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Les dessous de Palmyre

Depuis quelques mois, il se passe rarement très longtemps sans que nous n’entendions parler de l’EI : l’État Islamique, appelé Daesh en arabe, qui fait trembler le monde entier mais fait surtout régulièrement la Une de nos journaux. Ils sont notamment connus pour avoir détruit de nombreuses œuvres aux valeurs patrimoniale et culturelle inestimables.
Pourtant, seriez-vous capables d’expliquer à qui que ce soit ce qui se passe à Palmyre, par exemple ? Savez-vous seulement ce qu’est Palmyre ? C’est pourtant l’un des principaux lieux d’exaction de l’EI, actuellement.

Aujourd’hui, nous allons essayer de résumer les choses. L’objectif est de vous éclairer sur le pourquoi du comment de la destruction du patrimoine culturel et artistique à laquelle s’adonne l’EI. Nous allons essayer d’y voir plus clair. Et je vais essayer de ne pas y aller de ma petite larme ou de m’énerver toute seule, parce que c’est un sujet qui me touche beaucoup et qui me tient particulièrement à cœur. Le cas de Palmyre va nous permettre de revenir, également, sur d’autres pillages et destructions orchestrés par ces djihadistes. Aussi, sachez dès à présent que la plupart des œuvres dont il sera question dans cet article n’existent déjà plus…


Sommaire de l’article :

Palmyre, c’est où, c’est quoi ?
L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?
Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie
La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…
Que se passe-t-il à Palmyre ?
Mais à qui profite le crime ?


Palmyre, c’est où, c’est quoi ?

Palmyre (Tadmor ou Tudmur, aujourd’hui) se trouve en Syrie, au nord-est de Damas, la Capitale du pays. C’est une oasis, aux allures de ville des sables (je vous laisse en juger à travers la photo ci-dessous), qui abrite (ou abritait…) les ruines d’une ville « qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique » (Source: UNESCO).  Avant le début des conflits, cette ville vivait principalement du tourisme. Aujourd’hui, bien sûr, en l’état actuel des choses, cela n’est plus envisageable.

Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Carte de la Syrie.
Carte de la Syrie. (Source)

Palmyre existait déjà au IIe siècle avant J.C. C’était « une oasis caravanière établie lorsqu’elle entra sous contrôle romain dans la première moitié du Ier siècle et fut rattachée à la province romaine de Syrie. » C’est pour cette raison que « l’art et l’architecture de Palmyre allièrent aux Ier et IIe siècles les techniques gréco-romaines aux traditions locales et aux influences de la Perse. » Un vrai trésor archéologique, donc, résultat du mariage de plusieurs grandes civilisations antiques. On trouve notamment à Palmyre les vestiges d’un aqueduc romain ou encore d’un théâtre. Là où la plupart des occidentaux pensent donc qu’il s’agit d’une cité lointaine et sans grande importance, à leurs yeux, il s’agit en fait du symbole d’un héritage commun.

Je vais utiliser une métaphore un peu tirée par les cheveux mais qui devrait vous aider à voir à quel point la situation est grave : imaginez un instant l’Allemagne qui, en raison de la Crise, irait détruire le Parthénon pour asseoir sa domination sur la Grèce, effaçant ainsi les traces du glorieux passé de la cité antique ; ce qui se passe à Palmyre, c’est un peu ça, mais pour des raisons religieuses et politiques à la fois.

L’Etat Islamique s’est emparé de la ville en mai dernier. Au total, des centaines de personnes, comprenant à la fois des combattants de l’EI, des soldats de l’Etat Syrien ainsi que des civils, et notamment des enfants, ont péri uniquement au cours de la prise de Palmyre. Le 18 mai dernier, le journal Le Parisien estimait que « depuis le début le 13 mai (à peine quelques jours plus tôt, donc !) de l’offensive jihadiste pour prendre Palmyre, près de 370 personnes [avaient] péri, en majorité des combattants des deux bords. Ce bilan [incluait] aussi 62 civils, dont des enfants,  [avait] indiqué l’ONG syrienne. » (Source) Des chiffres effarants !

L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?

Vous allez me dire, ok, bon, mais ce que nous avons surtout du mal à bien comprendre, c’est ce qu’est l’Etat Islamique. Est-ce que c’est un groupe terroriste ? Est-ce que ça a un rapport avec les attentats de Charlie Hebdo ? Quelle différence avec Daesh ou Al Qaïda ? Vous allez voir que tout n’est question que de terminologie. Une terminologie qui est souvent utilisée de façon un peu trouble parce qu’elle peut s’avérer assez complexe tant les distinctions sont parfois floues. Saviez-vous, par exemple, que Daesh et l’Etat Islamique sont une seule et même entité ? Daesh est simplement l’acronyme, en arabe, de l’État Islamique.

Pour que vous puissiez y voir plus clair, je vais me permettre de reprendre les définitions données par le journal Mon Quotidien, suite aux attentats de Paris et l’attaque de Charlie Hebdo. C’est un petit journal pour les enfants (j’étais d’ailleurs abonnée, étant gamine, et je me dis, maintenant, que j’aurais été bien inspirée de garder tous mes vieux exemplaires…) mais les définitions qu’ils donnaient avaient l’avantage, du coup, d’être relativement courtes, simples et faciles à retenir ou, tout du moins, à comprendre.
Je vous invite d’ailleurs à télécharger le PDF de cette édition du journal, qui fut un peu particulière, forcément (notamment parce que Charb dessinait pour ce journal également, en plus de Charlie Hebdo), et qui avait donc été publiée gratuitement sur internet pour que chacun puisse y avoir accès facilement.

Voici les fameuses définitions que j’ai essayé de classer de manière à ce qu’elles fassent sens, les unes par rapport aux autres :

Des définitions pour ne pas tout confondre
Islam : Religion des musulmans. Leur livre sacré s’appelle le Coran. Leurs chefs de prière sont les imams. Les musulmans croyants doivent respecter 5 obligations, les 5 piliers de l’islam :

  • Prononcer la chahada. Ils s’engagent à croire en Allah et à reconnaître que Mahomet est son prophète. C’est ce qu’on appelle faire sa profession de foi.
  • Faire 5 prières par jour en direction de La Mecque, située en Arabie saoudite (Asie) (lire plus bas).
  • Faire le ramadan (le 9e mois du calendrier musulman), c’est-à-dire ne pas manger ni boire du lever au coucher du soleil.
  • Donner une partie de ce qu’ils possèdent (ex. : argent) aux pauvres.
  • Voyager jusqu’au lieu sacré de La Mecque. On appelle ce pèlerinage le hadj. S’ils ont assez d’argent et s’ils sont en bonne santé, les croyants doivent le faire au moins une fois dans leur vie.

Selon les règles de l’islam, il est interdit de manger du porc et de boire de l’alcool.

Etat islamique ou Daesh : Appelé Daesh, en arabe, ce groupe djihadiste a pris le contrôle d’une partie des territoires de l’Irak et de la Syrie (Asie), 2 pays en guerre civile (où des gens du même pays se battent entre eux). Dans une vidéo publiée après sa mort, le terroriste Amedy Coulibaly dit appartenir au groupe Etat islamique.

Al-Qaïda : Organisation terroriste responsable des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis (Amérique). Son ancien chef, Oussama Ben Laden, a été tué en 2011. En Afrique, un groupe d’Al-Qaïda (appelé AQMI) a pris plusieurs fois des Français en otages. L’un des frères Kouachi a dit qu’il avait été entraîné par Al-Qaïda.

Islamiste : Musulman qui se bat pour imposer une religion islamique très stricte dans des pays. Certains islamistes veulent atteindre ce but en faisant des discours, d’autres (les islamistes « radicaux »), en commettant des actes terroristes.

Djihadiste : Combattant qui mène une guerre au nom de l’islam, pour répandre cette religion dans le plus grand nombre de pays, en menant des actions violentes. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient des djihadistes.

Talibans : Nom donné aux islamistes radicaux vivant au Pakistan et en Afghanistan (Asie). Leur nom signifie « étudiant » ou « chercheur ». Ce sont des religieux fanatiques : ils veulent imposer leurs idées à tout prix, en tuant et en punissant ceux qui ne sont pas d’accord avec eux.

Extrémiste : Personne qui a des idées extrêmes (politiques, religieuses…). Ce mot est presque synonyme de radical, qui signifie « ayant des opinions avec lesquelles tout le monde doit être d’accord ». Mais il n’est pas synonyme de fanatique. Un fanatique est une personne capable de faire n’importe quoi pour faire reconnaître ses idées (souvent religieuses). Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient radicaux, extrémistes et fanatiques.

Fondamentaliste : Personne pour qui la religion doit être appliquée comme à ses origines, à ses fondements (sa création). Un fondamentaliste refuse d’intégrer les évolutions (les changements) de la vie moderne. Ce mot est presque synonyme d’intégriste, désignant un croyant, qui au nom du respect absolu de la tradition (des habitudes anciennes), refuse toute évolution. Le groupe État islamique applique de manière très stricte la charia (règles de vie issues du Coran), refuse la laïcité, impose aux femmes de sortir en voile intégral… Il est donc fondamentaliste.

Intégrisme : Attitude qui vise à refuser toute évolution des croyances. S’applique à des croyants qui appliquent de façon stricte ce que disent tous les textes religieux.

Amalgame : Faire un amalgame, c’est tout mélanger, confondre des mots et croire qu’ils ont le même sens. Ex. : utiliser les mots « musulmans » et « islamistes » pour dire la même chose. Ces mots n’ont rien à voir. L’islam est une religion dont les croyants sont les musulmans. L’islamisme est une façon de se servir de cette religion pour faire de la politique. Les islamistes veulent appliquer de façon stricte la charia (règles de vie issues du Coran). Les terroristes islamistes utilisent la violence pour imposer leurs idées.

Vous noterez que j’ai délibérément choisi d’ajouter la définition du mot « amalgame » dans cette liste. En effet, des amalgames, beaucoup de gens en font, sur le sujet. Combien de fois ai-je pu lire que tous les musulmans étaient islamistes, par exemple ? Ce qui est aberrant.

Mais si amalgame il y a, c’est aussi parce que des pays comme la France connaissent également une montée de leurs propres extrémismes, à l’heure actuelle. Certains partis politiques (ai-je vraiment besoin de les citer clairement ?) font la part belle à ces amalgames, mélangeant sciemment des termes qu’ils connaissent parfaitement, en ce qui les concerne, mais dont ils savent qu’ils sont complexes, proches, flous. C’est ainsi que naissent, dans l’esprit des gens, des idées fausses et que le racisme se déploie de façon dramatique. Ces partis politiques profitent de la crédulité des gens et de leur méconnaissance de sujets aussi complexes que celui-là.

Daesh n’est donc pas la seule forme d’extrémisme qu’il faut combattre, aujourd’hui. Les obscurantistes font aussi leur beurre dans nos contrées, à leur façon.

Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie

Le but de l’EI ne serait pas de raser la ville actuelle de Palmyre (appelée Tadmor ou Tudmur) mais de supprimer, d’effacer les icônes religieuses et culturelles du passé. Il s’agit, nous l’imaginons bien, d’asseoir la domination totale de leur propre culte, l’Islam radical. L’EI instaure donc un mouvement iconoclaste et s’adonne au prosélytisme.

Pause précision
Acte iconoclaste (iconoclasme) : Action de détruire des images religieuses (des icônes), généralement dans un but religieux ou politique. L’iconoclasme est une forme de vandalisme plus radical. Durant la Révolution Française, on a pu assister à des actes iconoclastes. De même, au XVIe siècle, les Protestants se sont également adonnés à des actions iconoclastes, visant à détruire les icônes chrétiennes. Prosélytisme : Fait de tout faire pour convaincre un maximum de personnes de penser comme soi. Dans les écoles françaises, les signes religieux ostensibles, c’est-à-dire montrant une religion de manière voyante (par exemple, une croix chez les chrétiens, un foulard chez les musulmans, une kippa (sorte de bonnet) chez les juifs…) sont interdits. (Source)

Mais avant d’entrer plus en détails sur ce qui se passe à Palmyre, essayons de comprendre ce qui se passe en Syrie, plus globalement.

L’EI prétend aussi lutter contre le pouvoir en place en Syrie, à savoir celui de Bachar el-Assad, actuel président de la République arabe syrienne. Une république qui n’en a que le nom et qui n’est, en tout cas, pas des plus démocratiques. On sait, par exemple, que certains opposant au pouvoir en place ont été emprisonnés et tués. Leur tord était de ne pas partager les idées du gouvernement de Bachar el-Assad. En février 2012, l’armée syrienne (autrement dit, celle de Bachar el-Assad) avait bombardé la ville de Homs, faisant 12 morts et plus de 100 blessés, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. L’armée visait le quartier sunnite de Baba Amro, tenu par les insurgés (les opposants) contre le régime de Bachar el-Assad.

Certains journaux, comme Libération, n’hésitent donc pas à comparer l’Etat Islamique et Bachar el-Assad à une hydre à deux têtes, parlant des « deux têtes du serpent » (Source). Une façon de dénoncer la gestion dictatoriale du pays par l’actuel Président. Entre une dictature et une autre, ce serait, malheureusement, bonnet blanc et blanc bonnet pour les syriens…

En septembre 2014, le Président François Hollande avait lui-même reconnu clairement cet état de fait. Lors de la Conférence de presse du sommet de l’OTAN à Newport, il avait déclaré :

guillemet« Il ne peut pas être, pour la France, concevable d’avoir quelque action qui puisse être faite en lien avec le régime de Bachar EL-ASSAD parce qu’il ne peut pas y avoir de choix entre une dictature de terreur et une terreur qui veut imposer sa dictature. »

(Source)

Pause précision
République : Pays dans lequel la loi doit être respectée par tous et dont le président est élu (ce n’est pas un roi). La République française est « une et indivisible » (premier article de la Constitution). Explication : être français, c’est une nationalité. Cela n’a rien à voir avec ses opinions, sa couleur de peau, sa religion… (Source) Démocratie : Pays possédant une organisation politique dans laquelle le pouvoir est exercé par les représentants du peuple, élus par les citoyens. En démocratie, des libertés individuelles (personnelles) et collectives (de groupe) sont garanties aux citoyens (ex. : liberté d’association, liberté d’expression…). La France est une démocratie, car les citoyens peuvent élire leur président, leurs députés… et qu’ils ont des droits. (Source)

Toutefois, dans le même article, le journal Libération rappelle aussi que malgré les belles paroles, il aura fallu un temps considérable aux occidentaux, et notamment à la France et aux États-Unis, pour considérer vraiment les appels à l’aide des syriens :

guillemet« Voilà plus de trois ans que les Syriens appellent à l’aide pour que s’arrête le massacre déclenché par le régime brutal de Bachar al-Assad. Plus de trois ans que les opposants syriens et tous ceux qui luttent pour le droit des peuples s’égosillent à alerter sur le risque qu’il y a à laisser une population aux prises avec la barbarie sans réagir. Ils ont aussi alerté sur ces groupes d’un autre âge qui s’implantaient en Syrie et qui rapidement n’ont plus combattu le régime pour cibler l’opposition, faisant des milliers de morts dans ses rangs. Ils ont crié dans le désert. »

(Source)

Dans le Figaro, on a pu lire que la France et les Etats-Unis n’avaient pas agi pour ne pas donner l’impression de soutenir le régime de Bachar el-Assad (Source). Mais quelle qu’est été la raison, le résultat fut le même : personne n’est venu en aide à la Syrie en temps et en heure, laissant l’EI s’emparer du pays. « Nous avons donc tout loisir d’agir en Irak mais pas en Syrie. (…) Est-ce à dire qu’il faut blanchir Bachar el-Assad ? Evidemment non. » Est-ce à dire qu’il fallait venir en aide à la Syrie, quitte à soutenir son dictateur de Président ? D’après ce même article du Figaro, apparemment, oui. Le journaliste atteint d’ailleurs le point Godwin, si caractéristique des articles de ce journal (oui, bon, j’avoue, je ne suis pas une grande fan du Figaro, vous l’aurez compris…), en donnant comme argument : « Comparaison n’est pas raison, mais il est permis de se rappeler que Churchill connaissait parfaitement les crimes de Staline, ce qui ne l’a pas empêché de rechercher à tout prix une alliance avec lui contre Hitler. »
Pour le journal Le Point, la solution est beaucoup moins simple :  » Le président syrien a participé à l’essor du djihadisme en Syrie pour mieux apparaître aux yeux de l’Occident comme un rempart contre le chaos. » (Source) Par conséquent, comment accepter de soutenir l’État Syrien ? La gravité des actes de l’EI aura sûrement raison de tous ces questionnements moraux et diplomatiques mais il y aura eu nombre de morts et de destructions, en attendant.

La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…

Les victimes, dans tout cela, sont toujours les civils. Des civils qui essayent tant bien que mal d’échapper à cette guerre dévastatrice.

Actuellement, c’est le cas du petit Aylan Kurdi, âgé de seulement trois ans, et retrouvé mort sur une plage suite au naufrage de son embarcation, qui fait couler beaucoup d’encre. Le petit garçon et d’autres membres de sa famille sont morts noyés en voulant fuir la Syrie. La photo du petit corps sans vie a fait le tour du web et des journaux avec un manque de pudeur ahurissant (d’ailleurs, je ne posterai pas cette photo ici, question de principe, si vous êtes à la recherche de scènes morbides ou que vous manquez de sensations fortes, allez voir ailleurs) : nous montre-t-on cette image pour nous sensibiliser, nous pousser à nous sentir coupable (de quoi ? Y peut-on seulement quelque chose, en tant que monsieur et madame tout-le-monde ?) ou pour faire grimper l’audimat ? Nous avons déjà droit aux premiers articles titrant « Pourquoi il nous fallait diffuser l’image de l’enfant syrien » (Source). Preuve que certains médias se rendent parfaitement compte que sa diffusion pose problème et tentent de trouver de bonnes justifications pour le faire quand même (et pourtant, je lis Konbini régulièrement, par exemple, et leur prétendu plaidoyer me dérange d’autant plus)

Résultat, pas un clic sur Twitter ou Facebook ce 3 septembre sans tomber nez-à-nez avec ce cliché. Mais bon, ça n’est pas comme si ces plateformes pullulaient de membres mineurs pouvant être potentiellement choqués par cette image… Ce à quoi on me répondra sans doute que c’était pour les sensibiliser ou, plus fort encore, pour les informer (comprenez bien que j’ironise parce que ce prétendu journalisme m’exaspère). Seule l’horreur serait donc encore capable de nous émouvoir ou nous pousser à agir ? C’est, en tout cas, ce que semblent penser les médias. Belle foi en l’humanité que voilà.

Au même moment, les pays de l’Europe, et notamment la France, polémiquent sans cesse sur le cas des migrants, qui viendraient soi-disant voler leur pain… Le cas de Calais, en particulier, fait beaucoup parler de lui. Mais, il y a peu, nous entendions surtout parler de l’inefficacité de l’Europe à gérer les nombreux naufrages aux portes de l’Union (à Lampedusa, Catane, etc). Et dans l’Hexagone, ce sont encore une fois les politiques d’un certain parti obscurantiste que nous retrouvons en première ligne pour accuser ces personnes, fuyant la guerre, de tous les maux de la terre et multiplier, une fois de plus, les amalgames en tout genre. Ces politiques n’auraient-ils pas mieux fait de polémiquer pour que ce genre de drame n’arrive pas ? Encore faudrait-il qu’ils considèrent ces personnes comme des êtres humains à part entière. Je doute vraiment que ce soit toujours le cas étant donné le racisme qu’ils nourrissent et répandent sur leur passage.

Couvertures de L'Obs intitulées "J'ai été migrant(e)".
Couvertures de L’Obs intitulées « J’ai été migrant(e) ».

Dernier exemple en date : suite à la parution du nouveau numéro de l’Obs, ce 3 septembre, le Hashtag #JaiEteMigrant s’est retrouvé classé en tête des sujets les plus discutés sur Twitter. En Une du magazine, ce jour-là, on retrouvait des témoignages de migrants, aux expériences toutes différentes mais qui avaient tous réussi à s’intégrer. Leur portrait était toujours intitulé « J’ai été migrant(e) » (voir les couvertures, ci-dessus).
L’initiative voulait apporter un autre regard sur le cas de ces personnes, des gens comme vous et moi, contraints de quitter leur pays d’origine pour diverses raisons.
Une initiative que Marine Le Pen en personne (ou plutôt, derrière l’écran de son ordinateur… avec l’aide d’un community manager auquel elle a probablement dicté ses mots…) a presque aussitôt cherché à combattre avec une bassesse qu’elle n’a pas même pris la peine de dissimuler. Ainsi, alors que le Hashtag #JaiEtéMigrant générait des milliers de témoignages et de réactions positives, elle lança #JeVeuxResterFrançaisEnFrance. Ce second Hashtag sera, ce soir-là sur Twitter, le lieu de tous les débordements xénophobes possibles…

Parallèlement à cela, la réacosphère, comme on la surnomme parfois (contraction des mots « réactionnaire » et « sphère »), a aussi lancé sa propre offensive suite à la publication de la photographie du petit garçon syrien mort. Après avoir tenté de plaider la conspiration gouvernementale, avec un sens de la paranoïa finement étudié, ces « français de souche » et autres « riposte laïque » (noms de leurs groupes de ralliement ou de leurs sites de soi-disant « information ») n’ont pas hésité à ressortir toutes sortes de photographies pour tenter de démontrer que toute l’horreur de cette scène n’était finalement « pas si horrible que ça ». Il s’agissait souvent de photos qui n’avaient rien à voir avec ce qui était dit à leur sujet. Des hoax (des canulars, en français), ni plus ni moins, de la manipulation d’images à caractère xénophobe, de manière à orienter l’opinion publique contre les migrants. Le journal Le Monde a réalisé un rapide point sur ces mensonges en série auxquels nous habituent depuis longtemps ces internautes décidément dénués de toute intégrité. Je vous invite à y jeter un œil pour ne pas vous laisser berner si vous ne connaissez pas encore leurs méthodes plus que douteuses.

Le seul point positif, finalement, à la mort tragique du petit Aylan (si on peut le dire ainsi…), est la prise de conscience qui semble avoir frappé certaines personnes. Qu’il s’agisse de concitoyens lambda comme de nos politiques eux-mêmes. Il semblerait que les règles d’accueil des réfugiés s’assouplissent un peu, voire que certains pays ouvrent enfin leurs frontières jusqu’alors quasi-hermétiques. Affaire à suivre…

Que se passe-t-il à Palmyre ?

Palmyre n’est pas le premier site historique auquel s’attaque l’EI. En Irak, par exemple, d’autres sites ont aussi subit des dégâts inestimables. Mais les chiffres sont bien plus inquiétants : selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies, depuis le début du conflit en Syrie il y a quatre ans, plus de 300 sites du patrimoine historique du pays ont été endommagés ou détruits. Ça n’est d’ailleurs même pas une première, pour Palmyre, puisqu’un rapport de l’UNESCO décrit des « destruction et dommages, (des) fouilles illégales et pillages dus au conflit armé depuis mars 2011″ (Source).

Ce même rapport fait d’ailleurs état de différentes destructions et vols perpétrés à Palmyre depuis 2011. Mais il signale aussi que, malgré des mesures de sécurités accrues, certaines œuvres ne pouvaient être déplacées du fait de leur taille, de leur poids, ou de leur fragilité, tout simplement. C’est le cas du Dieu-Lion, aussi appelé Lion de Palmyre ou d’Athéna, qui se trouvait à l’entrée du musée de la ville. Entre la rédaction de ce rapport et aujourd’hui, il semble que ce Lion sculpté, vieux de 1900 ans (Ier siècle av. J.C.), ait été détruit…

Il mesurait 3,5 mètres et pesait pas moins de 15 tonnes. De ce fait, il n’avait, bien sûr, pas pu être mis à l’abri, si ce n’est sous une plaque de fer et des sacs de sable, de manière à lui permettre d’être au moins épargné par les bombardements. Il n’avait été redécouvert qu’en 1977 et était une pièce unique. N’en reste que des photographies…
Ironie du sort, ce lion était l’attribut de la déesse Al-Lat, une déesse protectrice (des animaux sauvages, notamment, comme l’indique le fait que le lion protégeait une antilope).
Le lion aurait été, selon les témoignages et des vidéos ayant été diffusées par l’EI, détruit à coups de marteaux. A l’époque, le chef des forces de l’Etat Islamique à Palmyre, Abou Leith al-Saoudi, déclare qu’aucun autre dommage ne sera causé à la ville antique et que seule les anciennes statues, « que les mécréants adoraient auparavant » (les mécréants sont les non-musulmans) seront détruites (Source). Nous savons aujourd’hui que tout cela n’était que vaines promesses.

Le Dieu-Lion aurait été détruit à l'aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. (Source)
Le Dieu-Lion aurait été détruit à l’aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. Voici à quoi il ressemblait encore en 2010. (Source)

En effet, le 23 août, l’EI est allé encore plus loin en diffusant les images de la destruction du temple Baalshamin, dieu phénicien des Cieux, construit en 17 ap. J.C. et qui était l’un des monuments les mieux conservés du site de Palmyre. Des images choquantes qui nous montrent, ni plus ni moins, un vestige de l’Humanité partant en poussière.

Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Destruction du temple de Baalshamin...
Destruction du temple de Baalshamin…

Quelques jours plus tard, un satellite français survole la zone de manière à estimer les dégâts. Les photographies prises du ciel ne sauraient être plus claires : il ne reste aujourd’hui plus rien du temple.

Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)
Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)

Avec un même sens de la mise en scène, Daesh s’en était déjà pris au monastère chrétien Deir Mar Elian el-Cheikh (ou monastère de Mar Elian, en français monastère de Saint-Julien l’Ancien) le 21 août. Là encore, le bâtiment, situé à Qaryatayn, entre Homs, Damas et Palmyre, a été entièrement rasé. De plus, le père Jacques Mourad, en charge du monastère, avait été enlevé par des hommes armés en mai dernier. Aucune nouvelle n’a été donnée à son sujet depuis cette date.

Le père Jacques Mourad en 2014.
Le père Jacques Mourad en 2014.

Sur le site du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement-Terre Solidaire (ccfd-terre solidaire), une ONG française luttant contre la faim dans le monde, on nous explique que le père Jacques Mourad travaillait pourtant au service de « toute la population », sans distinction de religion :

guillemet« Dans l’esprit de la communauté favorisant le dialogue interreligieux, le père Mourad s’est attaché à mettre le monastère de Mar Elian au service de toute la population, chrétienne et musulmane, et en particulier dans l’accueil des déplacés.
Entre novembre 2013 et février 2014, plus de 4000 personnes originaires de Qaryatayn et des villages alentours, sont venues trouver refuge la nuit au monastère. Une cinquantaine de familles avec une centaine d’enfants sont aussi restées en permanence pendant trois mois : « Ils dormaient dans la bibliothèque, le salon, partout où il y avait un peu de place », raconte le père Jihad, basé au monastère de Mar Moussa, qui lui rendait souvent visite et travaillait avec lui. Des jumeaux sont mêmes nés au monastère. »

(Source)

Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.
Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.

Une semaine après la destruction du Temple de Baalshamin, l’EI s’en prend au Temple de Baal (on trouve aussi Temple de Bel ou de Bêl) son illustre voisin avec lequel on avait l’habitude de le confondre. Construit au Ier siècle (32 ap. J.C.), il était de style gréco-romain. Il avait été, au cours de son histoire, transformé en lieu de culte chrétien. Mais il n’avait, jusqu’à aujourd’hui, subit que des transformations mineures et avait conservé sa structure globale. Preuve, qu’un jour, une cohabitation des cultes avait bien été possible…

A son sujet, le directeur des antiquités et du patrimoine en Syrie, M. Abdulkarim, disait :

guillemet« Il allie de manière unique l’art oriental et l’art gréco-romain. Il possède encore tous les attributs du temple antique : l’autel, le bassin, les colonnes. Avec Baalbeck au Liban, c’est le plus beau temple du Moyen-Orient. »

(Source)

Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.

Malheureusement, comme nous l’avons vu, Daesh ne s’en prend pas seulement aux vieilles pierres. Le mardi 18 août, c’est le directeur des Antiquité de Palmyre de 1963 à 2003, Khaled al-Assaad, qui est tué, à l’âge de 82 ans : il est décapité en public. Son corps sera même pendu par les pieds sur les colonnes de Palmyre qu’il avait lui même restaurées…

Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images - Source)
Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images – Source)

L’homme était très attaché à cette ville puisqu’il y était né. Il avait ainsi bataillé toute sa vie pour que le site archéologique soit connu, reconnu et protégé. Il avait, notamment, refusé de quitter sa ville natale alors que l’EI venait de l’envahir. Il tenait à mettre à l’abri un maximum de vestiges et d’œuvres d’art, et à rester auprès des objets ne pouvant pas être déplacés. Un choix qui lui fut fatal (Source).

guillemet« Une pancarte suspendue à la dépouille donne les prétendues raisons de son supplice : son soutien au régime de Bachar el-Assad et sa dévotion pour les idoles. D’une part, l’EI prétend en effet lutter contre le régime syrien, et la lecture aveugle du Coran, prônée notamment par les djihadistes, proscrit l’intérêt et la conservation des reliques du passé. Il y aurait une autre raison plus prosaïque à l’enlèvement de Khaled al-Assaad : pensant qu’il avait enterré de l’or, les djihadistes ont voulu lui faire avouer ses cachettes. »

(Source)

Il semble, toutefois, qu’avant son décès, l’homme ait réussi à sauver de nombreuses œuvres en les envoyant à Damas. Nous lui devrons donc, indubitablement, la sauvegarde d’un patrimoine inestimable, en dépit des nombreuses pertes et, plus tragique encore, de son meurtre scandaleux et inexcusable.

Toutes ces exactions ne semblent jamais finir et au moment où j’écris ces lignes, j’ai peur qu’une autre mauvaise nouvelle ne tombe et que je doive encore rallonger ce triste article…

Mais à qui profite le crime ?

A première vue, on serait tenté de répondre qu’il profite essentiellement à Daesh. Mais n’est-il question que d’iconoclasme fanatique, dans cette histoire ? Non. La réalité est bien plus complexe.

Premièrement, Daesh n’a certainement pas décidé de prendre la ville de Palmyre dans l’unique but d’atteindre son site archéologique. La ville est d’abord un point stratégique géographiquement parlant : c’est un point qui se trouve sur la route de Homs et de Damas, deux villes que l’EI espèrent bien conquérir également.

Deuxièmement, à Palmyre, se trouve un aéroport militaire. Ce qui veut dire que s’y trouvaient également des armes. En pleine guerre, l’EI avait tout intérêt à mettre la main dessus, comme il l’a déjà fait dans de précédents cas.

Enfin, il se trouve une fameuse prison syrienne dans cette ville. Une prison connue pour être l’une des plus dures du monde, où des prisonniers politiques seraient retenus mais auraient aussi été torturés, voire exécutés depuis des décennies par le régime en place mais aussi par le précédent, celui du père de Bachar el-Assad. Or, Daesh a délibérément choisi de libérer des prisonniers de cette prison et, notamment, des chrétiens libanais. Un geste symboliquement fort. Dans quel but ? Faire en sorte que leur aura sur la population augmente. En effet, être craint, c’est bien, mais pour convaincre réellement et durablement, être aimé, c’est mieux. Et, surtout, cela peut vous prémunir des révoltes. Vous vous lèveriez, prêt à en découdre, face à un gouvernement que vous estimeriez honnête et bon, vous ?

Avant de prendre le contrôle de la ville, l’EI s’est également emparé de deux champs gaziers aux alentours : celui d’Arak et celui d’Al-Hél. Ces champs étaient importants pour le gouvernement de Bachar al-Assad car, depuis qu’il était privé des champs gaziers de l’est de la Syrie, il utilisait le gaz en provenance de ces points pour alimenter les régions encore sous son contrôle.

Mais la réalité devient plus engageante encore lorsque l’on prend conscience que Daesh ne profite pas seul de sa prise de contrôle sur Palmyre ou d’autres villes de ce genre. Car si l’EI détruit beaucoup de choses, ils pillent aussi. Et ce, dans le but de revendre le butin. Ainsi, un marché noir qui s’étend jusqu’en Occident s’est développé autour de cette guerre : ce sont de riches collectionneurs européens et américains qui achètent les œuvres volées, vandalisées par les islamistes. Ils alimentent ainsi le marché parallèle illicite des antiquités et profitent de la guerre en cours. Dérangeant ? Révoltant ? A qui le dites-vous !

Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.
Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.

Dans l’Express, on nous explique que des œuvres volées à Palmyre ou ailleurs en Syrie sont déjà dans des pays voisins et certaines pourraient déjà se trouver en Europe ou ailleurs dans le monde.

guillemet« Les Libanais ont récemment intercepté des bas-reliefs de Palmyre vendus au marché noir, tandis qu’un objet du musée de Raqqa a été retrouvé il y a peu en Turquie grâce à son numéro d’inventaire. Les douanes suisses ont eu l’occasion de saisir quelques objets de petites dimensions, des statuettes, des céramiques, des lampes à huile, des jarres, des parures, des fragments que les revendeurs écoulent, via les réseaux du grand banditisme. »

(Source)

 Or, même si la revente d’objets d’art volés n’est pas forcément une mince affaire (il existe de nombreuses façons de tracer un objet d’art et les musées ou les galeries « sérieuses » se méfient d’autant plus en cas de guerre), d’après la CIA, « la contrebande d’antiquités aurait déjà rapporté à l’organisation islamique entre 6 et 8 milliards de dollars » (Source).  Une véritable source de revenus pour Daesh qui sert, probablement, à financer l’armement et le recrutement.
Mais d’après Télérama, qui a interrogé France Desmarais, directrice des programmes et des partenariats de l’Icom (Conseil international des musées) et Edouard Planche, chargé de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels à l’Unesco, il semble aussi que les objets volés pourraient être dissimulés un certain temps, de façon à ce que les choses se tassent. Ils auront ainsi la possibilité d’échapper à la vigilance accrue des musées et galeries qui, pour le moment, sont bien plus méfiants qu’à l’accoutumée :

« Dans quelques dizaines d’années, prévient France Desmarais, ces collectionneurs légueront leur trésor à des musées, qui risquent de se retrouver en possession d’œuvres volées sans forcément le savoir. » « Ou bien les pièces feront surface sur le marché à la faveur d’une revente ou d’une succession », complète Edouard Planche, qui souligne : « Les islamistes médiatisent leurs saccages dans une guerre de propagande. A nous de lancer la contre-offensive pour éviter qu’un jour des bustes de Palmyre figurent au catalogue de Sotheby’s ou de Christie’s. »

(Source)

Il est clair, en tout cas, que si l’EI parvient à revendre ainsi son butin, c’est qu’il existe des acheteurs prêts à payer le prix en toute connaissance de cause. On peut considérer ces personnes comme les financeurs de l’ombre des islamistes. « Les véritables destinataires du trafic sont les collectionneurs. Des passionnés parfois prêts à tout pour mettre la main sur une pièce rare », toujours d’après Télérama (Source). Si leur but premier peut être de mettre la main sur des objets rares, ils participent ainsi plus ou moins sciemment aux actions terroristes menées en Syrie, en Irak et ailleurs. Autant dire que les questionnements éthiques et moraux qui secouent l’Occident et dont plus parlions plus haut, concernant l’aide à apporter ou non au régime syrien, est clairement le dernier de leur problème. On peut donc penser que ces destructions et pillages sont loin d’être terminés, à Palmyre comme ailleurs.


Cet article vous a plu ? Il vous a aidé à y voir plus clair ? Ou pas du tout, au contraire ? Vous avez des questions, des remarques ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous ;)


Sources :
Céline Lussato, in NouvelObs, « Frapper sa propre monnaie : le pas de plus de Daech pour devenir un Etat » (01/09/2015)
NouvelObs, « Palmyre : Daech a bien rasé le temple de Bêl, « la perle du désert » » (01/09/2015)
Géraldine Meignan, in L’Express, « Trafic d’antiquités: l’ombre de Daech sur le marché de l’art », (28/08/2015)
Le Monde, « Destruction des vestiges de Palmyre : « La sauvagerie de l’EI est totale » »
Jéremy Billault, in Exponaute, « Syrie : quels sont les principaux monuments détruits par Daesh ? », (02/09/2015)
Juliette Bénabent, in Télérama, « Comment mettre fin au pillage d’œuvres d’art en Irak et en Syrie ? », (28/06/2015)

L’éléphant de la Bastille

Aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834) Dernier projet pour la fontaine de l'Éléphant de la Bastille (1809-1810) H : 41 cm, L : 51,8 cm L'aquarelle est contresignée par Vivant Denon et Alavoine (architecte du projet) Musée du Louvre, Paris
Aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834) Dernier projet pour la fontaine de l’Éléphant de la Bastille (1809-1810) H : 41 cm, L : 51,8 cm L’aquarelle est contresignée par Vivant Denon et Alavoine (architecte du projet) Musée du Louvre, Paris

Cet éléphant, pour le moins monumental, aurait pu être construit au beau milieu de la Place de la Bastille à Paris !

Ce que je vous propose de voir ici est une aquarelle de Jean-Antoine Alavoine (1776-1834). Il s’agit du dernier projet pour la fontaine de l’Elephant de la Bastille (1809-1810). Elle se trouve aujourd’hui au Musée du Louvre à Paris. Vous allez me dire, c’est bien beau, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire d’éléphant !? Pourquoi ? Comment ?

Un éléphant géant pour… Napoléon !

Je ne vous le cache pas, il s’agissait d’un projet napoléonien. Même si cela peut aujourd’hui nous sembler absurde, l’éléphant portait en lui une riche symbolique qui expliquait le souhait du souverain :

  • Il représentait l’image du pouvoir :
    1. François Ier l’avait fait figurer sur une fresque du château de Fontainebleau comme symbole du pouvoir royal.
    2. Mais l’animal pouvait aussi faire référence aux conquérants antiques comme Alexandre Le Grand ou Hannibal, célébrant ainsi indirectement les conquêtes napoléoniennes comme des héritières.

      L'éléphant comme symbole du pouvoir royal (fresque de Rosso pour Fontainebleau, 1534-1540).
      L’éléphant comme symbole du pouvoir royal (fresque de Rosso pour Fontainebleau, 1534-1540).
  • Il rappelait aussi le goût de l’époque pour l’Orient :
    • Badge_of_the_Order_of_the_Elephant_heraldique
      Emblème de l’Ordre de l’Eléphant

      Napoléon était allé en Égypte. Pays d’où il avait ramené l’Obélisque que nous pouvons toujours admirer sur la Place de la Concorde à Paris. Napoléon se voit aussi offrir les sabres de Tamerlan et de Thamas Kouli-Khan, deux grands dirigeants et conquérants, par un ambassadeur du shah de Perse.  Mais, surtout, le 18 mai 1808, il est fait chevalier de l’Ordre de l’Éléphant par le roi Frédéric VI de Danemark. Et devinez quel est l’emblème de cet ordre ? Un éléphant portant une tour…

    • Mais le XIXe siècle est aussi connu pour son mouvement Orientaliste, marqué par l’intérêt de cette époque pour les cultures d’Afrique du Nord, turque et arabe, toutes les régions dominées par l’Empire Ottoman, jusqu’au Caucase. Parmi les artistes ayant pu être Orientalistes, il y a de grands noms : Ingres, Delacroix, Renoir, Picasso, Matisse,… Le Douanier Rousseau participe également à créer un certain goût pour l’exotisme.

      Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814, Louvre, Paris
      Jean Auguste Dominique Ingres, La Grande Odalisque, 1814, Louvre, Paris
    • Gravure de Léon Bennett illustrant l'éléphant du roman La Maison à Vapeur de Jules Vernes (1880).
      Gravure de Léon Bennett illustrant l’éléphant du roman La Maison à Vapeur de Jules Vernes (1880).

      En littérature, Jules Verne est également de ceux qui alimentent cette passion pour l’Ailleurs grâce à tous ses Voyages Extraordinaires. Dans La Maison à vapeur, roman de 1880, Jules Vernes raconte d’ailleurs l’histoire d’un gigantesque éléphant à vapeur, tirant deux wagons tout confort et étant même amphibie.

    • Plus largement, le XIXe siècle crée les Expositions Universelles. Ces lieux immenses, occupant souvent une large partie des villes qui les accueillent, comme Paris ou Londres, sont l’occasion de découvrir de nouvelles cultures. Parmi mille et une autres merveilles, des pavillons nationaux sont dressés. En 1900, par exemple, Paris accueille l’Exposition Universelle et le public peut y visiter les pavillons de la Finlande, de la Suède, des Etats-Unis, de l’Allemagne, de la Hongrie, de l’Empire Ottoman, de l’Italie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Russie, de la Belgique ou encore de la Grèce. (à l’occasion, je vous écrirai un article sur les Expositions Universelles car elles me fascinent littéralement !)
      Voici quelques photographies (certaines ont été colorisées) montrant à quel point l’architecture de ces pavillons pouvait être orientalisante (même quand cela n’avait pas forcément de lien avec ce qui était exposé, comme pour le Palais des Mines et de la Métallurgie) :
  • Et puis, l’éléphant étant un animal aimant l’eau, il n’était pas idiot de l’imaginer jouer le rôle d’une fontaine. Tout simplement.

De mémoire d’éléphant, on avait déjà vu ça quelque part !

Eléphant portant un Howdah.
Eléphant portant un Howdah.

D’après les images du projet, l’éléphant devait être pourvu d’une tour qu’il porterait sur son dos.

Cette tour était censée rappeler un howdah. On appelle un howdah la sorte de palanquin (ou de siège) que portent les éléphants et qui servent, notamment, à transporter des personnes. Initialement, ces howdah étaient installés sur ces animaux pour chasser ou faire la guerre. Il s’agissait d’un symbole de richesse pour son propriétaire et il pouvait être très richement décoré.
La tour portée par l’animal devait donc évidemment servir à symboliser le pouvoir de Napoléon et, plus globalement, celui de la France.

Ca n’était cependant pas une idée nouvelle puisque des éléphants pourvus de tours avaient déjà été représentés dans des enluminures datant du Moyen-Age.

Représentation médiévale d'un éléphant de guerre (enluminure du XIVe siècle).
Représentation médiévale d’un éléphant de guerre (enluminure du XIVe siècle).

Mais, pourquoi une tour, me direz-vous ? Après tout, les howdah ne ressemblent pas à des tours, c’est assez absurde, non ? L’enluminure que je vous propose de voir ci-dessus date du XIVe siècle. C’est la fin du Moyen-Age et il y a eu plusieurs périodes de Croisades qui ont dû faire parvenir jusqu’en Europe des histoires d’éléphants de guerre. Mais ce ne sont jamais que des histoires ! Des mots ! Je vous laisse imaginer : vous êtes français, au XIVe siècle (contexte : Guerre de Cent Ans, Peste Noire… c’est une période assez joyeuse, vous voyez ?), vous n’avez jamais vu un éléphant de toute votre vie et quelqu’un vous raconte que des gens, dans des pays lointains où il fait toujours beau, se battent dans des sortes de tours portées par des animaux énormes appelés « éléphants ». Ce sont un peu leurs chevaux à eux, leur cavalerie. Oh et, ces animaux ont une trompe : c’est une sorte de gros tuyau qu’ils ont à la place du nez… Voilà. Et bien dites-vous que les enlumineurs devaient, grosso-modo, représenter des éléphants de guerre à partir de descriptions de ce genre (ok, j’ai peut-être un peu grossi le trait, mais vous voyez l’idée ?).

Mais un éléphant portant une tour, on en trouve également un, sous la forme d’une sculpture, dans les jardins de Bomarzo en Italie (voir ci-dessus). Considérés comme les jardins les plus extravagants de la Renaissance italienne, ils datent du XVIe siècle et on y trouve notamment des obélisques et des sphinx. Je dis « notamment » car on y trouve vraiment des sculptures très… étranges et appartenant à des cultures assez différentes. Par exemple : Protée, divinité marine ayant le don de métamorphose, dont la tête sortant du sol porte sur son crâne les armoiries de la famille Orsini (les commanditaires du jardin) ; Hercule écartelant Cacus qu’il maintient la tête en bas ; Vénus sur une conque (un coquillage) retournée dans une niche ; Une nymphe endormie sur laquelle veille un petit chien ; Cerbère, le chien à trois têtes qui garde la porte des Enfers ; une tortue portant sur sa carapace une Renommée ailée (c’est une divinité grecque) soufflant dans deux trompettes (détruites), en équilibre précaire sur un globe terrestre ; un Orque ( ou une sorte de baleine monstrueuse) la gueule ouverte, semblant attendre un faux pas de la tortue ou des promeneurs… ; une maison penchée… etc. Et au milieu de tout ça, donc, un éléphant de l’armée d’Hannibal soulevant un légionnaire romain.
Bref, l’histoire de ce parc est encore assez mystérieuse. Je vous laisse deviner pourquoi…

Salvador Dali, Le triomphe de l'éléphant, 1975
Salvador Dali, Le triomphe de l’éléphant, 1975-1984 Sculpture en bronze, patine vert émeraude, ange doré.

Pause précision : Si dans le jardin italien de Bomarzo on trouve donc une tortue portant une Renommée ailée, en 1975 Salvador Dali, lui, avait justement réalisé la sculpture d’un éléphant portant aussi une sorte de Renommée soufflant dans une trompette (le plus souvent, les descriptions parlent en fait d’un ange, tout simplement). Cette sculpture s’intitule Le Triomphe de l’Eléphant ou Eléphant de Triomphe (c’est selon les traductions, j’ai l’impression que personne ne sait vraiment… En tout cas, voir ci-contre). Malheureusement, on ne peut pas dire que la photo lui rende hommage… En réalité, cette sculpture est assez grande et impressionnante car elle mesure environ 265 cm.
Chez Dali, les éléphants étaient symbole d’avenir. Ils étaient une de ses images favorites et ils les représentaient souvent perchés sur de longues jambes frêles, comme ici, ressemblantes à des pattes de girafe squelettiques ou d’étranges moustiques. L’ange, jouant de la trompette, annonce une ère nouvelle. Le fait qu’il soit fait d’or signifie probablement qu’il s’agira d’une ère prospère. Mais l’éléphant, lourd et massif, a des pattes vraiment fines, dont la fragilité annonce des difficultés certaines. (Source)

La fontaine de l'éléphant, projet d'Alavoine (vers 1813-1814). Vue exposée au Salon de 1814, chromolithographie Paris, musée Carnavalet.
La fontaine de l’éléphant, projet d’Alavoine (vers 1813-1814).
Vue exposée au Salon de 1814, chromolithographie
Paris, musée Carnavalet.

Un des projets d’Alavoine sera même exposé au Salon de 1814 ! Il s’agit d’une gravure qui se trouve aujourd’hui au Musée Carnavalet (voir ci-dessus). Autant vous dire qu’il semblait tenir à ce projet et qu’il était tout-à-fait officiel.

Place de la Bastille vue depuis le 4e arrondissement ; au centre la colonne de juillet et à droite l'opéra Bastille.
Place de la Bastille vue depuis le 4e arrondissement ; au centre la colonne de juillet et à droite l’opéra Bastille.

D’ailleurs, on réalisa bel et bien le bassin et le socle de la fontaine et ceux-ci sont encore visibles de nos jours, sous la Colonne de Juillet.

Plus fort encore, un modèle en plâtre à l’échelle 1 fut même réalisé près du chantier avant d’être détruit ! On peut supposer, d’après les plans du projet d’Alavoine, que ce modèle mesurait 16 mètres de long et 24 mètres de haut, dont 15 mètres uniquement pour l’éléphant et la tour que devait supporter son dos (je vous laisse imaginer…).

La maquette en plâtre dans son hangar en 1830-31 (gravure d'après un dessin de Pugin père).
La maquette en plâtre dans son hangar en 1830-31 (gravure d’après un dessin de Pugin père).

Un éléphant bien misérable…

Victor Hugo fera de cette maquette le logement de fortune de son jeune personnage, Gavroche, dans Les Misérables (1862). Ce qui n’est pas totalement fou puisqu’on sait qu’avant d’être détruit, l’éléphant servit effectivement de refuge à des sans-abris, voire à des malfaiteurs, en plus d’héberger un certain nombre de rats (il avait été laissé complètement à l’abandon…).

guillemet« Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-est de la place de la Bastille, près de la gare du canal creusée dans l’ancien fossé de la prison-citadelle, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des Parisiens (…).
C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme, ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel étoilé, une silhouette surprenante et terrible. »

Source : Victor Hugo, Les Misérables (livre sixième, Le petit Gavroche), 1862

En 1831, un certain Levasseur en était apparemment le gardien (auto-proclamé ?) et vivait dans une de ses pattes. Malheureusement, le pachyderme était dans un tel état de délabrement qu’il ne pouvait plus être visité.

L’éléphant ne fut démonté qu’en 1846. Le Cocher du 2 août 1846, rapportant la démolition du modèle, précise qu’« il en est sorti plus de deux cents rats ».

Sur cette lithographie de Ph. Benoist, on peut voir la maquette de l'éléphant, à droite de la Colonne de Juillet.
Sur cette lithographie de Ph. Benoist, on peut voir la maquette de l’éléphant, à droite de la Colonne de Juillet.
Autre vue de l'éléphant de la Bastille,  près de la Colonne de Juillet.  (je n'ai pas pu trouver de qui était cette image, ni de quand elle datait exactement, mais il pourrait s'agir d'une gravure de Fedor Hoffbauer).
Autre vue de l’éléphant de la Bastille, près de la Colonne de Juillet.
(je n’ai pas pu trouver de qui était cette image, ni de quand elle datait exactement, mais il pourrait s’agir d’une gravure de ou d’après Fedor Hoffbauer).

Mais où est donc passé l’éléphant ? Pourquoi n’a-t-il pas vu le jour ?
Je vous vois venir ! « Bah… Parce que c’était un éléphant géant. Quelle idée d’aller construire ça sur la Place de la Bastille ! » Et, ma foi… Vous n’avez pas vraiment tort (même si, à titre purement personnel, j’aurais trouvé ça particulièrement osé et génial, mais je suis une excentrique, vous savez :D). Certains pensaient effectivement que cette idée était un peu grotesque (bon, pas au point de le dire comme ça, tout net, à Napoléon quand même). Mais c’est surtout la fin de l’Empire qui signa son arrêt de mort.

On essaya de lui imaginer une autre place dans Paris, des années durant, mais le projet fut finalement complètement abandonné puis progressivement oublié…

Un éléphant, ça trompe énormément

Oublié ? Non ! Un petit village gaulois résiste encore et… Ah non, c’est autre chose, ça. Non, l’éléphant n’a pas été complètement oublié.

C’est un ami qui m’a éclairé sur cette partie de l’histoire à côté de laquelle j’avais failli passer ! (Merci Mathieu !)

Conseil-general-du-nord-l-elephant-de-la-memoireJe vous raconte : en 1989, la France fête le bicentenaire de la Révolution. A cette occasion, un modèle de l’éléphant est recréé : il mesure 13 mètres de haut, 11 mètres de long et 4,30 mètres de large. Le palanquin (ou la tour, car il s’agit encore d’une tour) qui le surmonte sert de lieu d’animations et d’expositions. Il est surnommé l’Éléphant de la Mémoire (parce que, tout le monde le sait, un éléphant a une grosse mémoire, une mémoire d’éléphant !).

Seulement voilà, l’animal a un prix : 7 millions de francs à l’époque (un peu plus d’1 million d’euros) et cela n’est pas au goût de tout le monde (encore une fois, décidément il ne met personne d’accord, cet animal !).

Et puis, pourquoi avoir choisi de réactualiser un projet napoléonien pour illustrer la Révolution ? J’avoue que je n’ai pas trouvé la réponse à cette question très évidente. En tout cas, les réponses que j’ai pu m’inventer étaient un peu tirées par les cheveux… Du coup, je suis restée sur l’idée qu’il représentait bien la Mémoire de la France, toutes périodes confondues, et pas seulement la Révolution. Pourtant, l’Éléphant de la Mémoire avait été conçu pour une raison précise : en mémoire à Gavroche, le personnage de Victor Hugo. Par conséquent, dans son ventre, une salle de projection avait été installée pour dénoncer le travail des enfants dans nos sociétés. Encore aujourd’hui, il s’agit d’une des plus petites salles de cinéma au monde.

Photo de l'éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014). Photo de Mikaël Libert pour le journal 20 Minutes.
Photo de l’éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).
Photo de Mikaël Libert pour le journal 20 Minutes.
Photo de l'éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).
Photo de l’éléphant dans un des bâtiments désaffecté du site minier de Wallers-Arenberg (2014).

Malgré ça, l’animal trône un mois sur l’Esplanade de Lille puis entreprend un périple dans le département du Nord-Pas-de-Calais avant d’aller jusqu’à Paris et Bruxelles. Il faut pas moins de six semi-remorques pour transporter la bête gigantesque qui pèse environ 17 tonnes… (elle est, bien sûr, découpée en morceaux, mais quand même)

Pour lui éviter d’avoir été construit pour rien, on imagine que de continuer « à le promener comme vitrine des traditions et de la technologie nordistes. Ou l’installer à demeure dans un parc urbain » nous explique La Voix du Nord dans un article de 2014. C’était sans compter un changement de majorité au Conseil Général… (je ne vous dis pas en faveur de quel côté, gauche ou droite, je vous laisse deviner, ça n’est pas très dur) Et voilà à nouveau l’éléphant reclus, oublié dans un vieux bâtiment désaffecté du XIXe siècle, sur l’ancien site minier de Wallers-Arenberg (pour ceux qui ne sont pas du coin, c’est bien là où passe le tour cycliste Paris-Roubaix quand on parle de la mythique « tranchée d’Arenberg »).

Un éléphant qui déménage !

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Logo du Musée-Parc Arkéos.

MAIS VOILA ! Coup de théâtre : « Le conseil général du Nord a trouvé un amateur pour l’encombrant pachyderme, qui y est entreposé depuis 1992. Cet amateur, c’est la communauté d’agglomération du Douaisis (CAD), pour son musée-parc archéologique Arkéos » annonce encore La Voix du Nord.
Le musée-parc en question a ouvert ses portes en juin 2014 et nous promet l’arrivée de « L’éléphant de la mémoire » pour 2015 (initialement, pour fin 2014, mais il semble que ça n’est pas encore été fait, à ma connaissance).

Photo du Musée-Parc archéologique "Arkéos" de Douai.
Photo du Musée-Parc archéologique « Arkéos » de Douai.

De son côté, il faut dire que « l’ancien site minier d’Arenberg, situé à Wallers, est en pleine métamorphose », comme le résume le journal 20 Minutes « Il prévoit notamment de construire un laboratoire de recherche sur les usages de la télévision de l’université de Valenciennes, dont les travaux ont débuté en avril 2014. » (Source : Mikaël Libert, « Arenberg: de la mine à l’écran », Journal 20 Minutes, mai 2014).

La ville va, peu à peu, accueillir La Fabrique à Images, « un lieu dédié à la recherche et à l’innovation pour le cinéma et l’audiovisuel », en coopération avec l’Université de Valenciennes et du Hainaut Cambrésis (dans laquelle j’étudie depuis maintenant quelques années, juste pour info). « Une belle reconversion en perspective pour le site emblématique, explique le site de l’Université, puisque le projet prévoit l’implantation d’ici 2015 du laboratoire DeVisu de l’université, centré sur les technologies innovantes dans l’audiovisuel et les médias numériques. »

Pour information, le projet de la Fabrique à Images à Wallers-Arenberg fait partie d’un projet plus global, comprenant deux autres sites universitaires du Nord pour former le Pôle Images : La Serre Numérique des Rives de l’Escaut à Valenciennes (actuellement en construction, ce pôle a pour vocation de toucher tous les champs de la création numérique : jeu vidéo, animation, serious game, univers virtuels, simulation industrielle, design urbain, design produit…) et La Plaine Images implantée à Tourcoing mais regroupant des écoles de l’agglomération lilloise (elle est consacrée à l’image et aux industries créatives : jeu vidéo, animation, audiovisuel, images de synthèse, cinéma, réalité augmentée, 3D, interactions tactiles et gestuelles, serious game…).

Malheureusement, Wallers-Arenberg, qui avait notamment servi de lieu de tournage pour le film Germinal (sorti en 1993, avec notamment le chanteur Renaud, dans le rôle titre inspiré du roman d’Emile Zola), n’avait pas trouvé de place à donner à cet éléphant un peu trop imposant. C’est donc Douai qui en fait l’acquisition pour l’euro symbolique. Et, pour ma part, j’ai donc hâte de voir l’animal sortir de l’ombre et j’irai le visiter avec plaisir quand ce sera chose faite !

Photo du Grand éléphant de L'île de Nantes.
Photo du Grand éléphant de L’île de Nantes.

Résultat, comme c’est le cas à Nantes depuis plusieurs années (avec les Machines de L’île de Nantes), la ville de Douai devrait bientôt accueillir son éléphant à visiter. Contrairement à son compatriote nantais, il n’arpentera pas la ville mais, après tout, et avec une histoire pareille, il aura déjà bien voyagé !
Du coup, nous lui souhaitons autant de succès et, surtout, de ne plus être oublié.

Alors ? Il vous aurait plu, à vous, cet éléphant de la Bastille ? Si oui (ou non !), n’hésitez pas à laisser un petit commentaire ci-dessous !


Sources :
Paris ZigZag, L’éléphant de la Bastille, novembre 2012
Bernard Défontaine, « Wallers : l’Éléphant de la Mémoire va-t-il enfin sortir de l’oubli ? », La Voix du Nord, 25/04/2014
Ecole d’Architecture Université de Navarre, Paris : The town squares
Mikaël Libert, « Arenberg: de la mine à l’écran », Journal 20 Minutes, mai 2014