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Les dessous de Palmyre

Depuis quelques mois, il se passe rarement très longtemps sans que nous n’entendions parler de l’EI : l’État Islamique, appelé Daesh en arabe, qui fait trembler le monde entier mais fait surtout régulièrement la Une de nos journaux. Ils sont notamment connus pour avoir détruit de nombreuses œuvres aux valeurs patrimoniale et culturelle inestimables.
Pourtant, seriez-vous capables d’expliquer à qui que ce soit ce qui se passe à Palmyre, par exemple ? Savez-vous seulement ce qu’est Palmyre ? C’est pourtant l’un des principaux lieux d’exaction de l’EI, actuellement.

Aujourd’hui, nous allons essayer de résumer les choses. L’objectif est de vous éclairer sur le pourquoi du comment de la destruction du patrimoine culturel et artistique à laquelle s’adonne l’EI. Nous allons essayer d’y voir plus clair. Et je vais essayer de ne pas y aller de ma petite larme ou de m’énerver toute seule, parce que c’est un sujet qui me touche beaucoup et qui me tient particulièrement à cœur. Le cas de Palmyre va nous permettre de revenir, également, sur d’autres pillages et destructions orchestrés par ces djihadistes. Aussi, sachez dès à présent que la plupart des œuvres dont il sera question dans cet article n’existent déjà plus…


Sommaire de l’article :

Palmyre, c’est où, c’est quoi ?
L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?
Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie
La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…
Que se passe-t-il à Palmyre ?
Mais à qui profite le crime ?


Palmyre, c’est où, c’est quoi ?

Palmyre (Tadmor ou Tudmur, aujourd’hui) se trouve en Syrie, au nord-est de Damas, la Capitale du pays. C’est une oasis, aux allures de ville des sables (je vous laisse en juger à travers la photo ci-dessous), qui abrite (ou abritait…) les ruines d’une ville « qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique » (Source: UNESCO).  Avant le début des conflits, cette ville vivait principalement du tourisme. Aujourd’hui, bien sûr, en l’état actuel des choses, cela n’est plus envisageable.

Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Carte de la Syrie.
Carte de la Syrie. (Source)

Palmyre existait déjà au IIe siècle avant J.C. C’était « une oasis caravanière établie lorsqu’elle entra sous contrôle romain dans la première moitié du Ier siècle et fut rattachée à la province romaine de Syrie. » C’est pour cette raison que « l’art et l’architecture de Palmyre allièrent aux Ier et IIe siècles les techniques gréco-romaines aux traditions locales et aux influences de la Perse. » Un vrai trésor archéologique, donc, résultat du mariage de plusieurs grandes civilisations antiques. On trouve notamment à Palmyre les vestiges d’un aqueduc romain ou encore d’un théâtre. Là où la plupart des occidentaux pensent donc qu’il s’agit d’une cité lointaine et sans grande importance, à leurs yeux, il s’agit en fait du symbole d’un héritage commun.

Je vais utiliser une métaphore un peu tirée par les cheveux mais qui devrait vous aider à voir à quel point la situation est grave : imaginez un instant l’Allemagne qui, en raison de la Crise, irait détruire le Parthénon pour asseoir sa domination sur la Grèce, effaçant ainsi les traces du glorieux passé de la cité antique ; ce qui se passe à Palmyre, c’est un peu ça, mais pour des raisons religieuses et politiques à la fois.

L’Etat Islamique s’est emparé de la ville en mai dernier. Au total, des centaines de personnes, comprenant à la fois des combattants de l’EI, des soldats de l’Etat Syrien ainsi que des civils, et notamment des enfants, ont péri uniquement au cours de la prise de Palmyre. Le 18 mai dernier, le journal Le Parisien estimait que « depuis le début le 13 mai (à peine quelques jours plus tôt, donc !) de l’offensive jihadiste pour prendre Palmyre, près de 370 personnes [avaient] péri, en majorité des combattants des deux bords. Ce bilan [incluait] aussi 62 civils, dont des enfants,  [avait] indiqué l’ONG syrienne. » (Source) Des chiffres effarants !

L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?

Vous allez me dire, ok, bon, mais ce que nous avons surtout du mal à bien comprendre, c’est ce qu’est l’Etat Islamique. Est-ce que c’est un groupe terroriste ? Est-ce que ça a un rapport avec les attentats de Charlie Hebdo ? Quelle différence avec Daesh ou Al Qaïda ? Vous allez voir que tout n’est question que de terminologie. Une terminologie qui est souvent utilisée de façon un peu trouble parce qu’elle peut s’avérer assez complexe tant les distinctions sont parfois floues. Saviez-vous, par exemple, que Daesh et l’Etat Islamique sont une seule et même entité ? Daesh est simplement l’acronyme, en arabe, de l’État Islamique.

Pour que vous puissiez y voir plus clair, je vais me permettre de reprendre les définitions données par le journal Mon Quotidien, suite aux attentats de Paris et l’attaque de Charlie Hebdo. C’est un petit journal pour les enfants (j’étais d’ailleurs abonnée, étant gamine, et je me dis, maintenant, que j’aurais été bien inspirée de garder tous mes vieux exemplaires…) mais les définitions qu’ils donnaient avaient l’avantage, du coup, d’être relativement courtes, simples et faciles à retenir ou, tout du moins, à comprendre.
Je vous invite d’ailleurs à télécharger le PDF de cette édition du journal, qui fut un peu particulière, forcément (notamment parce que Charb dessinait pour ce journal également, en plus de Charlie Hebdo), et qui avait donc été publiée gratuitement sur internet pour que chacun puisse y avoir accès facilement.

Voici les fameuses définitions que j’ai essayé de classer de manière à ce qu’elles fassent sens, les unes par rapport aux autres :

Des définitions pour ne pas tout confondre
Islam : Religion des musulmans. Leur livre sacré s’appelle le Coran. Leurs chefs de prière sont les imams. Les musulmans croyants doivent respecter 5 obligations, les 5 piliers de l’islam :

  • Prononcer la chahada. Ils s’engagent à croire en Allah et à reconnaître que Mahomet est son prophète. C’est ce qu’on appelle faire sa profession de foi.
  • Faire 5 prières par jour en direction de La Mecque, située en Arabie saoudite (Asie) (lire plus bas).
  • Faire le ramadan (le 9e mois du calendrier musulman), c’est-à-dire ne pas manger ni boire du lever au coucher du soleil.
  • Donner une partie de ce qu’ils possèdent (ex. : argent) aux pauvres.
  • Voyager jusqu’au lieu sacré de La Mecque. On appelle ce pèlerinage le hadj. S’ils ont assez d’argent et s’ils sont en bonne santé, les croyants doivent le faire au moins une fois dans leur vie.

Selon les règles de l’islam, il est interdit de manger du porc et de boire de l’alcool.

Etat islamique ou Daesh : Appelé Daesh, en arabe, ce groupe djihadiste a pris le contrôle d’une partie des territoires de l’Irak et de la Syrie (Asie), 2 pays en guerre civile (où des gens du même pays se battent entre eux). Dans une vidéo publiée après sa mort, le terroriste Amedy Coulibaly dit appartenir au groupe Etat islamique.

Al-Qaïda : Organisation terroriste responsable des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis (Amérique). Son ancien chef, Oussama Ben Laden, a été tué en 2011. En Afrique, un groupe d’Al-Qaïda (appelé AQMI) a pris plusieurs fois des Français en otages. L’un des frères Kouachi a dit qu’il avait été entraîné par Al-Qaïda.

Islamiste : Musulman qui se bat pour imposer une religion islamique très stricte dans des pays. Certains islamistes veulent atteindre ce but en faisant des discours, d’autres (les islamistes « radicaux »), en commettant des actes terroristes.

Djihadiste : Combattant qui mène une guerre au nom de l’islam, pour répandre cette religion dans le plus grand nombre de pays, en menant des actions violentes. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient des djihadistes.

Talibans : Nom donné aux islamistes radicaux vivant au Pakistan et en Afghanistan (Asie). Leur nom signifie « étudiant » ou « chercheur ». Ce sont des religieux fanatiques : ils veulent imposer leurs idées à tout prix, en tuant et en punissant ceux qui ne sont pas d’accord avec eux.

Extrémiste : Personne qui a des idées extrêmes (politiques, religieuses…). Ce mot est presque synonyme de radical, qui signifie « ayant des opinions avec lesquelles tout le monde doit être d’accord ». Mais il n’est pas synonyme de fanatique. Un fanatique est une personne capable de faire n’importe quoi pour faire reconnaître ses idées (souvent religieuses). Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient radicaux, extrémistes et fanatiques.

Fondamentaliste : Personne pour qui la religion doit être appliquée comme à ses origines, à ses fondements (sa création). Un fondamentaliste refuse d’intégrer les évolutions (les changements) de la vie moderne. Ce mot est presque synonyme d’intégriste, désignant un croyant, qui au nom du respect absolu de la tradition (des habitudes anciennes), refuse toute évolution. Le groupe État islamique applique de manière très stricte la charia (règles de vie issues du Coran), refuse la laïcité, impose aux femmes de sortir en voile intégral… Il est donc fondamentaliste.

Intégrisme : Attitude qui vise à refuser toute évolution des croyances. S’applique à des croyants qui appliquent de façon stricte ce que disent tous les textes religieux.

Amalgame : Faire un amalgame, c’est tout mélanger, confondre des mots et croire qu’ils ont le même sens. Ex. : utiliser les mots « musulmans » et « islamistes » pour dire la même chose. Ces mots n’ont rien à voir. L’islam est une religion dont les croyants sont les musulmans. L’islamisme est une façon de se servir de cette religion pour faire de la politique. Les islamistes veulent appliquer de façon stricte la charia (règles de vie issues du Coran). Les terroristes islamistes utilisent la violence pour imposer leurs idées.

Vous noterez que j’ai délibérément choisi d’ajouter la définition du mot « amalgame » dans cette liste. En effet, des amalgames, beaucoup de gens en font, sur le sujet. Combien de fois ai-je pu lire que tous les musulmans étaient islamistes, par exemple ? Ce qui est aberrant.

Mais si amalgame il y a, c’est aussi parce que des pays comme la France connaissent également une montée de leurs propres extrémismes, à l’heure actuelle. Certains partis politiques (ai-je vraiment besoin de les citer clairement ?) font la part belle à ces amalgames, mélangeant sciemment des termes qu’ils connaissent parfaitement, en ce qui les concerne, mais dont ils savent qu’ils sont complexes, proches, flous. C’est ainsi que naissent, dans l’esprit des gens, des idées fausses et que le racisme se déploie de façon dramatique. Ces partis politiques profitent de la crédulité des gens et de leur méconnaissance de sujets aussi complexes que celui-là.

Daesh n’est donc pas la seule forme d’extrémisme qu’il faut combattre, aujourd’hui. Les obscurantistes font aussi leur beurre dans nos contrées, à leur façon.

Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie

Le but de l’EI ne serait pas de raser la ville actuelle de Palmyre (appelée Tadmor ou Tudmur) mais de supprimer, d’effacer les icônes religieuses et culturelles du passé. Il s’agit, nous l’imaginons bien, d’asseoir la domination totale de leur propre culte, l’Islam radical. L’EI instaure donc un mouvement iconoclaste et s’adonne au prosélytisme.

Pause précision
Acte iconoclaste (iconoclasme) : Action de détruire des images religieuses (des icônes), généralement dans un but religieux ou politique. L’iconoclasme est une forme de vandalisme plus radical. Durant la Révolution Française, on a pu assister à des actes iconoclastes. De même, au XVIe siècle, les Protestants se sont également adonnés à des actions iconoclastes, visant à détruire les icônes chrétiennes. Prosélytisme : Fait de tout faire pour convaincre un maximum de personnes de penser comme soi. Dans les écoles françaises, les signes religieux ostensibles, c’est-à-dire montrant une religion de manière voyante (par exemple, une croix chez les chrétiens, un foulard chez les musulmans, une kippa (sorte de bonnet) chez les juifs…) sont interdits. (Source)

Mais avant d’entrer plus en détails sur ce qui se passe à Palmyre, essayons de comprendre ce qui se passe en Syrie, plus globalement.

L’EI prétend aussi lutter contre le pouvoir en place en Syrie, à savoir celui de Bachar el-Assad, actuel président de la République arabe syrienne. Une république qui n’en a que le nom et qui n’est, en tout cas, pas des plus démocratiques. On sait, par exemple, que certains opposant au pouvoir en place ont été emprisonnés et tués. Leur tord était de ne pas partager les idées du gouvernement de Bachar el-Assad. En février 2012, l’armée syrienne (autrement dit, celle de Bachar el-Assad) avait bombardé la ville de Homs, faisant 12 morts et plus de 100 blessés, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. L’armée visait le quartier sunnite de Baba Amro, tenu par les insurgés (les opposants) contre le régime de Bachar el-Assad.

Certains journaux, comme Libération, n’hésitent donc pas à comparer l’Etat Islamique et Bachar el-Assad à une hydre à deux têtes, parlant des « deux têtes du serpent » (Source). Une façon de dénoncer la gestion dictatoriale du pays par l’actuel Président. Entre une dictature et une autre, ce serait, malheureusement, bonnet blanc et blanc bonnet pour les syriens…

En septembre 2014, le Président François Hollande avait lui-même reconnu clairement cet état de fait. Lors de la Conférence de presse du sommet de l’OTAN à Newport, il avait déclaré :

guillemet« Il ne peut pas être, pour la France, concevable d’avoir quelque action qui puisse être faite en lien avec le régime de Bachar EL-ASSAD parce qu’il ne peut pas y avoir de choix entre une dictature de terreur et une terreur qui veut imposer sa dictature. »

(Source)

Pause précision
République : Pays dans lequel la loi doit être respectée par tous et dont le président est élu (ce n’est pas un roi). La République française est « une et indivisible » (premier article de la Constitution). Explication : être français, c’est une nationalité. Cela n’a rien à voir avec ses opinions, sa couleur de peau, sa religion… (Source) Démocratie : Pays possédant une organisation politique dans laquelle le pouvoir est exercé par les représentants du peuple, élus par les citoyens. En démocratie, des libertés individuelles (personnelles) et collectives (de groupe) sont garanties aux citoyens (ex. : liberté d’association, liberté d’expression…). La France est une démocratie, car les citoyens peuvent élire leur président, leurs députés… et qu’ils ont des droits. (Source)

Toutefois, dans le même article, le journal Libération rappelle aussi que malgré les belles paroles, il aura fallu un temps considérable aux occidentaux, et notamment à la France et aux États-Unis, pour considérer vraiment les appels à l’aide des syriens :

guillemet« Voilà plus de trois ans que les Syriens appellent à l’aide pour que s’arrête le massacre déclenché par le régime brutal de Bachar al-Assad. Plus de trois ans que les opposants syriens et tous ceux qui luttent pour le droit des peuples s’égosillent à alerter sur le risque qu’il y a à laisser une population aux prises avec la barbarie sans réagir. Ils ont aussi alerté sur ces groupes d’un autre âge qui s’implantaient en Syrie et qui rapidement n’ont plus combattu le régime pour cibler l’opposition, faisant des milliers de morts dans ses rangs. Ils ont crié dans le désert. »

(Source)

Dans le Figaro, on a pu lire que la France et les Etats-Unis n’avaient pas agi pour ne pas donner l’impression de soutenir le régime de Bachar el-Assad (Source). Mais quelle qu’est été la raison, le résultat fut le même : personne n’est venu en aide à la Syrie en temps et en heure, laissant l’EI s’emparer du pays. « Nous avons donc tout loisir d’agir en Irak mais pas en Syrie. (…) Est-ce à dire qu’il faut blanchir Bachar el-Assad ? Evidemment non. » Est-ce à dire qu’il fallait venir en aide à la Syrie, quitte à soutenir son dictateur de Président ? D’après ce même article du Figaro, apparemment, oui. Le journaliste atteint d’ailleurs le point Godwin, si caractéristique des articles de ce journal (oui, bon, j’avoue, je ne suis pas une grande fan du Figaro, vous l’aurez compris…), en donnant comme argument : « Comparaison n’est pas raison, mais il est permis de se rappeler que Churchill connaissait parfaitement les crimes de Staline, ce qui ne l’a pas empêché de rechercher à tout prix une alliance avec lui contre Hitler. »
Pour le journal Le Point, la solution est beaucoup moins simple :  » Le président syrien a participé à l’essor du djihadisme en Syrie pour mieux apparaître aux yeux de l’Occident comme un rempart contre le chaos. » (Source) Par conséquent, comment accepter de soutenir l’État Syrien ? La gravité des actes de l’EI aura sûrement raison de tous ces questionnements moraux et diplomatiques mais il y aura eu nombre de morts et de destructions, en attendant.

La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…

Les victimes, dans tout cela, sont toujours les civils. Des civils qui essayent tant bien que mal d’échapper à cette guerre dévastatrice.

Actuellement, c’est le cas du petit Aylan Kurdi, âgé de seulement trois ans, et retrouvé mort sur une plage suite au naufrage de son embarcation, qui fait couler beaucoup d’encre. Le petit garçon et d’autres membres de sa famille sont morts noyés en voulant fuir la Syrie. La photo du petit corps sans vie a fait le tour du web et des journaux avec un manque de pudeur ahurissant (d’ailleurs, je ne posterai pas cette photo ici, question de principe, si vous êtes à la recherche de scènes morbides ou que vous manquez de sensations fortes, allez voir ailleurs) : nous montre-t-on cette image pour nous sensibiliser, nous pousser à nous sentir coupable (de quoi ? Y peut-on seulement quelque chose, en tant que monsieur et madame tout-le-monde ?) ou pour faire grimper l’audimat ? Nous avons déjà droit aux premiers articles titrant « Pourquoi il nous fallait diffuser l’image de l’enfant syrien » (Source). Preuve que certains médias se rendent parfaitement compte que sa diffusion pose problème et tentent de trouver de bonnes justifications pour le faire quand même (et pourtant, je lis Konbini régulièrement, par exemple, et leur prétendu plaidoyer me dérange d’autant plus)

Résultat, pas un clic sur Twitter ou Facebook ce 3 septembre sans tomber nez-à-nez avec ce cliché. Mais bon, ça n’est pas comme si ces plateformes pullulaient de membres mineurs pouvant être potentiellement choqués par cette image… Ce à quoi on me répondra sans doute que c’était pour les sensibiliser ou, plus fort encore, pour les informer (comprenez bien que j’ironise parce que ce prétendu journalisme m’exaspère). Seule l’horreur serait donc encore capable de nous émouvoir ou nous pousser à agir ? C’est, en tout cas, ce que semblent penser les médias. Belle foi en l’humanité que voilà.

Au même moment, les pays de l’Europe, et notamment la France, polémiquent sans cesse sur le cas des migrants, qui viendraient soi-disant voler leur pain… Le cas de Calais, en particulier, fait beaucoup parler de lui. Mais, il y a peu, nous entendions surtout parler de l’inefficacité de l’Europe à gérer les nombreux naufrages aux portes de l’Union (à Lampedusa, Catane, etc). Et dans l’Hexagone, ce sont encore une fois les politiques d’un certain parti obscurantiste que nous retrouvons en première ligne pour accuser ces personnes, fuyant la guerre, de tous les maux de la terre et multiplier, une fois de plus, les amalgames en tout genre. Ces politiques n’auraient-ils pas mieux fait de polémiquer pour que ce genre de drame n’arrive pas ? Encore faudrait-il qu’ils considèrent ces personnes comme des êtres humains à part entière. Je doute vraiment que ce soit toujours le cas étant donné le racisme qu’ils nourrissent et répandent sur leur passage.

Couvertures de L'Obs intitulées "J'ai été migrant(e)".
Couvertures de L’Obs intitulées « J’ai été migrant(e) ».

Dernier exemple en date : suite à la parution du nouveau numéro de l’Obs, ce 3 septembre, le Hashtag #JaiEteMigrant s’est retrouvé classé en tête des sujets les plus discutés sur Twitter. En Une du magazine, ce jour-là, on retrouvait des témoignages de migrants, aux expériences toutes différentes mais qui avaient tous réussi à s’intégrer. Leur portrait était toujours intitulé « J’ai été migrant(e) » (voir les couvertures, ci-dessus).
L’initiative voulait apporter un autre regard sur le cas de ces personnes, des gens comme vous et moi, contraints de quitter leur pays d’origine pour diverses raisons.
Une initiative que Marine Le Pen en personne (ou plutôt, derrière l’écran de son ordinateur… avec l’aide d’un community manager auquel elle a probablement dicté ses mots…) a presque aussitôt cherché à combattre avec une bassesse qu’elle n’a pas même pris la peine de dissimuler. Ainsi, alors que le Hashtag #JaiEtéMigrant générait des milliers de témoignages et de réactions positives, elle lança #JeVeuxResterFrançaisEnFrance. Ce second Hashtag sera, ce soir-là sur Twitter, le lieu de tous les débordements xénophobes possibles…

Parallèlement à cela, la réacosphère, comme on la surnomme parfois (contraction des mots « réactionnaire » et « sphère »), a aussi lancé sa propre offensive suite à la publication de la photographie du petit garçon syrien mort. Après avoir tenté de plaider la conspiration gouvernementale, avec un sens de la paranoïa finement étudié, ces « français de souche » et autres « riposte laïque » (noms de leurs groupes de ralliement ou de leurs sites de soi-disant « information ») n’ont pas hésité à ressortir toutes sortes de photographies pour tenter de démontrer que toute l’horreur de cette scène n’était finalement « pas si horrible que ça ». Il s’agissait souvent de photos qui n’avaient rien à voir avec ce qui était dit à leur sujet. Des hoax (des canulars, en français), ni plus ni moins, de la manipulation d’images à caractère xénophobe, de manière à orienter l’opinion publique contre les migrants. Le journal Le Monde a réalisé un rapide point sur ces mensonges en série auxquels nous habituent depuis longtemps ces internautes décidément dénués de toute intégrité. Je vous invite à y jeter un œil pour ne pas vous laisser berner si vous ne connaissez pas encore leurs méthodes plus que douteuses.

Le seul point positif, finalement, à la mort tragique du petit Aylan (si on peut le dire ainsi…), est la prise de conscience qui semble avoir frappé certaines personnes. Qu’il s’agisse de concitoyens lambda comme de nos politiques eux-mêmes. Il semblerait que les règles d’accueil des réfugiés s’assouplissent un peu, voire que certains pays ouvrent enfin leurs frontières jusqu’alors quasi-hermétiques. Affaire à suivre…

Que se passe-t-il à Palmyre ?

Palmyre n’est pas le premier site historique auquel s’attaque l’EI. En Irak, par exemple, d’autres sites ont aussi subit des dégâts inestimables. Mais les chiffres sont bien plus inquiétants : selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies, depuis le début du conflit en Syrie il y a quatre ans, plus de 300 sites du patrimoine historique du pays ont été endommagés ou détruits. Ça n’est d’ailleurs même pas une première, pour Palmyre, puisqu’un rapport de l’UNESCO décrit des « destruction et dommages, (des) fouilles illégales et pillages dus au conflit armé depuis mars 2011″ (Source).

Ce même rapport fait d’ailleurs état de différentes destructions et vols perpétrés à Palmyre depuis 2011. Mais il signale aussi que, malgré des mesures de sécurités accrues, certaines œuvres ne pouvaient être déplacées du fait de leur taille, de leur poids, ou de leur fragilité, tout simplement. C’est le cas du Dieu-Lion, aussi appelé Lion de Palmyre ou d’Athéna, qui se trouvait à l’entrée du musée de la ville. Entre la rédaction de ce rapport et aujourd’hui, il semble que ce Lion sculpté, vieux de 1900 ans (Ier siècle av. J.C.), ait été détruit…

Il mesurait 3,5 mètres et pesait pas moins de 15 tonnes. De ce fait, il n’avait, bien sûr, pas pu être mis à l’abri, si ce n’est sous une plaque de fer et des sacs de sable, de manière à lui permettre d’être au moins épargné par les bombardements. Il n’avait été redécouvert qu’en 1977 et était une pièce unique. N’en reste que des photographies…
Ironie du sort, ce lion était l’attribut de la déesse Al-Lat, une déesse protectrice (des animaux sauvages, notamment, comme l’indique le fait que le lion protégeait une antilope).
Le lion aurait été, selon les témoignages et des vidéos ayant été diffusées par l’EI, détruit à coups de marteaux. A l’époque, le chef des forces de l’Etat Islamique à Palmyre, Abou Leith al-Saoudi, déclare qu’aucun autre dommage ne sera causé à la ville antique et que seule les anciennes statues, « que les mécréants adoraient auparavant » (les mécréants sont les non-musulmans) seront détruites (Source). Nous savons aujourd’hui que tout cela n’était que vaines promesses.

Le Dieu-Lion aurait été détruit à l'aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. (Source)
Le Dieu-Lion aurait été détruit à l’aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. Voici à quoi il ressemblait encore en 2010. (Source)

En effet, le 23 août, l’EI est allé encore plus loin en diffusant les images de la destruction du temple Baalshamin, dieu phénicien des Cieux, construit en 17 ap. J.C. et qui était l’un des monuments les mieux conservés du site de Palmyre. Des images choquantes qui nous montrent, ni plus ni moins, un vestige de l’Humanité partant en poussière.

Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Destruction du temple de Baalshamin...
Destruction du temple de Baalshamin…

Quelques jours plus tard, un satellite français survole la zone de manière à estimer les dégâts. Les photographies prises du ciel ne sauraient être plus claires : il ne reste aujourd’hui plus rien du temple.

Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)
Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)

Avec un même sens de la mise en scène, Daesh s’en était déjà pris au monastère chrétien Deir Mar Elian el-Cheikh (ou monastère de Mar Elian, en français monastère de Saint-Julien l’Ancien) le 21 août. Là encore, le bâtiment, situé à Qaryatayn, entre Homs, Damas et Palmyre, a été entièrement rasé. De plus, le père Jacques Mourad, en charge du monastère, avait été enlevé par des hommes armés en mai dernier. Aucune nouvelle n’a été donnée à son sujet depuis cette date.

Le père Jacques Mourad en 2014.
Le père Jacques Mourad en 2014.

Sur le site du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement-Terre Solidaire (ccfd-terre solidaire), une ONG française luttant contre la faim dans le monde, on nous explique que le père Jacques Mourad travaillait pourtant au service de « toute la population », sans distinction de religion :

guillemet« Dans l’esprit de la communauté favorisant le dialogue interreligieux, le père Mourad s’est attaché à mettre le monastère de Mar Elian au service de toute la population, chrétienne et musulmane, et en particulier dans l’accueil des déplacés.
Entre novembre 2013 et février 2014, plus de 4000 personnes originaires de Qaryatayn et des villages alentours, sont venues trouver refuge la nuit au monastère. Une cinquantaine de familles avec une centaine d’enfants sont aussi restées en permanence pendant trois mois : « Ils dormaient dans la bibliothèque, le salon, partout où il y avait un peu de place », raconte le père Jihad, basé au monastère de Mar Moussa, qui lui rendait souvent visite et travaillait avec lui. Des jumeaux sont mêmes nés au monastère. »

(Source)

Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.
Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.

Une semaine après la destruction du Temple de Baalshamin, l’EI s’en prend au Temple de Baal (on trouve aussi Temple de Bel ou de Bêl) son illustre voisin avec lequel on avait l’habitude de le confondre. Construit au Ier siècle (32 ap. J.C.), il était de style gréco-romain. Il avait été, au cours de son histoire, transformé en lieu de culte chrétien. Mais il n’avait, jusqu’à aujourd’hui, subit que des transformations mineures et avait conservé sa structure globale. Preuve, qu’un jour, une cohabitation des cultes avait bien été possible…

A son sujet, le directeur des antiquités et du patrimoine en Syrie, M. Abdulkarim, disait :

guillemet« Il allie de manière unique l’art oriental et l’art gréco-romain. Il possède encore tous les attributs du temple antique : l’autel, le bassin, les colonnes. Avec Baalbeck au Liban, c’est le plus beau temple du Moyen-Orient. »

(Source)

Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.

Malheureusement, comme nous l’avons vu, Daesh ne s’en prend pas seulement aux vieilles pierres. Le mardi 18 août, c’est le directeur des Antiquité de Palmyre de 1963 à 2003, Khaled al-Assaad, qui est tué, à l’âge de 82 ans : il est décapité en public. Son corps sera même pendu par les pieds sur les colonnes de Palmyre qu’il avait lui même restaurées…

Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images - Source)
Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images – Source)

L’homme était très attaché à cette ville puisqu’il y était né. Il avait ainsi bataillé toute sa vie pour que le site archéologique soit connu, reconnu et protégé. Il avait, notamment, refusé de quitter sa ville natale alors que l’EI venait de l’envahir. Il tenait à mettre à l’abri un maximum de vestiges et d’œuvres d’art, et à rester auprès des objets ne pouvant pas être déplacés. Un choix qui lui fut fatal (Source).

guillemet« Une pancarte suspendue à la dépouille donne les prétendues raisons de son supplice : son soutien au régime de Bachar el-Assad et sa dévotion pour les idoles. D’une part, l’EI prétend en effet lutter contre le régime syrien, et la lecture aveugle du Coran, prônée notamment par les djihadistes, proscrit l’intérêt et la conservation des reliques du passé. Il y aurait une autre raison plus prosaïque à l’enlèvement de Khaled al-Assaad : pensant qu’il avait enterré de l’or, les djihadistes ont voulu lui faire avouer ses cachettes. »

(Source)

Il semble, toutefois, qu’avant son décès, l’homme ait réussi à sauver de nombreuses œuvres en les envoyant à Damas. Nous lui devrons donc, indubitablement, la sauvegarde d’un patrimoine inestimable, en dépit des nombreuses pertes et, plus tragique encore, de son meurtre scandaleux et inexcusable.

Toutes ces exactions ne semblent jamais finir et au moment où j’écris ces lignes, j’ai peur qu’une autre mauvaise nouvelle ne tombe et que je doive encore rallonger ce triste article…

Mais à qui profite le crime ?

A première vue, on serait tenté de répondre qu’il profite essentiellement à Daesh. Mais n’est-il question que d’iconoclasme fanatique, dans cette histoire ? Non. La réalité est bien plus complexe.

Premièrement, Daesh n’a certainement pas décidé de prendre la ville de Palmyre dans l’unique but d’atteindre son site archéologique. La ville est d’abord un point stratégique géographiquement parlant : c’est un point qui se trouve sur la route de Homs et de Damas, deux villes que l’EI espèrent bien conquérir également.

Deuxièmement, à Palmyre, se trouve un aéroport militaire. Ce qui veut dire que s’y trouvaient également des armes. En pleine guerre, l’EI avait tout intérêt à mettre la main dessus, comme il l’a déjà fait dans de précédents cas.

Enfin, il se trouve une fameuse prison syrienne dans cette ville. Une prison connue pour être l’une des plus dures du monde, où des prisonniers politiques seraient retenus mais auraient aussi été torturés, voire exécutés depuis des décennies par le régime en place mais aussi par le précédent, celui du père de Bachar el-Assad. Or, Daesh a délibérément choisi de libérer des prisonniers de cette prison et, notamment, des chrétiens libanais. Un geste symboliquement fort. Dans quel but ? Faire en sorte que leur aura sur la population augmente. En effet, être craint, c’est bien, mais pour convaincre réellement et durablement, être aimé, c’est mieux. Et, surtout, cela peut vous prémunir des révoltes. Vous vous lèveriez, prêt à en découdre, face à un gouvernement que vous estimeriez honnête et bon, vous ?

Avant de prendre le contrôle de la ville, l’EI s’est également emparé de deux champs gaziers aux alentours : celui d’Arak et celui d’Al-Hél. Ces champs étaient importants pour le gouvernement de Bachar al-Assad car, depuis qu’il était privé des champs gaziers de l’est de la Syrie, il utilisait le gaz en provenance de ces points pour alimenter les régions encore sous son contrôle.

Mais la réalité devient plus engageante encore lorsque l’on prend conscience que Daesh ne profite pas seul de sa prise de contrôle sur Palmyre ou d’autres villes de ce genre. Car si l’EI détruit beaucoup de choses, ils pillent aussi. Et ce, dans le but de revendre le butin. Ainsi, un marché noir qui s’étend jusqu’en Occident s’est développé autour de cette guerre : ce sont de riches collectionneurs européens et américains qui achètent les œuvres volées, vandalisées par les islamistes. Ils alimentent ainsi le marché parallèle illicite des antiquités et profitent de la guerre en cours. Dérangeant ? Révoltant ? A qui le dites-vous !

Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.
Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.

Dans l’Express, on nous explique que des œuvres volées à Palmyre ou ailleurs en Syrie sont déjà dans des pays voisins et certaines pourraient déjà se trouver en Europe ou ailleurs dans le monde.

guillemet« Les Libanais ont récemment intercepté des bas-reliefs de Palmyre vendus au marché noir, tandis qu’un objet du musée de Raqqa a été retrouvé il y a peu en Turquie grâce à son numéro d’inventaire. Les douanes suisses ont eu l’occasion de saisir quelques objets de petites dimensions, des statuettes, des céramiques, des lampes à huile, des jarres, des parures, des fragments que les revendeurs écoulent, via les réseaux du grand banditisme. »

(Source)

 Or, même si la revente d’objets d’art volés n’est pas forcément une mince affaire (il existe de nombreuses façons de tracer un objet d’art et les musées ou les galeries « sérieuses » se méfient d’autant plus en cas de guerre), d’après la CIA, « la contrebande d’antiquités aurait déjà rapporté à l’organisation islamique entre 6 et 8 milliards de dollars » (Source).  Une véritable source de revenus pour Daesh qui sert, probablement, à financer l’armement et le recrutement.
Mais d’après Télérama, qui a interrogé France Desmarais, directrice des programmes et des partenariats de l’Icom (Conseil international des musées) et Edouard Planche, chargé de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels à l’Unesco, il semble aussi que les objets volés pourraient être dissimulés un certain temps, de façon à ce que les choses se tassent. Ils auront ainsi la possibilité d’échapper à la vigilance accrue des musées et galeries qui, pour le moment, sont bien plus méfiants qu’à l’accoutumée :

« Dans quelques dizaines d’années, prévient France Desmarais, ces collectionneurs légueront leur trésor à des musées, qui risquent de se retrouver en possession d’œuvres volées sans forcément le savoir. » « Ou bien les pièces feront surface sur le marché à la faveur d’une revente ou d’une succession », complète Edouard Planche, qui souligne : « Les islamistes médiatisent leurs saccages dans une guerre de propagande. A nous de lancer la contre-offensive pour éviter qu’un jour des bustes de Palmyre figurent au catalogue de Sotheby’s ou de Christie’s. »

(Source)

Il est clair, en tout cas, que si l’EI parvient à revendre ainsi son butin, c’est qu’il existe des acheteurs prêts à payer le prix en toute connaissance de cause. On peut considérer ces personnes comme les financeurs de l’ombre des islamistes. « Les véritables destinataires du trafic sont les collectionneurs. Des passionnés parfois prêts à tout pour mettre la main sur une pièce rare », toujours d’après Télérama (Source). Si leur but premier peut être de mettre la main sur des objets rares, ils participent ainsi plus ou moins sciemment aux actions terroristes menées en Syrie, en Irak et ailleurs. Autant dire que les questionnements éthiques et moraux qui secouent l’Occident et dont plus parlions plus haut, concernant l’aide à apporter ou non au régime syrien, est clairement le dernier de leur problème. On peut donc penser que ces destructions et pillages sont loin d’être terminés, à Palmyre comme ailleurs.


Cet article vous a plu ? Il vous a aidé à y voir plus clair ? Ou pas du tout, au contraire ? Vous avez des questions, des remarques ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous ;)


Sources :
Céline Lussato, in NouvelObs, « Frapper sa propre monnaie : le pas de plus de Daech pour devenir un Etat » (01/09/2015)
NouvelObs, « Palmyre : Daech a bien rasé le temple de Bêl, « la perle du désert » » (01/09/2015)
Géraldine Meignan, in L’Express, « Trafic d’antiquités: l’ombre de Daech sur le marché de l’art », (28/08/2015)
Le Monde, « Destruction des vestiges de Palmyre : « La sauvagerie de l’EI est totale » »
Jéremy Billault, in Exponaute, « Syrie : quels sont les principaux monuments détruits par Daesh ? », (02/09/2015)
Juliette Bénabent, in Télérama, « Comment mettre fin au pillage d’œuvres d’art en Irak et en Syrie ? », (28/06/2015)

Le Cône d’Avanton : un objet pas banal !

Suis-je capable d’écrire un article sur un objet d’art dont je ne sais a priori rien, en dehors du fait qu’il m’a fait beaucoup rire la première fois que je l’ai vu ? Oui. Je l’avais promis, je le fais. (Poke les copains de Twitter)

Non, l’art n’est pas ennuyeux. Et même quand il peut sembler poussiéreux au premier abord, il peut finalement s’avérer être très amusant. En témoigne cette… chose.

Cône d'Avanton Artefact datant de l'âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.) Or. 53 cm de haut, 321 g. Découvert en 1844 à Avanton (Vienne) Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale
Cône d’Avanton
Artefact datant de l’âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.)
Or. 53 cm de haut, 321 g.
Découvert en 1844 à Avanton (Vienne)
Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale

Non, ne niez pas : vous avez ri, je le sais. Parce que ce que vous venez de voir, d’imaginer, de comparer avec cet objet, je l’ai vu, imaginé, comparé avant vous (non, je n’ai pas l’esprit mal placé… si, en fait, carrément, mais vous aussi de toute façon).  Et il semble que nous ne soyons pas les seuls car les spécialistes ont longtemps cru que cet objet servait un culte lié à la fertilité. Je vous fais un dessin ?… Bon, ok : oui, on peut penser que c’est la forme phallique de ce très bel objet entièrement fait d’or qui a mené à imaginer cette première hypothèse. Pourtant l’hypothèse actuelle est beaucoup plus surprenante (en tout cas, moi, je n’y aurais JAMAIS pensé).

A quoi pouvait donc bien servir ce cône rituel ? Mais voyons, mais c’est bien sûr ! C’était un couvre-chef !… (je vous laisse digérer l’idée parce que j’ai cru que c’était une blague quand j’ai lu ça la première fois) Oui, cet objet serait ce qu’il nous reste d’un chapeau, d’une toque, d’une mitre, d’un machin haut-de-forme que les « prêtres » de l’époque portaient sur leur tête. Probablement au cours de cérémonie liées à un culte solaire. D’où la matière utilisée : l’or ; ainsi que les motifs représentés sur l’ensemble de l’objet, se rapportant à un culte solaire avéré à l’époque ; et la taille de l’objet qui pouvait symboliquement « viser » ou « s’élever » vers le ciel.
Vous me direz, du coup, ça reste relativement phallique quand même… Et un chouïa présomptueux (« Tu as vu comme mon gros cône doré est beau et haut, Dieu solaire ?! »).

guillemet« Le cône d’Avanton présente un décor constitué d’une succession de frises séparées par de fines cannelures. Son sommet porte des triangles disposés en étoile. L’objet est orné sur toute sa surface de motifs géométriques en relief, principalement circulaires et hémisphériques.

Les cercles concentriques, les spirales ou les roues sont reconnus comme des symboles solaires. Les hommes de l’âge du bronze d’Europe occidentale ne disposaient pas encore de l’écriture, et leur religion est difficile à appréhender par l’archéologie seule. Cependant leurs croyances devaient être fondées sur l’observation des phénomènes naturels comme la course du soleil à travers le ciel. Le soleil est lié au cycle du jour et de la nuit, aux saisons et au feu. Ce culte du soleil en Europe est d’ailleurs attesté par le char en bronze de Trundholm, découvert au Danemark, qui supporte un disque solaire recouvert d’une feuille d’or. L’or est inaltérable et d’un jaune brillant. Il fut spontanément associé à l’astre solaire. »  (Source)

Cône d'Avanton (détails) Artefact datant de l'âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.) Or. 53 cm de haut, 321 g. Découvert en 1844 à Avanton (Vienne) Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale
Cône d’Avanton (détails)
Artefact datant de l’âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.)
Or. 53 cm de haut, 321 g.
Découvert en 1844 à Avanton (Vienne)
Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale
Cône d'Avanton (détails) Artefact datant de l'âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.) Or. 53 cm de haut, 321 g. Découvert en 1844 à Avanton (Vienne) Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale
Cône d’Avanton (détails)
Artefact datant de l’âge du bronze (v.2000 av. J.C. à 750 av. J.C.)
Or. 53 cm de haut, 321 g.
Découvert en 1844 à Avanton (Vienne)
Saint-Germain-en-Laye, musée d’Archéologie nationale

Certes, la forme de ce cône peut aujourd’hui prêter à sourire. Cet objet n’en est pas moins le résultat d’une prouesse technique pour l’époque puisqu’il fut réalisé dans « une seule tôle d’or mise en forme sans soudure » et son épaisseur est « inférieure à un demi-milimètre ». (Source). Toutefois, le cône d’Avanton fut découvert en très mauvais état et dû être restauré.

A ce jour, les archéologues n’ont retrouvé que quatre cônes de ce genre dans le monde. Celui d’Avanton est le seul qui ait été retrouvé en France (à Avanton, donc, dans la Vienne, comme son nom l’indique). Cela laisse penser qu’il existait une communauté partageant un culte semblable dans ces régions d’Europe à l’époque.

Toutefois, le Cône d’Avanton, contrairement à ceux découverts en Allemagne, n’est pas complet : il manque, à sa base, une sorte de collerette. Or, « cette idée de chapeau relève d’une observation : la base élargie en collerette ovale des cônes allemands, partie que le cône d’Avanton a perdue, présente une ouverture de même taille que le tour de tête d’un homme adulte » (Source).

Dans l'ordre :  - Le cône de Schifferstadt (Allemagne), vers 1500-1250 av. J.C. - Le cône d'Avanton - Le cône de Berlin (vers 1000-800 av. J.C.) - Le cône d’Ezelsdorf (Allemagne) vers 1000-800 av. J.C.
Dans l’ordre :
- Le cône de Schifferstadt (Allemagne), vers 1500-1250 av. J.C.
- Le cône d’Avanton
- Le cône de Berlin (vers 1000-800 av. J.C.)
- Le cône d’Ezelsdorf (Allemagne) vers 1000-800 av. J.C.
Cône de Berlin Datant de 1000-800 av. J. C. Conservé au Musée de la Préhistoire et de Protohistoire de Berlin
Cône de Berlin
Datant de 1000-800 av. J. C.
Conservé au Musée de la Préhistoire et de Protohistoire de Berlin

Du coup, il est difficile de se représenter un chapeau à partir de l’observation du seul Cône d’Avanton. Même si je trouve, personnellement, que cela reste aussi difficile après avoir vu les autres… Je veux dire, arrêtez-vous deux secondes et imaginez-vous la scène : nous sommes en plein âge du bronze et des gars (bon, ok, pas le premier clampin du coin, mais quand même) portent des cônes comme celui-ci sur leur tête… On peut d’ailleurs imaginer qu’ils font ça avec le plus grand sérieux du monde, si cela se fait bien dans le cadre d’une cérémonie religieuse ou rituelle… Ca y’est ? Vous voyez un peu le ridicule de la chose ? (bon, je suis un peu méchante, j’avoue… bouarf, on peut bien se moquer un peu des religions, non ? NON BAISSEZ CETTE KALACH § J’AI MÊME PAS DE CRAYON §)

Ceci dit, lorsque c’est chose faite, je trouve cet objet non seulement encore plus amusant mais surtout plus intéressant qu’au point de départ. Pas vous ? (vous avez le droit de dire non, hein)


Cet article vous a plu ? Vous connaissiez le cône d’Avanton ? Pas du tout ? Il vous a amusé ? Non ? Dites-moi tout dans les commentaires, ci-dessous ;)

Sources :
Panorama de l’art : Le cône d’Avanton
Historique d’Avanton

« Silence » à Clichy !

A-t-on marché pour rien, le 11 janvier dernier ?

C’est la question que nous sommes en droit de nous poser, je crois, suite à ce qui se passe actuellement au sein de l’exposition « Femina ou la réappropriation des modèles » à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine).

Ce 27 janvier, en effet, une oeuvre a été délibérément retirée de l’exposition à la demande de l’artiste qui l’avait réalisée. La raison ? La Fédération des associations musulmanes de la ville de Clichy aurait contacté la mairie de la ville pour la prévenir qu’elle ne saurait être tenue responsable et ne pourrait pas empêcher d’éventuels incidents si, par malheur, l’œuvre venait à choquer certaines personnes. Afin d’éviter tout dérapage, l’artiste aurait donc préféré que son œuvre soit retirée de l’exposition…

Bouabdellah_Zoulikha_Silence
Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015
Installation: 24 tapis de prière, 24 paires de chaussures, 300 x 560 cm.

Mais quelle est donc l’œuvre au cœur du problème ?

Point de caricature de Mahomet ici. En fait, elle s’intitule (et c’est malheureusement fort à propos…) « Silence ». Elle a été réalisée en 2007 par l’artiste franco-algérienne Zoulikha Bouabdellah et il s’agit, tout simplement, de tapis de prières sur lesquels se trouvent des paires d’escarpins brillants.

L’œuvre a déjà été exposée plusieurs fois depuis sa création. Apparemment sans poser problème.

En ce qui me concerne, le but me semble évident : questionner la place de la femme au sein de l’espace sacré musulman. Je dis bien « questionner », pas juger ou critiquer.

En effet, que peut-on voir dans cette œuvre ?

Ce sont des escarpins dorés posés sur des tapis de prières. Ces chaussures peuvent faire penser à la pantoufle perdue de Cendrillon. Clairement, nous avons donc l’idée de présences féminines mais nous ne pouvons pas voir ces femmes. Elles sont absentes, elles sont comme invisibles.
Le titre de l’œuvre, « Silence », suggère aussi l’idée de ces présences muettes : comme des fantômes, incapables de communiquer avec le « monde des vivants », ces présences sont contraintes au silence. Ces deux mondes, ces deux entités ne peuvent pas communiquer car ils n’appartiennent pas au même espace. Or, c’est précisément ce qui se passe dans une Mosquée : les femmes se trouvent d’un côté, les hommes de l’autre. Les femmes sont voilées, les hommes ne le sont pas.
Autrement dit, la question que pose cette œuvre, je la vois ainsi : les femmes sont-elles vouées à être des esprits passifs et silencieux, au sein de l’espace sacré musulman, voire de la religion musulmane dans son ensemble ?

Bon. Soyons clairs, je vois tout-à-fait ce qui peut générer la polémique dans cette œuvre. Toute œuvre qui questionne est potentiellement polémique puisqu’elle peut questionner des points plus ou moins sensibles de notre mode de vie, de nos convictions, de nos idéaux, de nos dogmes…
Mais en ce qui concerne cette œuvre, « Silence », je pourrais comprendre qu’elle dérange des pays comme l’Arabie Saoudite, dont nous parlons beaucoup depuis la mort du Roi Abdallah (prétendu « de façon très discrète, (…) un ardent défenseur des femmes » selon Christine Lagarde… ni plus ni moins qu’un souverain obscurantiste et totalitariste de plus que la Terre a porté, si vous voulez mon avis), ou Daesh ou je ne sais trop quelle autre ordonnance extrémiste du même style. Mais nous sommes en France et, pis encore, c’est l’artiste qui a choisi de s’auto-censurer semble-t-il !

Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015  Photo Alexandre Mayeur. Galerie Anne de Villepoix, Paris
Zoulikha Bouabdellah, Silence, 2008-2015
Photo Alexandre Mayeur. Galerie Anne de Villepoix, Paris

Dans ce cas, à quoi bon cette œuvre ?

Si je veux créer des œuvres de ce type sans gêner personne, je le fais dans mon garage, je ne les expose pas, non ? Sinon, je ne vois vraiment pas quel est le but et mon analyse précédente est totalement fausse. Auquel cas, j’adorerais que l’artiste m’explique quelle était la raison cachée de son travail car elle m’échappe totalement !

Zoulikha Bouabdellah se justifie ainsi, d’après L’Express :

guillemet« Suite à l’incompréhension dont est victime l’installation, j’ai pris la décision de la retirer. Je mets cette incompréhension sur le compte de l’émotion liée au drame qui a touché la France et ne souhaite en aucun cas que cette pièce soit le prétexte de quelques-uns pour nourrir davantage les amalgames à travers des interprétations erronées. »

(Source: L’Express, Des escarpins sur un tapis de prière pour musulman: une œuvre d’art retirée à Clichy)

Très bien mais, oui ! Oui, il y a « incompréhension » de ma part ! Mais elle n’est pas liée au drame qui a touché la France, en l’occurrence. Elle est liée au fait que je ne comprends pas comment il est possible de s’autocensurer après avoir créé une œuvre comme celle-ci. Honnêtement : à quoi cela sert-il ? Ce que je vois, personnellement, c’est une artiste et des commissaires d’exposition qui planquent leurs miches à la première remarque et, auquel cas, nous nous sommes bien mobilisés pour rien, le 11 janvier dernier…

Quant au maire PS de la ville ?

Môsieur ne se sent pas concerné et il voudrait qu’on le laisse tranquille. D’après le journal Libération, voici comment l’élu se dégage de toute responsabilité :

guillemet« Je me suis fait une règle de principe qui est de laisser aux professionnels le choix des programmations dans les établissements culturels de la ville de Clichy. »

(Source : Libération, Autocensure post-attentats à l’exposition «Femina» de Clichy)

L’Express ajoute ces paroles :

guillemet« Il n’est pas question pour moi de choisir telles ou telles œuvres pour une exposition qui est sous la responsabilité des organisateurs. Je tiens à rappeler que ce n’est pas à la mairie que sont décidés les choix des artistes ou de leurs œuvres ».

(Source: L’Express, Des escarpins sur un tapis de prière pour musulman: une œuvre d’art retirée à Clichy)

De plus, las d’être pris à parti sur les réseaux sociaux, le maire menace de « saisir la justice pour diffamation ». Quitte à aller jusqu’au bout dans le courage…

Sinon, l’union nationale, c’était pas un peu l’idée qui devait émerger et illuminer la France suite aux attentats ? Non ? J’ai dû rêver, je me disais bien aussi…

Bref, je ne peux que soutenir les propos d’une autre artiste, Orlan, qui devait être présente au sein de la même exposition. Je dis « devait » car elle a, depuis, demandé à ce que son travail soit décroché tant que celui de Zoulikha Bouabdellah ne serait pas remis en place. Voici ce qu’elle déclare sur sa page Facebook :

guillemet« Quels que soient les motivations de l’artiste et des commissaires (de l’exposition ndlr.) le résultat est catastrophique. Je peux suivre le raisonnement, mais je ne peux le soutenir car c’est la porte ouverte à toutes sortes de restrictions insidieuses de notre liberté d’expression, au risque que nous passions consciemment ou inconsciemment de l’auto-censure à l’empêchement, de l’empêchement à l’inhibition que produisent la menace et la peur. La liberté d’expression continue à être bafouée deux semaines après les marches du 11 janvier, alors qu’aucun motif sérieux ne peut être invoqué pour interdire la présentation d’une œuvre qui réunit simplement des tapis de prière et des paires d’escarpins. »

(Source : Page Facebook de Orlan)

Et, c’est étrange, parce que Orlan semble penser très sincèrement que la mairie, si « silencieuse » justement, aurait joué un rôle majeur dans l’auto-censure (ou la censure tout court, par conséquent) de Zoulikha Bouabdellah. Voici ce qu’elle déclare, toujours sur sa page Facebook :

guillemet« En vérité, il suffit de se renseigner un peu pour découvrir clairement que cet acte d’auto-censure masque une censure plus grave. ‘’Une association de confession musulmane’’ aurait fait pression auprès des responsables de la mairie pour obtenir le retrait de l’œuvre. La mairie a cédé à ces pressions et s’est désolidarisé de l’exposition si l’œuvre devait être présentée. »

(Source : Page Facebook de Orlan)

L’auto-censure est une chose. La censure en est une autre…
J’imagine que nous aurons peut-être plus d’informations sur ce qu’il en est vraiment dans les jours à venir. En attendant, cette histoire n’est pas très jolie à voir, par les temps qui courent…


Edit du 29/01 :

Le Nouvel Obs nous apprend que l’oeuvre sera finalement réinstallée au sein de l’exposition. La mairie a décidé de prendre « des mesures de sécurité et de communication pour que la pièce soit réinstallée » nous dit-on. (Source)

Du coup, était-il vraiment nécessaire d’en arriver à de telles extrémités ? L’œuvre aurait très bien pu passer inaperçu. Alors qu’après le tapage médiatique, rien n’est moins sûr.

Il semble en tout cas que mon analyse de l’oeuvre n’était pas fausse puisque l’artiste a déclaré ne vouloir ni choquer, ni provoquer mais susciter « un dialogue [sur] les liens entre les espaces profane et sacré ainsi que la place de la femme au seuil de ces deux mondes ». (Source)

Mais, au fait, sont-ils portables, ces escarpins ? Non, parce qu’en exposant des Louboutin, par exemple, je peux vous assurer que vous auriez affaire à d’autres extrémistes, non moins effrayant(e)s ! Moi, je dis ça…

Le Diable et la Mort : petit tour d’horizon dans l’art

Rah ! Horreur et damnation !

Cela fait des semaines que je le cherche et qu’on m’aide à le chercher (merci d’ailleurs <3) : un livre ! Un fichu livre ! Le catalogue de l’exposition L’Ange du Bizarre – Le Romantisme noir de Goya à Max Ernst. Mais impossible : il n’est plus édité, il n’est plus disponible nulle part… Seule possibilité restante ? Emprunter de l’argent à mon compte épargne pour espérer l’acheter à tous ces gens qui osent le revendre à plus de 120€ (à beaucoup plus parfois, même !).

Non, mais, vraiment ! Ces gens n’ont-ils aucune pitié pour les étudiants en arts qui galèrent déjà à acheter leur pain ?

D’accord, d’accord ! Causette se tait mais Causette trouvera son livre, quoi qu’il arrive ! Non mais.

Hum ? Pourquoi ce bouquin m’intéresse autant, vous vous demandez ? Déjà parce que je n’ai pas eu la chance de voir cette exposition et que la prise de photos y avait été interdite (merci Musée d’Orsay de penser à nous, non parisiens qui aimeraient avoir accès à la culture ! Vous pouviez pas éditer un peu plus votre catalogue, du coup ? Non mais j’vous jure…). Bref, il ne reste donc que peu de traces de cette exposition (merci aux fraudeurs courageux qui ont quand même pris quelques photos et ont aussi et surtout fait de très bons comptes rendus de leur visite, je pense notamment à cet article de Cagliostro : L’ange du bizarre, le romantisme noir au musée d’Orsay) et ces traces j’en ai fortement besoin pour l’écriture de mon mémoire de deuxième année de master.

Pour le moment, je devrais donc me contenter du hors-série Beaux Arts qui, fort heureusement, n’a pas été loupé, loin de là.

 

Couverture du hors-série Beaux Arts Magazine - L'Ange du Bizarre, Le Romantisme Noir de Goya à Max Ernst
Couverture du hors-série Beaux Arts Magazine – L’Ange du Bizarre, Le Romantisme Noir de Goya à Max Ernst

 

En fait, j’aime m’intéresser à ce que l’un de mes professeurs (que j’admirais beaucoup !) appelait « les figures du désordre ». Elles sont nombreuses et elles font partie de nos vies ; elles peuplent nos histoires, nos mythes et légendes, et elles évoluent avec leur temps. Cette exposition mettait en scène énormément d’œuvres faisant référence à ces monstres et créatures qui nous effraient et nous fascinent à la fois.

Cet intérêt pour ces figures du désordre, je l’ai déjà un peu exprimé dans mon mémoire de première année. J’ai eu l’occasion de tracer la chronologie du robot : si l’on fait le rapprochement entre les histoires parlant du Golem d’argile (un personnage essentiellement issu de la religion juive), nous pouvons en déduire que le Golem est un des ancêtres du robot (mais de façon uniquement « imaginaire » puisque le robot à l’apparence d’homme, lui, commence à être vraiment construit).

Or, c’est très probablement parce que le robot a de profonds liens avec des figures du désordre comme le Golem, que nous nous intéressons si fortement à lui : la science-fiction adore parler des robots et nous adorons nous faire peur devant des Terminator et autres I-Robot ! Mais cela est d’autant plus intéressant que nous pourrions un jour parvenir à véritablement créer cette chose de métal dont nous imaginons déjà qu’elle pourrait être aussi révolutionnaire pour nos vies qu’incroyablement destructrice.

Ainsi, alors que tous nos monstres et créatures du passé n’étaient et ne restaient que des êtres fictifs, nous nous confrontons aujourd’hui à une réalité qui, même si elle est encore loin de la science-fiction, est ô combien intéressante : nous sommes à un croisement entre rêve et réalité. Un croisement rendu possible grâce à l’entremêlement des sciences et des arts. Pour faire simple, nous serons peut-être capables, un jour, de créer pour de vrai et pour la première fois une véritable figure du désordre !

Mais comme je vous le disais, les figures du désordre sont nombreuses. Soyons plus clair : une figure du désordre est un personnage (mais ça peut également être une chose, un objet, ou un évènement) fictif qui, comme son nom l’indique, crée le chaos. Cela ne veut pas dire que cette chose fiche le souk ! Non, évidemment. Cela veut plutôt dire qu’elle sort de l’ordinaire, qu’elle sort de « l’ordre » établi.

(chaos ou kaos = désordre en grec)

Ces personnages n’existant pas réellement, nous pouvons les considérer comme des symboles : ils nous permettent de mettre une image sur nos peurs et cela nous permet de mieux les visualiser et, donc, de les apprivoiser.

Allez, je vous en montre un peu plus et je vous explique ! Vous me suivez ? Let’s go !

 

Hieronymus Bosch - La mort de l'avare 1490
Hieronymus Bosch – La mort de l’avare
1490

 

Prenons l’exemple de ce tableau de Hieronymus Bosch, intitulé La mort de l’avare : on y voit un homme sur son lit de mort. Un ange tente d’attirer son attention vers un crucifix nimbé de lumière mais l’homme est plus intéressé par un démon qui lui tend un sac qu’on imagine rempli d’argent. La mort, sous la forme d’un squelette pointant une flèche en direction de l’homme, est déjà à l’entrée de sa chambre. Il est trop tard pour qu’il puisse se défaire de ses péchés.

Évidemment, cette scène est complètement surréaliste. Elle est imaginaire. Les créatures que sont la Faucheuse, les démons ou encore l’ange sont des symboles destinés à nous expliquer ce qui se passe dans cette scène : l’homme était avare et il le sera jusqu’à sa mort. Or, l’avarice est un des sept péchés capitaux, c’est pourquoi c’est le démon qui tente l’homme alors que l’ange, lui, essaye de le guider vers la voie de la lumière. Dans ce tableau religieux, l’artiste tente de montrer le bien, le mal et la mort qui, de toute façon, fauchera l’homme quel que soit son choix de vie.

guillemet« Ce tableau est inspiré d’un livre de prière du 15e siècle intitulé: Ars Moriendi (L’art de mourir). Ce manuel était un guide pratique sur la façon de mourir. Il comprenait onze scènes: les cinq premières étaient les tentations du démon, invitant le mourant à l’impiété, au désespoir, à l’impatience, à la vanité et à l’avarice. Les cinq suivantes étaient les inspirations de l’ange: la foi, l’espoir, la patience, l’humilité et la générosité. Dans la dernière scène l’ange reconduisait l’âme au ciel, alors qu’en Enfer les hurlements de rage des démons se faisaient entendre. Dans cette oeuvre de Bosch, par contre, l’issue du combat demeure incertaine. »
(source: La mort dans l’art)

L’exposition L’Ange du Bizarre qui s’est terminée en juin 2013 permettait de voir que de nombreux artistes ont cherché à représenter les monstres, les peurs, les ombres. Chacun avait ses raisons : croyances, craintes personnelles, fascination… Mais aussi parce que cet univers foisonnant permet de laisser totalement libre cours à l’imagination. Ce qui, pour un artiste, peut être une véritable libération.

 

Carlos Schwabe, La mort du fossoyeur
Carlos Schwabe – La mort du fossoyeur
The Death of the Gravedigger
Graverens død
Aquarelle et gouache sur esquisse à la mine de plomb sur papier. 75 x 55,5 cm. Musée du Louvre, Paris

 

En couverture du catalogue de l’exposition L’Ange du Bizarre, c’est la partie haute de la la peinture de Carlos Schwabe, La mort du fossoyeur, qui apparaît. Un choix qui illustre à merveille le nom de l’exposition : « l’Ange du Bizarre » est ici l’Ange de la Mort. « Bizarre » car cet ange que nous craignons tous et dont l’apparition symbolise notre fin est ici représenté sous la forme d’une belle femme. La Faucheuse, pourtant, est souvent représentée, encore aujourd’hui, comme portant un long manteau noir, une faux à la main (voir, par exemple, la gravure ci-dessous). Dans certaines représentation plus anciennes, il arrive que la Faucheuse soit un squelette (c’est le cas dans la peinture de Hieronymus Bosch, que nous avons vue plus haut). Et cela n’est guère réjouissant, il faut bien l’avouer. Cela est même plutôt effrayant !

Alors, pourquoi Carlos Schwabe a-t-il choisi de représenter la Faucheuse sous une forme si surprenante ?

C’est parce qu’une figure du désordre peut avoir plusieurs formes et, donc, plusieurs sens selon la façon dont elle est représentée ou le contexte dans lequel elle apparaît.

 

Alfred Rethel - La Mort comme amie, Gravure de 1851 Une des rares représentation de la mort comme amie du mourant. Ici, le sonneur de cloches va mourir alors la Faucheuse se charge de son travail à sa place, probablement avant de l'emporter. Son visage cadavérique laisse entrevoir qu'elle semble triste.
Alfred Rethel – La Mort comme amie, Gravure de 1851
Une des rares représentation de la mort comme amie du mourant. Ici, le sonneur de cloches va mourir alors la Faucheuse se charge de son travail à sa place, probablement avant de l’emporter. Son visage cadavérique laisse entrevoir qu’elle semble triste.

 

L’Ange de Carlos Schwabe ne ressemble pas du tout à ce que nous imaginons de la Faucheuse.

Le fait de représenter la Faucheuse comme un ange aux ailes noires et surtout comme une gracieuse jeune femme est donc intéressant. Tout d’abord, nous pouvons en déduire que l’artiste ne devait pas considérer la mort comme quelque chose d’effrayant mais comme un accomplissement (l’ange tient une flamme verte dans la main. Le vert est la couleur de l’éternité et de la régénération) et quelque chose de paisible bien qu’incontournable (on voit que le visage de l’ange est serein mais déterminé et que l’homme dans la tombe est, certes, surpris par l’apparition mais aussi plutôt séduit, obnubilé).

C’est la femme de l’artiste qui sert ici de modèle à l’Ange noir. La séduction entre en ligne de compte : Carlos Schwabe démontre ici que derrière notre peur, nous ne pouvons nous empêcher d’être fascinés par les créatures imaginaires, censées hanter nos nuits et nos ruelles sombres. Carlos Schwabe, en représentant ainsi la Mort, devait lui aussi lui trouver quelque chose d’attirant.

 

Marianne Stokes - La jeune fille et la mort, 1900 Source image : L'art magique
Marianne Stokes – La jeune fille et la mort, 1900
Source image : L’art magique

 

Un ange noir et féminin, c’est également ce que met en scène la peinture de Marianne Stokes intitulée La Jeune fille et la Mort. La ressemblance entre les deux personnages qui ont le rôle de faucheuse est assez étonnant. La seule différence notable réside dans la coiffe des deux femmes : chez Carlos Schwabe, la tresse tombante sur le front de son ange est une référence à la mode du Moyen-Age. Chez Marianne Stokes, l’ange est voilé (une tenue qui, à mes yeux, ressemble un peu à celle d’une nonne ou, en tout cas, d’une religieuse) et c’est surtout la finesse des traits du visage qui nous permet de croire qu’il s’agit d’une femme. C’est, en tout cas, un être très androgyne, au teint laiteux et qui semble résigné à sa tâche. Une vie de plus, une vie de moins, quelle différence, au fond ? Il effectue sa tâche encore et encore. Cela est inscrit sur son visage.

Ce tableau offre une version moins séduisante de la mort. Il montre davantage le côté immuable de cet évènement qui survient dans la vie de tous, un jour où l’autre. Notons que la main levée de la Faucheuse se veut apaisante pour la jeune fille. Elle va mourir dans son sommeil : certains diraient qu’il s’agit d’une « belle mort ».

Les représentations de la Mort en compagnie de jeune fille est un thème récurrent dans l’art. Il date de l’Antiquité où, déjà, chez les Grecs, Perséphone était enlevée par Hadès, dieu des Enfers. Etablir un lien entre une jeune fille et la Mort, c’est une façon de démontrer que l’amour et la mort sont proches l’un de l’autre (nous parlons alors de collision entre Éros, dieu de l’amour et, donc, de la vie, et Thanatos, dieu de la mort).

guillemet« Eros et Thanatos, dieux grecs, forment un bien étrange couple. Contraires ou complémentaires ? La psychanalyse les a réunis au dix-neuvième siècle. L’art en a fait ses deux thèmes centraux, parce qu’ils sont probablement les deux grands tabous de l’humanité. »
(Source: Art Mémoires)

 

Joan Fontbernat Paituví (Jaume Barba, signature de l'atelier) - Le baiser de la mort (Beso de la muerte) 1930 Marbre Cimetière de Barcelone, Espagne
Joan Fontbernat Paituví (Jaume Barba, signature de l’atelier) – Le baiser de la mort (Beso de la muerte)
1930
Marbre
Cimetière de Barcelone, Espagne

 

Dans cette autre représentation de la mort, se trouvant dans le cimetière de Poblenou à Barcelone, nous pouvons voir un étrange mélange entre le tableau de Carlos Schwabe et les représentations plus courantes de la Mort : un squelette aux ailes d’ange embrasse un homme qui, probablement, va passer de vie à trépas.

Pour l’anecdote, cette sculpture est une des plus célèbres du cimetière et des gens visitent d’ailleurs ce lieu pour la voir. D’autant plus que ce lieu de repos éternel regorge d’autres créations magnifiques dans ce genre !

Mais la Mort (ou la Faucheuse) n’est pas la seule figure du désordre célèbre. Nous avons pu voir, par exemple, que les démons dans la peinture de Hieronymus Bosch sont aussi des figures du désordre, de même que les anges ou le Golem dont je vous parlais tout au début : ce sont des créatures d’un autre monde – le monde imaginaire – qui nous permettent de symboliser nos émotions. Et cela même si, par exemple, les démons représentent le Mal (ils sont sous la houlette du Diable, de Satan, de Lucifer) tandis que les anges représentent davantage le Bien (sous les ordres de Dieu).

(Notons quand même que la distinction Bien/Mal a tendance à s’étioler dans nos récits contemporains, par exemple dans des séries comme Supernatural.)

Mais, me direz-vous, tout ceci est peut-être un peu trop religieux ! Rassurez-vous (si je puis dire), il ne s’agit pas des seules figures du désordre, loin de là ! Seulement, il faut bien l’avouer, les figures du désordre ont toutes plus ou moins un lien avec une religion (mon travail de recherche m’amène à parler essentiellement de la religion catholique car je me place en tant que française, en tant qu’occidentale, mais les cultures asiatiques, par exemple, regorgent elles aussi de figures du désordre qui sont à la fois différentes et semblables aux nôtres. Voir, par exemple, la représentation d’un démon japonais dans ce précédent article : Le couple démoniaque).

Ainsi, voici un autre exemple : le vampire est une très célèbre figure du désordre qui a beaucoup évolué avec le temps. Nous sommes passés d’un Dracula terrifiant mais sans nul doute charismatique et d’un romantisme fou, à Edward Cullen de la saga Twilight, jouant davantage la carte de la fascination exercée sur nous par les créatures de ce genre (bien que certaines d’entre vous me rétorquerons sûrement qu’il dispose aussi d’un grand charisme et qu’il est incroyablement romantique). Curieusement, oui, ces deux personnages restent assez proches, contrairement à ce qu’on pourrait croire : frayeur et fascination restent les atouts du vampire, qui nous attirent désespérément vers lui. Mais pour quelle raison ?

C’est parce que la séduction exercée par le vampire est comparable à celle de Lucifer. Et cela est également vrai pour les créatures que nous avons vues plus tôt.

Évidemment ! Lucifer, le Diable. La plus grande et la plus célèbre des figures du désordre au monde. Elle a déchainé les peurs et les passions durant des siècles. Les croyants redoutaient cet être plus que tout au monde ! Les satanistes, eux, lui vouaient un culte sans bornes. Pourquoi ? Parce qu’il était le symbole de tous les possibles : ange déchu pour avoir osé défier Dieu lui-même, parfois décrit (en particulier au XIXe siècle) comme disposant d’une beauté inimaginable, Lucifer (dont le nom signifie Porteur de Lumière et non pas des ombres ou de la mort !) avait de grands pouvoirs en tant que gardien de l’Enfer.

 

Jean-Jacques Feuchère, Satan, 1833
Jean-Jacques Feuchère, Satan, 1833
Statue de Lucifer dans la cathédrale Saint-Paul de Liège, par Guillaume Geefs (variante de l'original, signé de Jozef Geefs) Photo de Luc Viatour / www.Lucnix.be
Statue de Lucifer dans la cathédrale Saint-Paul de Liège,
par Guillaume Geefs (variante de l’original, signé de Jozef Geefs)
Photo de Luc Viatour / www.Lucnix.be

 

Comme vous pouvez le voir en observant ces deux sculptures différentes de Lucifer (ou Satan, le Diable), son physique peut radicalement changer d’un artiste à l’autre. Et ici, l’exemple reste relativement faible car nous n’avons pas affaire à un Diable rouge à la queue et à la langue fourchues… Mais notons quand même que la statue de la Cathédrale de Saint-Paul de Liège est quand même beaucoup plus ravissante que celle de Jean-Jacques Feuchère. Chez ce dernier, Satan a les doigts et le nez crochus, il est pourvu de cornes qui se mêlent à sa chevelure et ses pieds sont davantage ceux d’une bête. Guillaume Geefs, lui, en fait un bel homme prisonnier (son pied est pris au piège) malgré ses ailes. Il semble tourmenté mais pas effrayant. Il nous viendrait presque l’envie de l’aider…

Il faut dire que Lucifer ne représente pas seulement le Diable à la queue fourchue que nous nous imaginons bien souvent aujourd’hui. Lucifer faisait figure de rebelle. La religion Chrétienne en faisait bien évidemment un être à détester et à craindre, un monstre (en particulier au Moyen-Age), mais était-ce finalement si vrai ? Sa représentation a donc beaucoup évolué avec le temps :

Aujourd’hui, à l’heure où le cinéma nous propose des méchants de plus en plus ambigus, devenus des voleurs, des tueurs malgré eux ou par la force des choses et d’un destin malheureux nous voyons peut-être Lucifer, cet être censé expliquer tous les malheurs du monde, sous un autre angle. Finalement, pourquoi Lucifer est-il devenu le Diable, l’ennemi même de Dieu ? Parce qu’il a osé se dresser contre lui, contre son maître et notre prétendu maître à tous (selon les récits bibliques, soyons clair, il ne s’agit pas ici de mon avis mais bien d’un résumé des plus simples que je vous propose. Je préfère préciser avant qu’on ne me taxe encore de croyante. Cela a le don de m’agacer).

Or, l’homme lui-même se dresse (plus ou moins consciemment) depuis toujours contre l’idée d’une puissance supérieure contre laquelle il ne pourrait rien : certains luttent contre un ou des dieux suprêmes, des divinités ou encore contre le Destin mais, plus prosaïquement, c’est surtout contre nos parents que nous nous battons pour nous affirmer. Des « parents » que peuvent aussi être, d’une certaine façon, les dieux ou les puissances surnaturelles censés nous gouverner selon les différentes religions qu’a connu et connaît encore notre monde : ça n’est pas pour rien, par exemple, que le dieu chrétien est ainsi parfois surnommé « le Père ». De plus, la plupart des religions proposent leur version de la création du monde et, chaque fois, l’être humain « naît » d’une puissance surnaturelle (un dieu ou quelque chose de plus abstrait) : nous sommes considérés, par ces religions, comme les enfants de ces puissances ou de ces dieux.

Mais nous ne pouvons pas supporter d’être enchainés à une vie dont on a pas tout décidé (attention, hein, je parle globalement, parce que notre société actuelle s’amuse bien à nous faire croire que nous sommes libres alors que cela est très fortement discutable… mais c’est un autre débat). Passer notre vie sous le commandement, plus ou moins direct et franc, de nos parents, qui qu’ils soient, n’est pas dans notre nature : nous nous rebellons, tels des adolescents qui souhaitent devenir adultes et, donc, pouvoir construire leur propre existence.

C’est également le cas de Lucifer dont le nom (Porteur de Lumière) peut aussi signifier qu’il nous amène vers la lumière et, donc, vers la connaissance. Des connaissances, des savoirs qui nous permettent de nous affranchir, de nous libérer des dieux, des parents et de devenir nous-mêmes, quitte à faire parfois des erreurs de parcours.

Finalement, Lucifer est donc un personnage très humain ou de plus en plus humain.

Pour conclure sur le vampire, c’est probablement pour cette raison que Dracula est devenu Edward Cullen : monstre malgré lui, monstre déterminé à changer, monstre qui ne veut pas être un monstre.

Dommage que la saga Twilight n’ait pas vu le jour à une époque où la réflexion était encore primordiale… Dans Twilight, seul le premier roman est intéressant pour qui est curieux, comme moi, au sujet de l’évolution des figures du désordre dans le temps (et encore, je dirais même que seul le début du roman est intéressant, quand nous découvrons seulement les personnages qui, ensuite, sont mal utilisés au profit d’un récit sans intérêt ou tout juste distrayant).

 

Johann Heinrich Füssli, le Cauchemar  1790-1791 Huile sur toile, 76 × 63 cm.  Goethe Museum, Francfort
Johann Heinrich Füssli, le Cauchemar
1790-1791
Huile sur toile, 76 × 63 cm.
Goethe Museum, Francfort

 

Parmi les vampires célèbres, je retiendrais aussi Clarimonde, personnage central de La Morte Amoureuse de Théophile Gautier : le mot « immonde » est entendu dans son nom. C’est une séductrice, une courtisane qui n’hésite pas à se nourrir du sang de son amant pour rester en vie. Pourtant, elle est décrite comme une très belle femme. Une si belle femme que Théophile Gautier la décrit comme plus belle que ne pourrait même l’imaginer le meilleur peintre au monde ! Mais l’auteur n’hésite pas non plus à dire très clairement que cette femme est « Belzébuth en personne », c’est-à-dire le Diable en personne.

(Le tableau de Johann Heinrich Füssli, le Cauchemar, ci-dessus, se trouve en couverture de La Morte Amoureuse édité par Classiques Bordas, je reviendrai sûrement sur ce tableau dans un prochain article car il est très intéressant et a été souvent copié.)

La beauté, l’apparence… Des créatures que nous avons souvent imaginées comme hideuses et effrayantes deviennent parfois si belles qu’elles nous attirent à elles. La beauté devient alors un piège dont il faut savoir se méfier. « L’habit ne fait pas le moine », voilà ce que nous apprend le « romantisme noir » qui est au centre de l’exposition dont je vous parle depuis le début de cet article. C’est une idée qui, finalement, s’est répandue au XIXe siècle au sein du mouvement Romantique pour former ce que certains surnomment, donc, le Romantisme Noir. Ainsi, le monstre est inquiétant, effrayant et dangereux mais il sait aussi être beau, attirant, fascinant. A tel point que la frontière entre ange et démon est parfois difficile à saisir. Nous voilà alors face un ange bizarre… Un ange du bizarre.

Pfiou ! Vous ne serez probablement pas nombreux à lire tout ça. Mais tant pis, j’espère au moins que cela aura intéressé certains !

Hans Zatzka : Les femmes mignonnes

Il est difficile pour moi de ne choisir qu’une seule oeuvre de Hans Zatzka car j’aimerais toutes les partager avec vous (d’autant plus que j’ai l’impression qu’il est assez méconnu du grand public). Je suis littéralement amoureuse de son style pictural ; la façon dont il utilise les couleurs, dont il réalise les drapés, les décors dans lesquels ils placent ses personnages… Bref, je suis sous le charme. C’est doux, léger, poétique. Ici, il s’agit de la Symphonie des Nymphes de l’eau. Je vous laisse admirer la façon dont l’artiste a réalisé, à la fois, la transparence de l’eau et celle des drapés, mais aussi les détails des chevelures et, dans le décors, des plantes, le moindre feuillage. J’espère que vous aimerez autant que moi.

Symphony of the water nymphs
Symphony of the water nymphs
Oil on canvas
79 x 64 cm
(31.1 x 25.2 in.)

Hans Zatzka (1859-1949) était un peintre autrichien spécialisé dans les sujets religieux ou mythologique mais surtout reconnu pour la façon dont il représentait les figures féminines.

Des figures qui ont presque l’air de poupées de porcelaine, toutes plus mignonnes les unes que les autres. Il faut dire que l’artiste représente beaucoup de nymphes. On peine à imaginer qu’elles pourraient être laides ! Toutefois, il peint également des « humaines » qui ne sont pas moins jolies.

Mais ce qui me plaît le plus, je crois, c’est que je n’ai pas trouvé de représentations ultra-sexualisée du corps de la femme dans les peintures de Zatzka. Ses figures sont charmantes mais pas nécessairement aguicheuses. Même dans une peinture comme Anticipation, où une femme en sous-vêtements attend, de toute évidence et de façon très amusée, que son amant surgisse dans sa chambre. (D’ailleurs, le déshabillé que porte la femme représentée dans cette peinture me plaît beaucoup, j’en veux bien un pareil. A bon entendeur.) Zatzka peindra plusieurs toiles du même genre, mettant en scène ce même « jeu » d’amoureux.

Date (Rendez-vous) ou Anticipation Oil on canvas - Huile sur toile 70 x 40 cm  (27.6 x 15.7 in.)
Date (Rendez-vous) ou Anticipation
Oil on canvas – Huile sur toile
70 x 40 cm
(27.6 x 15.7 in.)

Cela n’empêche pas Zatzka de réaliser toute une série de portraits en « trous de serrure ». Littéralement : on peut y voir des femmes en déshabillés comme si nous regardions à travers un trou de serrure. Pourtant, même ces réalisations ont quelque chose de mignon. On est loin de la pornographie hard, vous voyez ? Disons que c’est coquin. (j’adore ce mot, mais allez placer ça quelque part de nos jours… Wait. Je crois que cette phrase est tendancieuse)

Femme nue en déshabillé, vue par le trou de la serrure Oil on panel - Huile sur panneau 47 x 32 cm  (18.5 x 12.6 in.)
Femme nue en déshabillé, vue par le trou de la serrure
Oil on panel – Huile sur panneau
47 x 32 cm
(18.5 x 12.6 in.)

D’aucuns trouvent que ses tableaux sont mièvres, niais et sans grand intérêt mais je les trouve très beaux (et puis, d’aucuns pensent ça aussi des tableaux d’Antoine Watteau, par exemple, ce qui ne l’empêche pas d’être connu comme un des plus célèbres peintres français). Ils sont, pour moi, un peu de douceur et de fraicheur dans un monde de brutes. Quant à la maîtrise technique de l’artiste, elle est indéniable. Mais là encore, certains diront que l’art n’a pas pour vocation de faire du beau… Et il est vrai. Ce qui ne veut pas non plus dire qu’il n’a pas à en produire du tout !

Hans Zatzka
Arabian Nights
Oil on canvas
75.2 x 63.1 cm
(29.61″ x 24.84″)
Private collection

Cette danseuse orientale est une autre de ses toiles que j’admire particulièrement. En grande partie pour le choix des couleurs employées. Elle est une parfaite représentation de l’ambiance des Milles et unes Nuits. On pourrait presque entendre la musique et voir danser la jeune femme.

Voici quelques autres de ses toiles dans lesquelles je vous invite à admirer les détails et les couleurs, les jeux de lumière et la composition car tout est absolument admirable :

Hans Zatzka
Skittles
Oil on panel
31.3 x 47 cm
(12.32″ x 18½ »)
Private collection

Hans Zatzka - Sleeping Beauty

Hans Zatzka

Hans Zatzka