intérêt.

En fait, si Nabuchodonosor II avait fait construire ses jardins suspendus pour son épouse, nous avons aujourd’hui l’envie de construire des fermes verticales dans un but beaucoup plus prosaïque : nous ne pourrons pas toujours nourrir les habitants des villes, de plus en plus nombreux, avec nos champs et notre agriculture actuels. Tout simplement parce que nous manquerons de place et de ressources nécessaires. L’idée des fermes verticales serait donc de faire pousser les champs en hauteur et non plus à l’horizontal. De fait, il faudrait donc faire sortir de terre les végétaux que nous voudrions y faire pousser. Et revoilà nos rêves de jardins suspendus !

Plus exactement, les fermes verticales, qu’est-ce que c’est ?

Représentation en 3D pour le projet "Paris Smart City 2050".
Représentation en 3D pour le projet “Paris Smart City 2050”.
Exemples de fermes verticales imaginées par l’architecte Vincent Callebaut pour Paris (Porte d’Aubervilliers).

Ce sont des fermes dans des gratte-ciel ; des champs en plein cœur de la ville !

Le jardin suspendu n’est pas seulement beau, il est aussi très pratique : la terre pèse lourd tandis que le procédé hydroponique qui permet la création de tels “jardins” (ou de fermes entières) et dont je vous parlais plus avant, permet de s’en passer totalement. On gagne donc en place.

Ferme verticale imaginée par l'architecte Blake Kurasek, 2008.
Ferme verticale imaginée par l’architecte Blake Kurasek, 2008.

Une place qui nous manque de plus en plus ! Car si la population mondiale augmente d’année en année, la place au sol, elle, reste la même. Il faut donc de plus en plus penser notre monde à la verticale : quand on ne peut plus s’étendre sur la terre, il faut envisager de grimper vers les cieux qui, eux, ont l’avantage d’être potentiellement infinis. Cela vaut pour les habitations (les immeubles en tout genre, les buildings, les gratte-ciel) mais cela risque de valoir pour de plus en plus d’autres choses. Notamment pour l’agriculture : c’est l’idée des fermes verticales.

Les fermes verticales ont aussi pour vocation de rendre les aliments de demain plus sains. L’hydroponie permet aussi cela puisqu’elle permet de donner aux plantes ce dont elles ont besoin pour vivre et pour se développer au mieux sans avoir recours à tous nos pesticides et autres produits chimiques d’aujourd’hui.
Notons d’ailleurs que si les plantes poussent en intérieur, il devient possible de faire en sorte que les nuisibles n’y aient pas accès. Les pesticides deviennent donc inutiles.

Ferme verticale imaginée par l'architecte Blake Kurasek, 2008. Aperçu de ce qui pourrait être cultivé à l'intérieur, sur les différents niveaux.
Ferme verticale imaginée par l’architecte Blake Kurasek, 2008.
Aperçu de ce qui pourrait être cultivé à l’intérieur, sur les différents niveaux.

De plus, au procédé hydroponique s’ajoutent des études poussées sur la lumière. Car les plantes auront toujours également besoin de lumière pour vivre. Avec les recherches menées notamment sur les LED (qui consomment peu et durent longtemps), il devrait devenir possible de faire pousser toutes sortes de plantes, aussi exotiques soient-elles, partout dans le monde. Y compris dans des régions où il était jusqu’alors impossible de les faire pousser.
Résultat ? Moins d’importation et donc moins de pollution due au transport des marchandises ; moins de pertes, de gâchis liés au temps de conservation des aliments ; et aussi moins de produits chimiques censés, justement, allonger le temps de conservation des aliments. Et, au final, si tout va bien, un coût plus bas pour le consommateur puisque tout sera conçu sur place, à deux pas de chez lui.

Voilà, pour résumer, le projet fou des fermes verticales. Reste à voir si le futur en fera une réalité ou si elles resteront de pures utopies architecturales !

Des fleurs… pour nos tombes ?

Avec un résultat à la fois proche et bien différent, l’artiste Rebecca Louise Law est également connue pour ses installations de “fleurs suspendues”. Elle n’utilise pas de technologie dans ses œuvres mais elle parvient aussi à nous faire vibrer grâce aux couleurs et aux formes des bouquets qui viennent habiller les plafonds des différents endroits qu’elle investit (musées, églises ou salle de théâtre, par exemple). Après tout, quoi de plus naturellement artistique qu’une fleur ?

Toutefois, ses fleurs coupées ne sont pas sans rappeler les fleurs que l’on vient déposer sur les tombes. Or, le mythe Babylonien est certes, merveilleux, mais il n’en est pas moins trouble : la cité glorieuse a aujourd’hui complètement disparu, elle n’a pas su éviter son déclin malgré ses trésors, sa technologie, son savoir. Si nous devons donc nous inspirer de cette ville, à n’en pas douter, nous devons aussi nous souvenir qu’elle ne fut pas immortelle. Les oeuvres de Rebecca Louise Law peuvent aussi donner l’impression que les fleurs nous tombent dessus ; une averse de fleurs nous tombent sur la tête, tombe sur notre monde. Quel sens donner à cela ? Doit-on y voir un espoir ou, au contraire, le signe de notre fin ? “Les feuilles mortes se ramassent à la pelle”, disait le poète.
Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law

Pourra-t-on vivre à jamais dans nos jardins suspendus ?

Gulliver découvrant Laputa, la ville volante. Gravure de J.J. Grandville, vers 1856.
Gulliver découvrant Laputa, la ville volante.
Gravure de J.J. Grandville, vers 1856.

Essayons d’être plus clair.

Comme nous l’avons vu, la description des jardins suspendus de Babylone par Philon d’Alexandrie peut rappeller le Château dans le Ciel de Hayao Miyazaki. Ce dernier s’est lui-même inspiré de la cité volante de Laputa, inventée dans Les Voyages de Gulliver par Jonathan Swift (1721) pour imaginer ce château-arbre volant.

Or, l’histoire que Hayao Miyazaki raconte autour de cette ville volante réinvente le mythe d’Icare : à vouloir s’approcher trop près du Soleil, on finit par se brûler les ailes. Autrement dit, si nous parvenons à nous élever de plus en plus (au sens propre comme au figuré), n’oublions pas de prendre garde car, en cas de problème, la chute sera d’autant plus rude.

A moins qu’il n’y ait plus jamais de chute possible ? C’est  ce qui arrive aux habitants fictifs de Laputa : ils ne se considèrent plus vraiment comme des êtres humains puisqu’ils vivaient au-dessus de la terre : ils oublient que l’homme ne peut pas vivre à jamais séparé de la “terre nourricière”. « Les fleurs et moi avons les mêmes racines, le jardin et moi sommes un » disait la vidéo de TeamLab : si une fleur doit pousser dans la terre, nous aussi, d’une certaine façon.

Dans le Château dans le Ciel, on sait que les habitants finissent par disparaître. On ne sait pas s’ils sont tous morts ou s’ils ont un jour tous décidé de regagner la terre ferme. Ils n’étaient en tout cas plus capables de vivre sur cette île volante. Il faut dire qu’elle était devenue plus dangereuse pour eux (et pour les habitants d’en-dessous) que véritablement bénéfique.

Il s’agit de ne pas confondre besoin (nous devons construire des fermes verticales car nous allons manquer de place au sol) et envie, voire vanité (créons des fermes verticales car on peut le faire et c’est cool !).

Du coup, on peut en effet se demander si, à long terme, l’hydroponie sera viable. Pourra-t-on faire à jamais pousser des plantes dans des tours ? Seront-elles d’aussi bonne qualité que celles poussant dans la terre ferme ?

Pieds de bok choy (chou chinois) empilés verticalement sur 30 pieds de haut (un peu moins d'un mètre) dans une ferme urbaine de Singapour. Les légumes tournent sur un support en forme de A afin de leur assurer un éclairage uniforme.
Pieds de bok choy (chou chinois) empilés verticalement sur 30 pieds de haut (un peu moins d’un mètre) dans une ferme urbaine de Singapour.
Les légumes tournent sur un support en forme de A afin de leur assurer un éclairage uniforme.

A l’heure actuelle, les tours verticales restent de lointains rêves d’architectes. En effet, de tels bâtiments seraient actuellement trop coûteux à réaliser et à maintenir à flot (d’après The Economist). Pourtant, l’écologiste Dickson Despommier, qui est à l’origine et développe l’idée des fermes verticales depuis une décennie, n’en démord pas : pour lui, ces fermes vont devenir, dans les prochaines années, de plus en plus indispensables. En particulier dans des îles-villes comme Singapour, où la densité de population est telle et le manque de place tellement problématique, que l’importation est une absolue nécessité. Pour espérer devenir plus indépendant, des chercheurs de Singapour sont d’ailleurs déjà en train de développer des procédés de culture verticale, sur l’idée de Dickson Despommier. Nous sommes encore loin des tours entières mais ces plantes poussent déjà sur quelques mètres de hauteur !

En savoir un peu plus sur TeamLab

Voilà tout se qui se cachait, selon moi, derrière l’œuvre du collectif TeamLab. Je vous invite vivement à aller farfouiller sur leur site car la plupart de leurs installations sont vraiment belles ! Je vous partage, ci-dessous, quelques photographies qui en sont issues mais toutes les vidéos sont disponibles sur leur site. Vous verrez que leurs œuvres concernent souvent la nature, avec une poésie toute japonaise et des couleurs pop vraiment plaisantes et attrayantes. On y retrouve autant l’influence d’Hokusai que de Ghibli et de l’art manga en général. Leurs oeuvres sont des jardins de synthèse où, pourtant, tout est fait pour vous faire oublier la machine et vous transporter dans un monde plus beau ; dans un rêve.

Une des phrases qui accompagne leur oeuvre Flowers and People résume d’ailleurs assez bien cet article : “Flowers and People, Cannot be Controlled but Live Together” (“Les Fleurs et les Gens ne peuvent pas être contrôlés mais peuvent vivre ensemble.”) A méditer !


Cet article vous a plu ? Ou ne vous a pas plu du tout ? Vous avez quelque chose à ajouter, à corriger ? Tout simplement quelque chose à dire, un avis ? N’hésitez pas : les commentaires sont là pour ça ! :)

Et n’oubliez pas, “il faut cultiver notre jardin” disait Voltaire !

Sources :
Site officiel de TeamLab
Site officiel de Blake Kurasek
Urban Attitude, “Les fermes verticales, la révolution agroalimentaire est en marche”, Octobre 2013