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Bruegel : histoires au cœur de l’hiver

Joyeuses Fêtes à tous !

Je n’ai pas eu l’occasion de vous proposer un article d’Halloween cette année. Mais je suis contente de vous retrouver pour notre traditionnel article de Noël !

Cette année, je vous emmène au XVIème siècle. Voilà longtemps que nous n’avions pas fait un tel saut dans le temps ! Nous nous rendons en Belgique que nous appelons alors les Pays-Bas Espagnols. C’est l’hiver, la neige est tombée en abondance. La scène est idéale pour Pieter Bruegel l’Ancien, peintre de l’hiver.

Sommaire

Qui était Pieter Bruegel l’Ancien ?
Les petits théâtres de Bruegel
Bruegel l’Ancien, Bruegel le Jeune : plusieurs versions d’une même œuvre
Bruegel, entre mythe et réalité
Bruegel et Bruegel : de père en fils
Conclusion
Sources

Qui était Pieter Bruegel l’Ancien ?

Pieter Bruegel, dit l’Ancien (parce que son fils s’appelait aussi Pieter Bruegel, dit le Jeune, du coup, pas bête), ou Pierre Bruegel en France, est un peintre et graveur brabançon (ancien comté des Pays-Bas Espagnols, aujourd’hui situé en Belgique) du XVIème siècle. Il fait partie des plus célèbres peintres de l’Ecole Flamande, en plein Siècle d’Or Hollandais, parmi Jan van Eyck, Jérôme Bosch ou encore Pierre Paul Rubens, Vermeer ou Rembrandt.

De sa vie, on ne sait presque rien. On estime qu’il est né vers 1525 et l’on sait qu’il est mort à Bruxelles en 1569. Il existe peu de sources écrites à son sujet. Cela fait de lui un peintre relativement mystérieux (même s’il l’est moins que Jérôme Bosch, que les sujets de ses peintures ont participé à mystifier bien davantage ; j’espère que nous aurons l’occasion de parler de lui sur Studinano, un de ces quatre). Les peintures de Pieter Bruegel sont en effet très reconnaissables.

Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm, XVIe siècle (1563), Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm, XVIe siècle (1563), Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)

D’ailleurs, nous avions déjà parlé de Bruegel l’Ancien sur Studinano et, en particulier, de l’une de mes peintures préférée, qu’il a réalisé : la Tour de Babel (voir ci-dessus). Vous pouvez retrouver plus d’information sur cette œuvre dans cet autre article.

Les petits théâtres de Bruegel

Pieter Bruegel peint essentiellement la vie quotidienne du peuple de son temps et de son pays. Ses toiles fourmillent de vie et de détails qui donnent l’impression qu’elles bougent, comme si nous regardions les acteurs d’un théâtre miniaturisé. Ses personnages ont des trognes caricaturales, très expressives, comme s’ils portaient des masques grotesques. Cela leur permet de nous transmettre des émotions très variées.

Dans le même temps, cela a donné à Bruegel l’Ancien l’image d’un peintre de la joie. Les experts discutent beaucoup autour de cette réputation. Pour certains, les peintures du maître pourraient paraître plus joyeuses et gaies qu’elles ne le sont réellement. Pour d’autres, l’artiste dépeignait bien les bonheurs simples comme nul autre. Nous verrons plus après qu’il est parfois difficile de déterminer avec exactitude les intentions de Bruegel car sa production était essentiellement le résultat de commandes.

Pieter Bruegel l'Ancien, Paysage d'hiver avec patineurs et trappe à oiseaux, Huile sur bois, 37 × 55,5 cm, 1565, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.
Pieter Bruegel l’Ancien, Paysage d’hiver avec patineurs et trappe à oiseaux, Huile sur bois, 37 × 55,5 cm, 1565, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.

En tout cas, il faut reconnaître qu’il est troublant d’observer certaines de ses peintures, comme Paysage d’hiver avec patineurs et trappe à oiseaux (voir ci-dessus), une de ses oeuvres les plus populaires et les plus connues. Le peintre nous y détaille nombre de loisirs et de jeux auxquels les gens s’adonnent en toute quiétude sur la glace. Paradoxalement, nous nous attendrions naturellement à voir représentée la dureté des conditions de vie hivernales (froid, famine, maladies, accidents…). C’est pourtant une vie de plaisirs simples qui, à première vue, nous est présentée. Notre inconscient collectif a plutôt retenu le labeur incessant des paysans, des serfs et des autres membres du Tiers Etat, contraints de rendre des comptes aux Seigneurs locaux et payer de nombreux impôts.

Nous verrons que la peinture de Bruegel ne s’arrête néanmoins pas aux apparences. Les mises en scène de ses tableaux sont complexes mais permettent de raconter une multitude d’histoires en une scène fixe.

Comme dans un Où est Charlie d’un autre temps, Bruegel l’Ancien nous entraine dans des images devant lesquelles il n’est pas rare de devoir passer un certain temps pour en saisir tous les détails. Et si la scène peut paraître triviale, dans un premier temps, elle recèle souvent des trésors.

C’est le cas de la toile que j’ai choisi de vous présenter aujourd’hui, en cette période de Noël : l’Adoration des Mages (oui, vous aurez envie de manger des galettes avant même d’avoir mangé vos bûches, c’est comme ça).

Bruegel l’Ancien, Bruegel le Jeune : plusieurs versions d’une même oeuvre

Bruegel a réalisé plusieurs peintures sur ce sujet alors précisons : nous parlerons essentiellement de l’Adoration des Mages dans un paysage d’hiver (parce qu’on veut de la neige en hiver, bon sang ! Rendez-nous notre climat nordique, qu’on puisse à nouveau blaguer sur nos igloos ch’tis !), réalisée en 1563. Il s’agit de cette œuvre :

Pieter Bruegel l'Ancien, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.

Il existe plusieurs versions de l’œuvre . On fait le compte : Bruegel a peint plusieurs tableaux représentant la scène de l’Adoration des Mages. Et l’Adoration des Mages dans un paysage de neige a ensuite été copiée plusieurs fois par son fils.

Personne n’est perdu ?

Alors voici l’explication : il n’était pas rare qu’un peintre peigne plusieurs fois un même sujet, notamment religieux, sous des angles plus ou moins différents. Il n’était pas rare non plus que des peintres fassent deux versions (ou plus) d’un même tableau. Les raisons à cela étaient diverses : certains tableaux étaient des essais, d’autres des copies conçues pour la vente. Dans le cas de Bruegel l’Ancien, notons que son fils Bruegel le Jeune a pu réaliser des copies d’œuvres de son père (a priori, pour satisfaire des commandes et, ma foi, il faut bien manger, hein !) Les talents d’imitateur de Bruegel le Jeune envers l’œuvre de son père sont souvent soulignés. Et, en effet, si je vous proposais un petit qui a peint quoi, vous seriez bien embêtés pour y répondre (et moi aussi, très certainement, car j’ai eu des surprises en écrivant cet article).

En ce qui concerne l’Adoration des Mages dans un paysage d’hiver, j’ai pu admirer celle du Musée Correr de Venise (voir ci-dessus). Mais il faut avouer que mes photos ne sont pas bien belles. La version que je vais donc vous proposer d’admirer est celle de la Reinhart Collection, qui se trouve aujourd’hui dans la villa Am Römerholz à Winterthur (un nom de circonstance ;)) dans le Canton de Zurich en Suisse.

De plus, le tableau que j’ai vu a été peint par Bruegel Le Jeune et non pas Bruegel l’Ancien. Et ce n’est qu’une des copies de cette toile. Mais cela nous donnera l’occasion de jouer au jeu des sept différences ensemble ;)

Bruegel, entre mythe et réalité

La peinture que j’ai choisie est une huile sur bois de 1563 qui nous montre une vue d’un village de Flandres tel qu’il devait en exister au XVIème siècle, au temps de Bruegel l’Ancien.
Il neige à gros flocons mais de nombreuses personnes se pressent dans les rues.

Pour décrire au mieux cette peinture pleine de vie, nous allons procéder par étapes. Commençons par l’arrière plan.

Peindre l’hiver
Détail : un château à l'arrière plan, dans les brumes hivernales. Pieter Bruegel l'Ancien, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.
Détail : un château à l’arrière plan, dans les brumes hivernales.
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.

Au bout de l’allée principale, nous pouvons distinguer la silhouette d’une bâtisse beaucoup plus grande que les autres. Elle est vraisemblablement en pierre et possède des tours et une entrée qui semble assez monumentale. Il s’agit très probablement d’un château. Des gardes en armure et armés protègent le passage. Il s’agit de la rangée de personnages qui se trouvent juste derrière la roue.

On voit passer de nombreux personnages courbés par le froid. Ils tentent vainement de se réchauffer en serrant leurs bras sur leur poitrine. Au premier plan, un enfant semble faire de la luge sur l’eau gelée. D’un trou dans la glace, des personnes viennent tirer de l’eau qu’ils ramènent à l’aide de seaux. D’autres portent des sacs ou semblent couper du bois. Sous une sorte de tente, un feu réchauffe quelque chose. C’est la seule source de chaleur qui existe dans cette image.

Détail : habitants tirant de l'eau depuis un trou dans la glace. Un enfant faisant de la luge tandis que sa mère semble lui crier de revenir à elle. Pieter Bruegel l'Ancien, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.
Détail : habitants tirant de l’eau depuis un trou dans la glace. Un enfant faisant de la luge tandis que sa mère semble lui crier de revenir à elle.
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.

On perçoit bien la dureté de l’hiver qui frappe le village. On dit que Bruegel est un des premiers à peindre la neige.

“Bruegel est l’un des premiers à représenter l’hiver en tableaux monumentaux, insistant sur la représentation de la neige. Avec lui, l’hiver devient un sujet.”

RTBF, “Bruegel et ses paysages d’hiver, un témoignage historique du climat au XVI siècle ?”, 03/12/2018 

Il serait tombé en admiration devant les paysages enneigés qu’il a croisés lors de son Grand Tour (1553-1555), voyage initiatique que de nombreux artistes ont longtemps effectué en Italie pour apprendre leur métier auprès des grands maîtres de cette région du monde. Il en a ramené des croquis des montagnes et des paysages hivernaux qu’il a pu observer.

“C’est dans les premiers temps d’une carrière assez courte (une vingtaine d’années), en 1552, que Bruegel effectue son voyage en Italie, d’où il rapporte, non des vues de monuments antiques, comme les autres « fiamminghi », mais des dessins de paysages, alpins en particulier. Commencés sur le motif et terminés à l’atelier, ces dessins sont absolument remarquables. Avec autant de précision dans le détail que de souplesse et de légèreté dans les graduations lumineuses, ils rendent compte, dirait-on, d’une expérience exaltante, comme si l’auteur éprouvait l’ivresse de l’immensément ouvert, de l’infini déploiement de la croûte terrestre – montagnes, vallées, plaines, fleuves, lacs, villes – sous la béance du ciel. Il y a là un sentiment de la totalité du monde, comparable seulement à ce qu’un Léonard de Vinci avait exprimé dans ses rares dessins de paysages. Ces dessins des Alpes furent déterminants pour l’art de Bruegel qui, par la suite, emplit nombre de ses tableaux de sublimes paysages, où les grasses campagnes se hérissent d’hétéroclites pitons rocheux, paysages qui englobent littéralement les scènes religieuses ou profanes qui s’y déroulent. Certes, Bruegel reprend là une tradition instaurée par Joachim Patinir, à Anvers même, dans les premières décennies du siècle : la formule du « paysage monde », vue panoramique déployée à perte de vue. Mais, là où Patinir « miniaturisait » l’infini, noyant tout dans un air bleu, enchanteur et irréel, Bruegel dote l’immensité, terre et ciel, de la même consistance concrète qu’il confère aux détails des premiers plans. L’espace ainsi construit est colossal, parfois même vertigineux.”

Manuel Jover, “Bruegel, le géant flamand”, dans Connaissance des Arts, 31/07/2019

Dans ce tableau, on peut trouver deux explications à cet hiver rude :

  • Dans un premier temps, une observation de la météo de son temps. L’hiver était alors plus marqué qu’aujourd’hui dans les régions du Nord de l’Europe, frappées par une petite ère glacière qui durera jusqu’au milieu du XIXème siècle.
  • Dans un second temps, une allégorie montrant la dureté de la vie à cette période de l’Histoire dans son pays.
Détail : une église semble être en ruines. Pieter Bruegel l'Ancien, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.
Détail : une église semble être en ruines.
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.

Pour appuyer cette idée, un autre grand bâtiment se distingue des autres, à droite de la peinture. Il semble en ruine mais ses fenêtres ressemblent à celles des églises ou des cathédrales. Un des murs semble maintenu par une grande poutre en bois. On devine que ce qu’il reste de l’édifice menace de s’effondrer.

Une scène ; des histoires multiples

Bruegel voulait-il témoigner de l’état de son pays à l’époque où il a peint cette scène ? L’église en ruine pourrait être la représentation, factuelle ou imagée, des Guerres de Religion qui agitent alors l’Europe. De plus, peu de temps après la réalisation de cette peinture, signe qu’une crise secoue ce territoire, les Pays-Bas Espagnols connaîtront un conflit que l’on surnomme la Révolte des Gueux (ou Guerre de Quatre-Vingt Ans). Représenter ainsi un bâtiment religieux, dans un état de délabrement avancé (il n’a plus de toit, il neige dans ce qui fut son intérieur), peut être le signe des conflits qui marqueront l’Histoire, en particulier des cultes, du XVIème au XVIIIème siècle.

“Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525-1569), le grand, le fondateur de la dynastie à ne pas confondre avec ses fils Pieter Bruegel II dit « d’Enfer » et Jan Bruegel dit « de Velours », vécut en un siècle où son pays, la Flandre d’alors, était sous le joug de la couronne espagnole, qui réprimait férocement toute contestation. Le Conseil des Troubles fut instauré pour cela. Et l’Inquisition châtiait tout ce qui était suspecté d’hérésie, en un temps où la Réforme se répandait dans tout le nord de l’Europe. Les années 1560 furent celles où se nouèrent des luttes qui, à terme, menèrent à l’indépendance des Pays-Bas.”

Manuel Jover, “Bruegel, le géant flamand”, dans Connaissance des Arts, 31/07/2019

Pourtant, à l’opposé gauche de la peinture, une scène vient casser l’apparent réalisme et la trivialité de la scène. Une histoire bien connue : dans une étable, on aperçoit la Vierge Marie et son enfant, Jésus, dans ses bras. Des pèlerins arrivent pour lui présenter leurs vœux et ce ne sont pas n’importe lesquels : les Rois Mages.

L’Adoration des Mages
Détail : les Rois Mages viennent visiter la Sainte Vierge. Pieter Bruegel l'Ancien, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.
Détail : les Rois Mages viennent visiter la Sainte Vierge.
Pieter Bruegel l’Ancien, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 35 x 55 cm, 1563, Am Römerholz, Suisse.

C’est cette toute petite partie qui donne son nom à cette peinture, comme révélée par une observation minutieuse de l’ensemble : l’Adoration des Mages. Le récit biblique, tiré de l’Evangile selon Matthieu, raconte que des Rois Mages seraient venus d’Orient, guidés par une étoile (l’Etoile du Berger qui s’est finalement avérée être la planète Vénus et non une étoile) pour rendre hommage à Jésus. Ils sont trois : Melchior, Gaspard et Balthazar. Ils auraient apporté avec eux des présents : l’or, la myrrhe et l’encens. C’est cette histoire que l’on surnomme l’Adoration des Mages et qui fut représentée nombre de fois au cours de l’Histoire des Arts. Nous avons vu que Bruegel lui-même en avait fait plusieurs versions, signe de son importance dans l’imaginaire chrétien.

Pieter Bruegel le Jeune, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.
Pieter Bruegel le Jeune, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.

Dans la version de Bruegel Le Jeune (voir ci-dessus), l’ensemble de la scène est plus détaillée, bénéficie d’un traitement plus net et il ne neige pas.  Les couleurs sont également plus vives. Cela nous permet de voir davantage de détails.

Détail : Adoration des Mages par Bruegel le Jeune. Pieter Bruegel le Jeune, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.
Détail : Adoration des Mages par Bruegel le Jeune.
Pieter Bruegel le Jeune, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.

Dans la partie qu’il consacre à l’Adoration des Mages, certains chercheurs pensent qu’il aurait pu glisser un portrait de son père, Bruegel l’Ancien, parmi les Rois Mages (voir ci-dessus).

Détail : Des soldats en bleu et or. Pieter Bruegel le Jeune, L'Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d'hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.
Détail : Des soldats en bleu et or.
Pieter Bruegel le Jeune, L’Adoration des Mages dans un paysage de neige (ou dans un paysage d’hiver), Huile sur bois, 36 x 57 cm, n.d., Collection particulière, France.

Sur cette version de la peinture, on peut voir plus clairement certains personnages. C’est le cas notamment de certains soldats ou gardes de la cité (voir ci-dessus) qui semblent porter des armoires bleues et or. Les vêtements des personnages sont aussi beaucoup plus détaillés, là où dans la version de son père, tout semble frémir dans le froid comme sous une vraie tempête de neige. Chez Bruegel l’Ancien, la touche est plus marquée. Tandis que chez Bruegel le Jeune, on pourrait presque parler d’un style plus “cartoonesque” tant les contours des formes sont précises et les couleurs marquées. D’autant plus que l’on retrouve les personnages burlesques de son père, à la carrure forte, la tête quasiment visée aux épaules et le tronc court, rappelant les personnages de certains de nos dessins animés modernes et contemporains, aux silhouettes simplifiées et enfantines.

Comme dans de nombreuses peintures religieuses, les espace-temps se superposent ici. La réalité rencontre la fiction, les légendes, la mythologie. Ici, la vie au XVIème siècle, au cœur des Pays-Bas Espagnols, fusionne avec le temps de la Bible et sa réalité, son imaginaire. L’étable où Jésus aurait vu le jour est transposée dans un autre lieu et une autre époque : de Béthléem au Nord de l’Europe ; de l’Antiquité (si tant est que nous puissions dater comme un fait véritable la naissance de Jésus) à la Renaissance. Ainsi, les légendes bibliques deviennent intemporelles et universelles. De plus, dans un esprit humaniste, elles sortent du monde sacré pour entrer, comme c’est le cas ici, dans la vie de tout un chacun. Le monde des dieux n’est plus ; il est inscrit dans le monde humain.

“Même les scènes bibliques ou historiques se déroulent dans le monde contemporain de l’artiste, en costumes modernes et dans un environnement flamand. Ce processus d’actualisation des thèmes n’est ni nouveau ni unique en son temps, certes. Mais l’actualisation, chez Bruegel, est aiguë, elle acquiert une pertinence et une acuité de sens inédites jusqu’alors. Et qui culminent peut-être dans l’Adoration des mages dans un paysage d’hiver, du musée de Winterthur, où l’événement passe presque inaperçu, dans un coin, voilé par les myriades de flocons tombant sur les villageois affairés. Le sacré s’insère dans la vie quotidienne avec un naturel déconcertant, le peintre graduant à sa guise les effets de réalité.”

Manuel Jover, “Bruegel, le géant flamand”, dans Connaissance des Arts, 31/07/2019

On remarque d’ailleurs que la vie continue autour de la scène biblique, pourtant ô combien importante pour les croyants. Elle n’est pas un évènement pour les autres personnages visibles ; l’histoire est rendue ordinaire. Elle est mise sur le même plan que le reste. Elle n’occupe d’ailleurs qu’une toute petite partie du tableau, en bas, à gauche. Une partie est même dissimulée par un pan de mur et les nombreux flocons qui agitent l’ensemble du tableau. C’est l’être humain ordinaire qui occupe la place centrale de l’œuvre et non plus le sacré, la religion et ses icônes.

La pratique, assez iconoclaste d’ailleurs, n’est pas sans lien avec l’expansion du Calvinisme et, plus généralement, du Protestantisme.  Notons, de plus, que la Vierge Marie, tout comme les Rois Mages considérés comme des Saints dans la religion catholique, sont représentés sans auréole. Ils semblent être de simples humains ordinaires.

Semblent bien exister des liens avec les Guerres de Religion ainsi qu’avec l’Humanisme de la Renaissance qui fait évoluer les mentalités depuis déjà plusieurs décennies, plaçant l’Homme au centre des préoccupations, plutôt que Dieu (ou les dieux).

Bruegel et Bruegel : de père en fils

Comme le rappellent les chercheurs ayant contribué à l’ouvrage Bruegel et l’Hiver (voir Sources), il est important de ne pas analyser une œuvre uniquement sur ce qu’elle représente mais de chercher aussi à qui elle était destinée.

Il y a plusieurs histoires dans un tableau, quel qu’il soit, et c’est d’autant plus vrai chez Bruegel comme chez son fils, qui furent les peintres d’une certaine élite bourgeoise locale. Ces histoires qui s’entremêlent comme les fils d’une toile sont :

– D’abord, le sujet du tableau (dans le cas qui nous intéresse : l’Adoration des Mages).
– La représentation que l’artiste fait du sujet (l’Adoration des Mages plongée dans une scène de genre, sous la neige du Nord de l’Europe).
– Le contexte historique au moment où l’œuvre est réalisée (ici, les Guerres de Religion, notamment).
– Et l’un des points souvent mis de côté, voire oublié : à qui le tableau est-il destiné ?

C’est moins le cas aujourd’hui (encore que… vaste débat !) mais les artistes ont très longtemps dépendu de mécènes et de commanditaires. Des personnes souvent fortunées et puissantes. Leurs œuvres étaient essentiellement des commandes. Autrement dit, ils ne peignaient pas ce qu’ils voulaient et leur travail devait plaire pour être acheté. Comme n’importe quel autre bien. Ils étaient ce que nous appellerions des artisans, de nos jours, voire des graphistes ou des designers (je me suis déjà souvent opposée aux gens qui considèrent que les artisans, graphistes et autres créateurs et créatifs ne sont pas des artistes : bien sûr qu’ils le sont ! Aucun artiste ne vit d’amour et d’eau fraîche, malheureusement.)

Par ailleurs, l’on sait que Bruegel était aussi dessinateur. Les gravures tirées de ses dessins, largement diffusées, lui ont apporté une certaine notoriété. Il signait ses toiles, comme de plus en plus d’artistes de l’époque, preuve qu’il devait être reconnu de son vivant.

Tout laisse croire que les affaires marchaient bien, pour lui.

Bref, si Bruegel et son fils dépeignent leur époque et que leurs peintures s’inscrivent dans l’air du temps, c’est aussi pour répondre à des commandes. Il convient donc d’être prudent avant de penser qu’une œuvre est porteuse d’un message ou représente une critique de son temps. En effet, quand un banquier lui commande une peinture, on imagine qu’il est serait malvenu de lui livrer la représentation de la misère économique et sociale du pays, causée par des impôts trop lourds.

Après lecture de Bruegel et l’Hiver, le journaliste Harry Bellet écrit dans Le Monde des Livres :

En collaborant avec une équipe de recherche internationale, les historiens d’art ont reçu le secours d’autres historiens. Leurs approches croisées permettent de bousculer quelques idées reçues, comme celle qui lisait dans Le ­Dénom­brement de Bethléem une critique du peintre contre les impôts injustes écrasant les pauvres gens. Une fois identifié le commanditaire du tableau, Jan Vleminck, banquier de la régente Marguerite de Parme et seigneur de Wijnegem, qui à ce titre percevait le cens auprès de ses paysans, l’hypothèse est soudain moins crédible. Qui voudra se convaincre des précautions à prendre avant d’écrire des bêtises sur un tableau lira avec profit le chapitre consacré à l’historiographie et la fortune critique de Bruegel : il est exemplaire.  »

Source : Revue de presse, site d’Acte Sud pour Bruegel et l’Hiver.

L’image de l’artiste engagé en prend un coup, je sais ! Ceci dit, on peut penser que ces artistes, qui étaient souvent des personnes intelligentes et cultivées, étaient assez malignes pour séduire les commanditaires sans se départir totalement de leur esprit critique et de leur individualité artistique. Mais n’oublions pas que nous prêtons là des intentions à des personnes que plusieurs siècles séparent de nous. Nous analysons leur travail avec nos yeux, nos expériences, nos savoirs actuels. Dans le cas de Bruegel, nous savons peu de choses de sa vie et devons faire de nombreuses conjectures. Si nous avions une machine à voyager dans le temps, peut-être que cet artiste nous dirait que nous nous trompons totalement sur ses intentions. Nous serions peut-être même surpris par elles. Alors, comme pour n’importe quelle analyse d’œuvre, la prudence est de mise.

Pieter Bruegel l'Ancien, Le Dénombrement de Bethléem, Huile sur bois, 116 × 164,5 cm, 1566, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.
Pieter Bruegel l’Ancien, Le Dénombrement de Bethléem, Huile sur bois, 116 × 164,5 cm, 1566, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.

Dans un autre de ses célèbres tableaux enneigés, Bruegel l’Ancien dépeint une autre scène biblique “cachée” dans un village flamand en hiver, d’apparence triviale. Ce tableau s’intitule Le Dénombrement de Béthléem (voir ci-dessus). Ce tableau “date de 1566, une année qui connaît une vague iconoclaste extrêmement violente. On a voulu interpréter ce tableau comme une critique à peine voilée du gouvernement des Habsbourg, mais ça ne se vérifie pas du tout (Source).” En effet, voici ce qu’explique l’historienne de l’art, Sabine Van Sprang :

“Il est en effet anachronique de s’imaginer qu’un artiste du XVIe s puisse exprimer ses convictions personnelles dans des tableaux de commande, sans tenir compte des convictions des commanditaires. La clientèle connue de Bruegel est composée de grands commerçants, de gens proches du gouvernement. Ce n’est certainement pas un tableau qui remet en question le gouvernement central.”

Sabine Van Sprang dans RTBF, “Bruegel et ses paysages d’hiver, un témoignage historique du climat au XVI siècle ?”, 03/12/2018 

La polysémie des œuvres de(s) Bruegel
Pieter Bruegel l'Ancien, Paysage d'hiver avec patineurs et trappe à oiseaux, Huile sur bois, 37 × 55,5 cm, 1565, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.
Pieter Bruegel l’Ancien, Paysage d’hiver avec patineurs et trappe à oiseaux, Huile sur bois, 37 × 55,5 cm, 1565, Musées Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles.

Dans un autre paysage hivernal encore Paysage d’hiver avec patineurs et trappe à oiseaux (voir ci-dessus), Bruegel l’Ancien dépeint des gens faisant du patin sur un fleuve gelé. Loin de sembler mourir de faim, comme on pourrait l’imaginer, la région est alors riche et l’économie florissante. La scène est festive, les gens semblent s’adonner à divers loisirs permis par le grand froid. L’artiste semble montrer l’aspect positif de l’hiver et les possibilités qu’ont les gens de s’amuser, alors que nous voyons plutôt les gens du peuple au travail, habituellement. Il semble donc bien exister une vie en dehors du travail !

Pourtant, on pourrait analyser cette peinture au-delà du visible. Le symbolisme est très présent dans les œuvres de la Renaissance et notamment chez Bruegel l’Ancien. On peut notamment voir un piège à oiseaux dans cette peinture. Or, les oiseaux symbolisaient l’âme. Ce piège pourrait donc être celui du Diable, prêt à attraper les gens s’adonnant trop aux plaisirs.
On remarque aussi un trou dans le lac gelé, dans lequel un imprudent pourrait facilement tomber.
Quant à la composition de la scène, elle nous place en hauteur par rapport au fleuve qui s’éloigne dans le lointain, disparaissant dans l’horizon hivernal. S’agit-il d’une allégorie de la vie, sur laquelle les patineurs glissent plus ou moins facilement, essayant de se maintenir debout, tant bien que mal, et d’éviter les dangers, les accidents ?

“Le Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, comme les autres scènes d’hiver de la main de Bruegel, est une oeuvre résolument innovante. Au cours des décennies suivantes, ces représentations enneigées donneront naissance à une véritable tradition picturale. Hendrick Avercamp (né à Amsterdam en 1585) en sera l’un des principaux tenants. Loin d’être des oeuvres uniquement contemplatives, les paysages hivernaux de Bruegel l’Ancien dissimulent souvent un sens caché. Outre les différents degrés de lecture possibles, ces paysages enneigés sont avant tout des fresques incroyablement vivantes illustrant les moeurs et coutumes du Brabant au XVIe siècle.”

Jennifer Beauloye, Bruegel et l’hiver, pour Google Arts & Culture

Une œuvre est toujours polysémique : elle a plusieurs sens. On peut la lire de façon littérale : décrire ce qu’on y voit. Puis, l’analyse nous amène à décrypter ses sens plus ou moins cachés. À titre personnel, c’est ce qui me plaît dans l’analyse d’oeuvre : l’impression d’être devant une énigme à résoudre, un coffre au trésor à ouvrir.

Conclusion

Bref, connu pour ses représentations de l’hiver, Bruegel a aussi peint de nombreuses autres œuvres et, par conséquent, dépeint d’autres saisons.

Les saisons sont le principal signe visible du temps qui passe. Elles sont perceptibles par tous les hommes, des plus pauvres aux plus puissants. Elles balisent nos existences depuis nos premiers pas jusqu’à la tombe. Elles ont longtemps semblé être immuables – nous savons aujourd’hui qu’elles sont le résultat d’un équilibre très fragile, que nous mettons à mal depuis maintenant plusieurs siècles. Quoi qu’il en soit, rien ne saurait arrêter la course folle du temps qui passe et c’est aussi ce dont parlent les œuvres de Bruegel.

Une chose semble rester éternelle, capable de traverser les temps, les frontières, dans ce tableau : les religions, les croyances (en l’occurrence chrétiennes). Bruegel n’en fait pas un élément ostentatoire de son œuvre et c’est en cela que l’on perçoit la montée du Protestantisme en terres de Flandres. Toutefois, elle est présente dans un coin de l’œuvre, discrète mais toujours présente. Malgré la dureté de l’hiver, malgré les conflits et tandis que la vie suit son cours, que le monde des hommes change, se transforme, évolue, Bruegel laisse entendre que la foi reste dans un coin des esprits et des cœurs, accompagnant la vie des hommes comme un héritage toujours d’actualité.

“Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
À chaque homme accordé pour toute sa saison.”

Charles Baudelaire, “L’Horloge”, dans Les Fleurs du mal, 1861.

Personnellement, je suis athée mais c’est ainsi que ma maman, aujourd’hui décédée, vivait sa foi chrétienne : dans son cœur, comme un élément de son jardin secret qui n’avait pas à être exposé en place publique. Cela lui faisait du bien et était important dans sa vie. En cette veille de Noël, comme toujours, j’aurai une pensée pour elle car elle me manque énormément et j’ose croire qu’elle aurait apprécié la lecture de cet article et les œuvres de Bruegel.


Sources :

Tine Luk Meganck, Sabine van Sprang (dir.), Bruegel et l’Hiver, Paris, Actes Sud, 2018.
Revue de presse, site d’Acte Sud pour Bruegel et l’Hiver.
RTBF, “Bruegel et ses paysages d’hiver, un témoignage historique du climat au XVI siècle ?”, 03/12/2018
Véronique Vandamme et Jennifer Beauloye pour Google Arts & Culture, “L’artiste et son métier, Bruegel peintre”.
Manuel Jover, “Bruegel, le géant flamand”, dans Connaissance des Arts, 31/07/2019
Jennifer Beauloye, Bruegel et l’hiver, pour Google Arts & Culture

Héliogabale : Enfant-roi, empereur de la décadence

Il y a des tableaux que l’on regarde avec un oeil neuf dès lors qu’on connaît l’histoire qui les a inspirés. Je vous avais déjà parlé du diptyque d’Urbino de Pierro della Francesca mais le tableau de Lawrence Alma-Tadema, intitulé Les roses d’Héliogabale est également de ceux-là. La première fois que je l’ai vu, je l’ai trouvé magnifique ; tous ces pétales de roses, le réalisme avec lequel la scène avait été peinte, les couleurs, le regard des personnages, le décor, la composition… Plus je le regardais, plus quelque chose me décontenançait. J’ai fini par découvrir de quoi il s’agissait en me renseignant sur le sujet que présentait le tableau : Héliogabale, l’empereur observant la scène, allongé bien en évidence au second plan.

Âmes sensibles s’abstenir. (vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenus)


Sommaire de l’article

Qui était Héliogabale ?
Héliogabale : véritablement décadent ou injustement jugé ?
Les roses d’Héliogabale : comment lire ce tableau ?
Les roses d’Héliogabale : fiction ou réalité ?


Lawrence Alma-Tadema, Les roses d’Héliogabale, 1888, 132x214cm, Collection privée, Mexico
Lawrence Alma-Tadema, Les roses d’Héliogabale, 1888, 132x214cm, Collection privée, Mexico

Qui était Héliogabale ?

Héliogabale ou Élagabal, détail issu de la peinture de Lawrence Alma-Tadema.
Héliogabale ou Élagabal, détail issu de la peinture de Lawrence Alma-Tadema.

Un nom solaire pour un homme obscur.

Héliogabale, Élagabal ou Marcus Aurelius Antoninus (son nom de règne) OU ENCORE Varius Avitus Bassianus (de son VRAI nom, parce qu’on faisait dans la simplicité à l’époque ><) fut empereur de 218 à 222 ap. J.C., date à laquelle il fut assassiné (à seulement 19 ans, après être devenu empereur à seulement 14 ans). A treize ans déjà, il était grand-prêtre du dieu Élagabal (d’où son nom). Un dieu solaire adoré à Émèse en Syrie romaine, région d’origine du jeune empereur. Il tentera d’ailleurs d’imposer sa religion à Rome durant son règne. D’ailleurs, dans la peinture de Lawrence Alma-Tadema, l’empereur porte une tunique dorée et un diadème, symboles solaires. Des attributs davantage liés à sa religion qu’à son rang de souverain romain. Il faut dire aussi qu’il nourrit également une véritable passion pour l’or et les pierres précieuses, comme en atteste le professeur Robert Turcan, spécialiste d’archéologie et de l’antiquité, qui raconte ceci dans son livre Héliogabale et le Sacre du soleil :

guillemet“Avant même d’accéder à l’Empire, l’enfant – nous le savons par l’Histoire Auguste – appréciait déjà les étoffes lourdement tissues d’or. (…) Héliogabale a des réchauds d’argent, des chaudrons, des lits en argent massif, aussi bien pour manger que pour dormir. Mais comme déjà l’argent sert à plaquer les voitures, les siennes seront plaquées d’or et incrustées de pierreries.
D’or aussi sera le récipient où il se déleste des excès de table. Il urine dans des vases en onyx ou dans ceux qu’on appelle “murrhins” et qui passent alors pour les plus précieux de la vaisselle impériale. (…) Héliogabale fait saupoudrer d’or et d’argent une galerie de son palais, regrettant de ne pouvoir y semer de l’ambre. Il porte un vêtement dont chaque fil est d’or. C’est le métal impérial par excellence et l’apanage du dieu solaire.
(…) Mais l’empereur a une prédilection pour les joyaux. Dans sa garde-robe étincelle une lourde tunique “perse” faite de pierreries. Quand l’empereur la porte, il se dit épuisé par ‘le poids du plaisir’. Les pierreries brillent sur sa tête auréolée d’un diadème ; elles brillent sur ses pieds : ses chaussures en peau fine sont constellées de gemmes gravées. On sait qu’il affectionne aussi les bracelets et les colliers. Il veut voir des bijoux partout. Dans les plats, il fait mêler aux légumes et autres aliments des pièces d’or, des marcassites, des grains d’ambre ou des perles à foison.”

Robert Turcan, Héliogabale et le Sacre du soleil, 1985, Albin Michel, Paris, p.180.

Un règne court. Fulgurant, même. Mais quel règne, pour un si jeune homme !

Buste d'Héliogabale, Musée du Capitole, Rome, Italie.
Buste d’Héliogabale, Musée du Capitole, Rome, Italie.

Voici l’illustre inconnu qui  inspira ce tableau au peintre britannique Lawrence Alma-Tadema. En effet, aviez-vous déjà entendu le nom d’Héliogabale ? Pour ma part, je ne le connaissais pas du tout. Et pour cause : il fut condamné à la damnatio memoriæ (littéralement : « damnation de la mémoire »). Une condamnation post-mortem consistant à effacer l’existence d’une personne ; une condamnation à l’oubli (d’autres empereurs romains ont été condamnés de la même façon mais leur règne et leur nom sont restés célèbres : Néron, Caligula ou encore Marc Antoine en font partie). Héliogabale a eu moins de chance. Il faut dire que son règne a été court et qu’il n’est revenu dans les mémoires des artistes du XIXème siècle que comme symbole de décadence.

Héliogabale : véritablement décadent ou injustement jugé ?

Les sources varient au sujet d’Héliogabale et la damnatio memoriæ n’a pas aidé. Il est difficile d’affirmer que l’empereur était vraiment aussi cruel et fou qu’ont bien voulu le laisser entendre certains chroniqueurs de l’époque.

En effet, le souverain n’est pas très apprécié. Plusieurs raisons à cela : sa relation avec sa mère (je vous en reparle plus bas) mais aussi les scandales qui ponctuent son règne. On lui reproche notamment d’avoir enlevé et épousé la grande Vestale Aquilia Severa (une vestale est une prêtresse de la Rome antique dédiée à Vesta). Ce mariage de l’empereur bafouait toutes les traditions romaines, car les vestales devaient rester vierges sous peine d’être emmurées vivantes. Le mariage sera pourtant de courte durée car Héliogabale est homosexuel. Il “épousera” d’ailleurs certains de ses compagnons, choquant de même coup ses contemporains et historiens romains. On dit aussi que la fin de son règne sera marqué par des orgies homosexuelles publiques. Ou encore que, durant certaines fêtes qu’il organisât, certains de ses convives se réveillèrent dans une cage avec des lions ou des ours (apprivoisés, donc inoffensifs… mais quand même).

C’est d’ailleurs d’un petit jeu de ce genre dont traite la toile de Lawrence Alma-Tadema…

Les roses d’Héliogabale : comment lire ce tableau ?

A première vue, la scène dans laquelle Lawrence Alma-Tadema l’a ici représenté nous montre la volupté dans laquelle évoluait le souverain romain. On devine qu’il s’agit d’une fête et que les personnages sont plutôt riches. L’ensemble a de quoi charmer le spectateur tant il est beau, réaliste, détaillé.

D’abord, dans quel contexte cette oeuvre a-t-elle été réalisée ? Lawrence Alma-Tadema n’est pas un peintre particulièrement connu, en particulier en France. Peintre britannique, d’origine néerlandaise, on l’associe à l’Aesthetic Movement (l’Esthétisme en France). Un mouvement artistique qui s’est développé sous le règne de la reine Victoria, des années 1860 à 1900, et qui hérite du mouvement Préraphaélite (dont je suis une grande admiratrice, d’ailleurs, même si ça ne plaît pas à tout le monde).
L’Aesthetic Movement se développe en réaction au Naturalisme (ou Réalisme). Il consacre “l’art pour l’art”, la recherche de la beauté pour elle-même. Les artistes de ce mouvement mettent souvent la femme au centre de leurs œuvres. Elle en devient le motif principal et récurrent. Les scènes peintes s’inspirent de l’Antiquité (en particulier dans le cas de Lawrence Alma-Tadema, qui en a fait sa spécialité) ou du Moyen-Age (les Préraphaélites ayant entamé cette mouvance dès les années 1850). Si des peintres comme Lawrence Alma-Tadema cherchent à coller à une certaine réalité archéologique, les scènes peintes sont souvent idéalisées, embellies, sublimées.

Contrairement à des peintres Néoclassiques comme Jacques-Louis David, qui a également peint de nombreuses scènes inspirées de l’Antiquité (on peut penser au Serment des Horaces ou à La Mort de Socrate, par exemple), Lawrence Alma-Tadema ne choisit pas de grands sujets historiques ou mythologiques mais des scènes de la vie quotidienne ou des épisodes secondaires de l’Histoire. Il faut dire que la bourgeoisie britannique fantasme alors sur cette lointaine époque antique dont on aime croire qu’il s’agissait d’un âge d’or, d’une époque de luxe et de volupté. L’imagerie que produit alors Lawrence Alma-Tadema séduit le public car elle est colorée, ensoleillée, pleine de fleurs et de palais merveilleux, de fête, de bains et de banquets.

guillemet“Lawrence Alma-Tadema, alors au sommet de sa prolifique carrière, s’était spécialisé dans la représentation d’une Antiquité fantasmée habitée par de riches oisifs occupant leur temps entre les intrigues amoureuses, les fêtes, les arts et les distractions de toutes sortes. Les Roses d’Héliogabale (…) répondait parfaitement à l’attrait d’une société, pourtant conservatrice, pour une Antiquité décadente et débauchée. Si l’art d’Alma-Tadema était commercial et populaire, il n’excluait pas dans certaines oeuvres l’expression d’une critique de la bourgeoisie de son temps au travers des excès de la Rome antique, ainsi qu’il le suggérait en affirmant : “Les vieux Romains étaient faits de la même chair et du même sang que nous, ils étaient mus par les mêmes passions et les mêmes émotions.””

Florelle Guillaume, “Analyse d’oeuvre, Les Roses d’Héliogabale de Lawrence Alma-Tadema”, in Beaux-Arts Magazine, Octobre 2013.

Nous sommes loin de l’Angleterre de la Révolution Industrielle, dont la Capitale est sombre, tentaculaire et polluée, dans laquelle erre Jack l’Éventreur. Il suffit de voir les gravures que Gustave Doré fait de Londres, à cette époque, pour saisir la différence.

Mais revenons-en a nos moutons : Les Roses d’Héliogabale.

Au premier coup d’oeil, ce tableau est tout simplement sublime. Tous les pétales de roses qui tourbillonnent dans la scène participent à cet état de fait mais ils ne sont pas les seuls. L’artiste a représenté l’ensemble avec un grand souci de réalisme et, en même temps, l’on perçoit l’idéalisation de la scène dont le moindre détail (des costumes des personnages à la simple petite décoration) a été pensé. Tout cela brouille notre perception : il s’agit d’une mise en scène, tout est faux, mais tout semble vrai, réaliste, vraisemblable. Cela participe à nous faire entrer dans l’histoire et, peu à peu, à ressentir le caractère tragique de ce qui s’y passe.

Car derrière son apparence triviale, innocente, cette scène est terrible. Je ne vous en dis pas plus pour l’instant, nous allons découvrir peu à peu pourquoi tout au long de cet article.

Dans ce tableau, la ligne d'horizon est haute.
Dans ce tableau, la ligne d’horizon est haute.

La ligne d’horizon ne coupe pas le tableau en deux parties égales mais se situe un peu plus haut. Cela a pour conséquence de nous forcer (théoriquement) à lever les yeux pour observer l’empereur et ses convives se trouvant sur l’estrade. De ce fait, nous pouvons aussi avoir l’impression que nous nous trouvons dans “la fosse”, avec les autres personnages, peu à peu recouverts par les roses.

On constate également que la ligne d’horizon, une fois tracée comme je l’ai fait ci-dessus, sépare clairement les deux groupes de personnages. L’empereur et ses invités sont au spectacle tandis que les autres le subissent.

Le jeu des regards nous pousse à voir le tableau dans son ensemble.
Le jeu des regards nous pousse à voir le tableau dans son ensemble.

Un jeu de regards entre les différents protagonistes nous permet de passer d’un personnage à l’autre et nous pousse à observer la scène dans son ensemble (voir les flèches que j’ai tracées sur l’image ci-dessus). Ce jeu de regards nous permet également de nous arrêter sur des personnages clefs, dont les expressions nous dévoilent peu à peu l’horrible intrigue (je les ai entourés d’un carré rouge). Je vous les détaille :

Avec son air tranquille, cette femme ne semble pas du tout s'inquiéter de la vague de pétales de fleurs qui vient s'écraser sur elle et ses voisins. Elle semble se redresser tranquillement.

Avec son air tranquille, cette femme ne semble pas du tout s’inquiéter de la vague de pétales de fleurs qui vient s’écraser sur elle et ses voisins. Elle semble se redresser tranquillement.

Cet homme semble plonger dans les roses pour s'amuser. A moins que ce ne soit le poids des pétales de roses qui le pousse à se rallonger...

Cet homme semble plonger dans les roses pour s’amuser. A moins que ce ne soit le poids des pétales de roses qui le pousse à se rallonger…

Cette femme semble inconsciente du danger qui la guette. Elle sourit légèrement et ses yeux fixent un point en dehors du tableau. Elle est ailleurs, déjà perdue.

Cette femme semble inconsciente du danger qui la guette. Elle sourit légèrement et ses yeux fixent un point en dehors du tableau. Elle est ailleurs, déjà perdue.

Cet homme regarde l'Empereur. Même s'il nous tourne presque entièrement le dos, on peut voir qu'il tient une poignée de raisins recouverts de pétales de roses, dans un geste qui semble interroger l'Empereur. Il semble vouloir lui dire que cela commence quand même à faire beaucoup de fleurs...

Cet homme regarde l’empereur. Même s’il nous tourne presque entièrement le dos, on peut voir qu’il tient une poignée de raisins recouverts de pétales de roses, dans un geste qui semble interroger l’empereur. Il semble vouloir lui dire que cela commence quand même à faire beaucoup de fleurs

Cette femme semble s'amuser. Pourtant, on peut supposer qu'elle commence à trouver les fleurs encombrantes car elle se protège à l'aide d'un large éventail de plumes. Dans le même temps, elle regarde la femme inquiète, un peu plus loin. On peut se demander si elle ne commence pas à comprendre ce qui se passe.

Cette femme semble s’amuser. Pourtant, on peut supposer qu’elle commence à trouver les fleurs encombrantes car elle se protège à l’aide d’un large éventail de plumes. Dans le même temps, elle regarde la femme inquiète, un peu plus loin. On peut se demander si elle ne commence pas à comprendre ce qui se passe.

Cette femme a l'air inquiet. Elle nous fixe, comme si elle avait aussi peur pour nous. Sa bouche est très légèrement entrouverte, comme si elle voulait nous mettre en garde.

Cette femme a l’air inquiet. Elle nous fixe, comme si elle avait aussi peur pour nous. Sa bouche est très légèrement entrouverte, comme si elle voulait nous mettre en garde.

J’attire un instant votre regard sur la grenade (le fruit, pas une bombe… non mais je précise, on ne sait jamais avec vigipirate et la CIA qui nous observe… #parano) qu’elle tient dans la main : elle est d’un réalisme surprenant. De même que sa robe, sur laquelle on distingue clairement un imprimé prenant la forme d’un félin, vraisemblablement un léopard. Lawrence Alma-Tadema a pensé son tableau jusque dans ses moindres détails. On peut en voir partout dans le tableau. Notamment au niveau des couches sur lesquelles sont installés l’empereur et ses invités, dont les pieds nous sont montrés comme magnifiquement sculptés.

Le tableau de Lawrence Alma-Tadema regorge de détails d'un réalisme étonnant.
Le tableau de Lawrence Alma-Tadema regorge de détails d’un réalisme étonnant.

Un autre détail a d’ailleurs son importance, dans cette toile : la statue de Dionysos (ou Bacchus), située à l’arrière-plan, sur fond de collines lointaines. Lawrence Alma-Tadema s’est inspiré d’une véritable sculpture en marbre, le Dionysos du Palazzo Altemps de Rome, datant du 2ème siècle de notre ère. Ce marbre nous montre Dionysos accompagné d’une panthère et d’un Satyre. C’est un détail qui montre que l’artiste s’intéressait bien à l’archéologie et aux civilisations antiques. Mais on peut également y voir une référence à l’homosexualité de l’empereur. En effet, Dionysos était l’amant d’un Satyre nommé Ampélos (ou Ampélus) et il était souvent représenté à ses côtés.

guillemet“Alma-Tadema était coutumier de ce type d’allusions grivoises glissées discrètement dans le décor afin de ne pas choquer l’Angleterre puritaine du XIXe siècle.”

Florelle Guillaume, “Analyse d’oeuvre, Les Roses d’Héliogabale de Lawrence Alma-Tadema”, in Beaux-Arts Magazine, Octobre 2013.

Détail de la statue de Dionysos dans le tableau de Lawrence Alma-Tadema.
Détail de la statue de Dionysos dans le tableau de Lawrence Alma-Tadema.
A gauche : Dionysos, une panthère et un Satyre (ou Ludovisi Dionysos), Palazzo Altemps, Rome, Italie. A droite : Bacchus et Ampelus, Galerie des Offices, Florence, Italie.
A gauche : Dionysos, une panthère et un Satyre (ou Ludovisi Dionysos), Palazzo Altemps, Rome, Italie.
A droite : Bacchus et Ampelus, Galerie des Offices, Florence, Italie.

Cet homme fixe l'Empereur avec insistance. A-t-il compris ce qui se trame ? Il semble accusateur.

Portrait de Lawrence Alma-Tadema.
Portrait de Lawrence Alma-Tadema.

Cet homme fixe l’empereur avec insistance. A-t-il compris ce qui se trame ? Il semble accusateur. Il faut dire qu’il peut s’agir d’un autoportrait de l’artiste, Lawrence Alma-Tadema, qui se serait volontairement placé dans son tableau (avec une coiffure qui a de quoi marquer les esprits !… Ok, ça n’a rien à voir, mais il fallait quand même que j’attire votre attention là-dessus parce qu’elle me fascine, cette coiffure). Si tel est le cas, il est logique qu’il sache ce qui se passe dans la scène. Notons qu’il est d’ailleurs le seul homme blond et barbu de la scène. Sa différence physique avec les autres personnages masculins peut confirmer qu’il n’est pas issu de la même époque que les autres, qu’il est anachronique, puisqu’il s’agirait de l’artiste lui-même. Enfin, la comparaison entre ce personnage et une véritable photographie de Lawrence Alma-Tadema vient asseoir leur ressemblance (tout est dans la barbe, déjà so hipster… Avec un peu de chance, en postant ça, je vais lancer une mode à partir de la coiffure du personnage :D).

Cette femme est la plus âgée du tableau. On peut penser qu'il s'agit de la mère de l'Empereur. On dit qu'il a été très proche, au point de ne prendre aucune décision sans elle. Quoiqu'il en soit, elle sourit et ne semble pas prête à vouloir arrêter la petite fête de son souverain.

Cette femme est la plus âgée du tableau. On peut penser qu’il s’agit de la mère de l’empereur. On dit qu’il en était très proche, au point de ne prendre aucune décision sans elle : “Il fut tellement dévoué à Semiamira sa mère, qu’il ne fit rien dans la République sans la consulter.” (Source: Aelius Lampridius, Histoire Auguste ; Vie d’Antonin Héliogabale). Cette relation mère-fils, parce qu’il en résultât qu’elle siège au Sénat, eut pour effet de précipiter la chute d’Héliogabale.

guillemet“Lors de la première assemblée du sénat, il fit demander sa mère. À son arrivée elle fut appelée à prendre place à côté des consuls, elle prit part à la signature, c’est-à-dire qu’elle fut témoin de la rédaction du sénatus-consulte : de tous les empereurs il est le seul sous le règne duquel une femme, avec le titre de clarissime, eut accès au sénat pour tenir la place d’un homme.”

Source: Aelius Lampridius, Histoire Auguste ; Vie d’Antonin Héliogabale.

Quoiqu’il en soit, la femme sourit et ne semble pas prête à vouloir arrêter la petite fête de son souverain.

Le regard gourmand de cet homme a de quoi nous inquiéter. Il prend clairement plaisir à regarder la scène. De plus, en levant ainsi sa coupe, il semble dire aux autres personnages "A votre santé !", ce qui est plus qu'ironique.

Le regard gourmand de cet homme a de quoi nous inquiéter. Il prend clairement plaisir à regarder la scène. De plus, en levant ainsi sa coupe, il semble dire aux autres personnages “A votre santé !”, ce qui est plus qu’ironique.

Cette femme, contrairement à ses voisines, regarde les pétales de roses qui s'élèvent. On peut se demander si elle a compris ce qui se passe ou pas. Elle semble jeune et innocente, ce qui est d'autant plus tragique.

Cette femme, contrairement à ses voisines, regarde les pétales de roses qui s’élèvent. On peut se demander si elle a compris ce qui se passe ou non. Elle semble jeune et innocente, ce qui est d’autant plus tragique.

Ce groupe de femmes semble savoir ce qui se passe et s'en amusent.

Ce groupe de femmes semble savoir ce qui se passe et s’en amusent. Elles sont au spectacle. On voit clairement qu’elles rient et qu’elles parlent, probablement pour rire des victimes en contrebas.

L'Empereur regarde la scène avec à la fois beaucoup de condescendance et un plaisir à peine dissimulé.

L’empereur Héliogabale regarde la scène avec à la fois beaucoup de condescendance et un plaisir teinté d’ennui. Comme si même ses pires excentricités ne parvenaient plus à le distraire.

Aviez-vous remarqué cette femme à l'arrière-plan ? C'est une musicienne. Elle joue de la double flûte. Nous sommes bien à une fête, cela ne fait aucun doute.Aviez-vous remarqué cette femme à l’arrière-plan ? C’est une musicienne, drapé dans une peau de léopard. Elle joue de la double flûte. Nous sommes bien à une fête, cela ne fait aucun doute.

Vous allez me dire, c’est bien beau tout ça mais que se passe-t-il exactement ? Et bien exactement ce que vous osez à peine croire : les invités de la soirée vont être ensevelis et s’étouffer sous la masse de roses. Voilà ce que nous raconte ce tableau de Lawrence Alma-Tadema. Et en nous plaçant à hauteur de ces invités (à l’aide de la perspective que je vous montrais plus haut), l’artiste nous fait tout-à-coup réaliser – mais trop tard – que nous aurions été piégés nous aussi.

Mais le pire est de penser que cela n’est peut-être pas une fiction. Car si l’on peut penser que cela est invraisemblable, des historiens ont pourtant bel et bien raconté que l’empereur Héliogabale s’adonnait bien à ce genre de pratiques. Et à croire ces récits, il ne fut pas le seul.

Les roses d’Héliogabale : fiction ou réalité ?

L’histoire des roses d’Héliogabale est-elle vraie ou est-elle le fruit de l’imagination de Lawrence Alma-Tadema ? Encore une fois, il est difficile de démêler le vrai du faux. On sait notamment qu’Héliogabale, comme d’autres empereurs romains, portait une attention démesurée aux banquets. Le professeur Robert Turcan explique encore que l’empereur organisait des festins absolument mirifiques. Certains pouvaient compter “jusqu’à vingt-deux services” et il arrivait même que les plats soient jetés par les fenêtres ou saupoudrés et accompagnés d’objets précieux dans l’unique but de prouver l’immense fortune possédée par le souverain. De la poudre aux yeux car il n’hésitait pas, par exemple, à mentir sur le prix dépensé pour ces folies culinaires, l’augmentant sciemment, en disant que “ça excite l’appétit”. L’auteur ajoute aussi une anecdote qui va dans le sens de l’œuvre peinte par Lawrence Alma-Tadema :

guillemet“Comme Néron, il a des salles à manger à plafonds coulissants d’où brusquement s’effondre une masse de fleurs, violettes et autres espèces, qui asphyxient les malheureux convives, incapables d’émerger du tas en rampant…”

Robert Turcan, Héliogabale et le Sacre du soleil, 1985, Albin Michel, Paris, p.182.

Pas de roses, dans cette histoire, ou pas seulement, mais une masse de fleurs qui vient s’écraser sur les invités pour les asphyxier. C’est bel et bien ce que dépeint Lawrence Alma-Tadema. A priori, l’histoire serait donc vraie. En tout cas, elle fait partie de la légende de l’empereur Héliogabale.

Il faut dire que les roses et les fleurs en général furent particulièrement appréciées par l’empereur. Elles furent même, semble-t-il, assez indispensables à son bien-être. A ce sujet, Robert Turcan raconte que cela était surtout lié à la sensibilité de son odorat :

guillemet“Il est singulièrement et significativement sensible aux senteurs, “toujours assis parmi les fleurs et les parfums de prix” (Histoire Auguste). Ses salles à manger, ses portiques, ses lits de table sont jonchés de roses. On y trouve d’ailleurs aussi des lis, des jacinthes, des violettes ou des narcisses. Un jour qu’il a convié à déjeuner des personnalités éminentes du Sénat romain, le lit semi-circulaire est saupoudré de safran : “Le foin est à la mesure de votre dignité !” se plait-il à leur dire.
Ses piscines sont parfumées d’onguents, de safran, préparées au vin rosat ou bourrées de roses. Il y fait même verser du vin aromatisé à l’absinthe pour boire l’eau de son bain… Le nard embaume dans les lampes à huile du Palatin ou du palais Sessorien, pour que la lumière en soit de plaisante odeur. L’hiver, pour chauffer ses appartements, il fait brûler à foison des aromates de l’Inde. Il humecte ses couvertures d’essences de raisins sauvages qui enchantent ses rêves… On prétend qu’un jour il offrit au cirque des compétitions navales dans un bassin rempli de vin !”

Robert Turcan, Héliogabale et le Sacre du soleil, 1985, Albin Michel, Paris, p.182.

 Si Lawrence Alma-Tadema choisit, quant à lui, de ne représenter que des roses c’est, dit-on, parce qu’il aimait particulièrement ces fleurs. On raconte d’ailleurs que pour l’élaboration de cette toile, l’artiste fit véritablement venir toutes ces roses de la Côte d’Azur. Or, l’on dénombre pas moins de 2000 pétales dans cette peinture !

guillemet“De plus, les roses étaient particulièrement prisées dans l’Angleterre victorienne pour leur beauté, mais aussi dans l’Antiquité où elles étaient associées à la symbolique amoureuse et aux extravagances des empereurs. A la fois épineuse et délicate, la rose confère au luxueux supplice d’Héliogabale un raffinement morbide.”

Florelle Guillaume, “Analyse d’oeuvre, Les Roses d’Héliogabale de Lawrence Alma-Tadema”, in Beaux-Arts Magazine, Octobre 2013.

Vues en détail sur les roses peintes par Lawrence Alma-Tadema.
Vues en détail sur les roses peintes par Lawrence Alma-Tadema.

Malgré sa beauté, cette scène est donc terrible. Elle nous plonge dans les faux-semblants au cœur desquels vivait le jeune empereur Héliogabale. Un enfant-roi, adulé depuis son plus jeune âge, et auquel on ne refusait pas même les jeux les plus horribles pour peu qu’ils le divertissent. Il semble tout de même que cela ne fonctionnait pas aussi bien que prévu car le souverain semble à peine profiter du macabre spectacle. Mais comment satisfaire un enfant qui déjà a tout ce que certains adultes n’auront jamais au cours d’une vie entière ? Peut-on vraiment le blâmer ? N’est-ce pas plutôt la faute de ceux qui ont ainsi placé entre ses mains un pouvoir trop grand pour lui ? On comprend mieux, en tout cas, pourquoi il devint une icône du mouvement décadent à la fin du XIXème siècle. Et comme Lawrence Alma-Tadema semblait tenir à ce tableau, au point d’y introduire son autoportrait, on peut penser qu’il s’agissait, pour lui, également d’une satire déguisée visant sa propre époque. Ainsi, de la décadence de l’Empire romain à celle dont les artistes fin de siècle pensait qu’elle frappait alors leur temps, il n’y avait ici plus qu’un pas.


Cet article vous a-t-il plu ? Ou non ? Cette toile a-t-elle réussi à vous prendre au piège d’Héliogabale ? Dites-moi tout en commentaire ;)


Sources :
Exposition “Désirs & Volupté à l’époque victorienne”, du 13 septembre 2013 au 20 janvier 2014, Musée Jacquemart-André, Paris.
Pralineries – Désirs et volupté à l’époque victorienne
France Inter – Désirs et volupté à l’époque victorienne
Cultur’elle – Désirs et volupté à l’époque victorienne, au musée Jacquemart-André