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Les dessous de Palmyre

Depuis quelques mois, il se passe rarement très longtemps sans que nous n’entendions parler de l’EI : l’État Islamique, appelé Daesh en arabe, qui fait trembler le monde entier mais fait surtout régulièrement la Une de nos journaux. Ils sont notamment connus pour avoir détruit de nombreuses œuvres aux valeurs patrimoniale et culturelle inestimables.
Pourtant, seriez-vous capables d’expliquer à qui que ce soit ce qui se passe à Palmyre, par exemple ? Savez-vous seulement ce qu’est Palmyre ? C’est pourtant l’un des principaux lieux d’exaction de l’EI, actuellement.

Aujourd’hui, nous allons essayer de résumer les choses. L’objectif est de vous éclairer sur le pourquoi du comment de la destruction du patrimoine culturel et artistique à laquelle s’adonne l’EI. Nous allons essayer d’y voir plus clair. Et je vais essayer de ne pas y aller de ma petite larme ou de m’énerver toute seule, parce que c’est un sujet qui me touche beaucoup et qui me tient particulièrement à cœur. Le cas de Palmyre va nous permettre de revenir, également, sur d’autres pillages et destructions orchestrés par ces djihadistes. Aussi, sachez dès à présent que la plupart des œuvres dont il sera question dans cet article n’existent déjà plus…


Sommaire de l’article :

Palmyre, c’est où, c’est quoi ?
L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?
Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie
La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…
Que se passe-t-il à Palmyre ?
Mais à qui profite le crime ?


Palmyre, c’est où, c’est quoi ?

Palmyre (Tadmor ou Tudmur, aujourd’hui) se trouve en Syrie, au nord-est de Damas, la Capitale du pays. C’est une oasis, aux allures de ville des sables (je vous laisse en juger à travers la photo ci-dessous), qui abrite (ou abritait…) les ruines d’une ville « qui fut l’un des plus importants foyers culturels du monde antique » (Source: UNESCO).  Avant le début des conflits, cette ville vivait principalement du tourisme. Aujourd’hui, bien sûr, en l’état actuel des choses, cela n’est plus envisageable.

Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Vue de la ville de Tadmor, anciennement Palmyre, Syrie, 2010.
Carte de la Syrie.
Carte de la Syrie. (Source)

Palmyre existait déjà au IIe siècle avant J.C. C’était « une oasis caravanière établie lorsqu’elle entra sous contrôle romain dans la première moitié du Ier siècle et fut rattachée à la province romaine de Syrie. » C’est pour cette raison que « l’art et l’architecture de Palmyre allièrent aux Ier et IIe siècles les techniques gréco-romaines aux traditions locales et aux influences de la Perse. » Un vrai trésor archéologique, donc, résultat du mariage de plusieurs grandes civilisations antiques. On trouve notamment à Palmyre les vestiges d’un aqueduc romain ou encore d’un théâtre. Là où la plupart des occidentaux pensent donc qu’il s’agit d’une cité lointaine et sans grande importance, à leurs yeux, il s’agit en fait du symbole d’un héritage commun.

Je vais utiliser une métaphore un peu tirée par les cheveux mais qui devrait vous aider à voir à quel point la situation est grave : imaginez un instant l’Allemagne qui, en raison de la Crise, irait détruire le Parthénon pour asseoir sa domination sur la Grèce, effaçant ainsi les traces du glorieux passé de la cité antique ; ce qui se passe à Palmyre, c’est un peu ça, mais pour des raisons religieuses et politiques à la fois.

L’Etat Islamique s’est emparé de la ville en mai dernier. Au total, des centaines de personnes, comprenant à la fois des combattants de l’EI, des soldats de l’Etat Syrien ainsi que des civils, et notamment des enfants, ont péri uniquement au cours de la prise de Palmyre. Le 18 mai dernier, le journal Le Parisien estimait que « depuis le début le 13 mai (à peine quelques jours plus tôt, donc !) de l’offensive jihadiste pour prendre Palmyre, près de 370 personnes [avaient] péri, en majorité des combattants des deux bords. Ce bilan [incluait] aussi 62 civils, dont des enfants,  [avait] indiqué l’ONG syrienne. » (Source) Des chiffres effarants !

L’Etat Islamique ? Daesh ? Quesako ?

Vous allez me dire, ok, bon, mais ce que nous avons surtout du mal à bien comprendre, c’est ce qu’est l’Etat Islamique. Est-ce que c’est un groupe terroriste ? Est-ce que ça a un rapport avec les attentats de Charlie Hebdo ? Quelle différence avec Daesh ou Al Qaïda ? Vous allez voir que tout n’est question que de terminologie. Une terminologie qui est souvent utilisée de façon un peu trouble parce qu’elle peut s’avérer assez complexe tant les distinctions sont parfois floues. Saviez-vous, par exemple, que Daesh et l’Etat Islamique sont une seule et même entité ? Daesh est simplement l’acronyme, en arabe, de l’État Islamique.

Pour que vous puissiez y voir plus clair, je vais me permettre de reprendre les définitions données par le journal Mon Quotidien, suite aux attentats de Paris et l’attaque de Charlie Hebdo. C’est un petit journal pour les enfants (j’étais d’ailleurs abonnée, étant gamine, et je me dis, maintenant, que j’aurais été bien inspirée de garder tous mes vieux exemplaires…) mais les définitions qu’ils donnaient avaient l’avantage, du coup, d’être relativement courtes, simples et faciles à retenir ou, tout du moins, à comprendre.
Je vous invite d’ailleurs à télécharger le PDF de cette édition du journal, qui fut un peu particulière, forcément (notamment parce que Charb dessinait pour ce journal également, en plus de Charlie Hebdo), et qui avait donc été publiée gratuitement sur internet pour que chacun puisse y avoir accès facilement.

Voici les fameuses définitions que j’ai essayé de classer de manière à ce qu’elles fassent sens, les unes par rapport aux autres :

Des définitions pour ne pas tout confondre
Islam : Religion des musulmans. Leur livre sacré s’appelle le Coran. Leurs chefs de prière sont les imams. Les musulmans croyants doivent respecter 5 obligations, les 5 piliers de l’islam :

  • Prononcer la chahada. Ils s’engagent à croire en Allah et à reconnaître que Mahomet est son prophète. C’est ce qu’on appelle faire sa profession de foi.
  • Faire 5 prières par jour en direction de La Mecque, située en Arabie saoudite (Asie) (lire plus bas).
  • Faire le ramadan (le 9e mois du calendrier musulman), c’est-à-dire ne pas manger ni boire du lever au coucher du soleil.
  • Donner une partie de ce qu’ils possèdent (ex. : argent) aux pauvres.
  • Voyager jusqu’au lieu sacré de La Mecque. On appelle ce pèlerinage le hadj. S’ils ont assez d’argent et s’ils sont en bonne santé, les croyants doivent le faire au moins une fois dans leur vie.

Selon les règles de l’islam, il est interdit de manger du porc et de boire de l’alcool.

Etat islamique ou Daesh : Appelé Daesh, en arabe, ce groupe djihadiste a pris le contrôle d’une partie des territoires de l’Irak et de la Syrie (Asie), 2 pays en guerre civile (où des gens du même pays se battent entre eux). Dans une vidéo publiée après sa mort, le terroriste Amedy Coulibaly dit appartenir au groupe Etat islamique.

Al-Qaïda : Organisation terroriste responsable des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis (Amérique). Son ancien chef, Oussama Ben Laden, a été tué en 2011. En Afrique, un groupe d’Al-Qaïda (appelé AQMI) a pris plusieurs fois des Français en otages. L’un des frères Kouachi a dit qu’il avait été entraîné par Al-Qaïda.

Islamiste : Musulman qui se bat pour imposer une religion islamique très stricte dans des pays. Certains islamistes veulent atteindre ce but en faisant des discours, d’autres (les islamistes « radicaux »), en commettant des actes terroristes.

Djihadiste : Combattant qui mène une guerre au nom de l’islam, pour répandre cette religion dans le plus grand nombre de pays, en menant des actions violentes. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient des djihadistes.

Talibans : Nom donné aux islamistes radicaux vivant au Pakistan et en Afghanistan (Asie). Leur nom signifie « étudiant » ou « chercheur ». Ce sont des religieux fanatiques : ils veulent imposer leurs idées à tout prix, en tuant et en punissant ceux qui ne sont pas d’accord avec eux.

Extrémiste : Personne qui a des idées extrêmes (politiques, religieuses…). Ce mot est presque synonyme de radical, qui signifie « ayant des opinions avec lesquelles tout le monde doit être d’accord ». Mais il n’est pas synonyme de fanatique. Un fanatique est une personne capable de faire n’importe quoi pour faire reconnaître ses idées (souvent religieuses). Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient radicaux, extrémistes et fanatiques.

Fondamentaliste : Personne pour qui la religion doit être appliquée comme à ses origines, à ses fondements (sa création). Un fondamentaliste refuse d’intégrer les évolutions (les changements) de la vie moderne. Ce mot est presque synonyme d’intégriste, désignant un croyant, qui au nom du respect absolu de la tradition (des habitudes anciennes), refuse toute évolution. Le groupe État islamique applique de manière très stricte la charia (règles de vie issues du Coran), refuse la laïcité, impose aux femmes de sortir en voile intégral… Il est donc fondamentaliste.

Intégrisme : Attitude qui vise à refuser toute évolution des croyances. S’applique à des croyants qui appliquent de façon stricte ce que disent tous les textes religieux.

Amalgame : Faire un amalgame, c’est tout mélanger, confondre des mots et croire qu’ils ont le même sens. Ex. : utiliser les mots « musulmans » et « islamistes » pour dire la même chose. Ces mots n’ont rien à voir. L’islam est une religion dont les croyants sont les musulmans. L’islamisme est une façon de se servir de cette religion pour faire de la politique. Les islamistes veulent appliquer de façon stricte la charia (règles de vie issues du Coran). Les terroristes islamistes utilisent la violence pour imposer leurs idées.

Vous noterez que j’ai délibérément choisi d’ajouter la définition du mot « amalgame » dans cette liste. En effet, des amalgames, beaucoup de gens en font, sur le sujet. Combien de fois ai-je pu lire que tous les musulmans étaient islamistes, par exemple ? Ce qui est aberrant.

Mais si amalgame il y a, c’est aussi parce que des pays comme la France connaissent également une montée de leurs propres extrémismes, à l’heure actuelle. Certains partis politiques (ai-je vraiment besoin de les citer clairement ?) font la part belle à ces amalgames, mélangeant sciemment des termes qu’ils connaissent parfaitement, en ce qui les concerne, mais dont ils savent qu’ils sont complexes, proches, flous. C’est ainsi que naissent, dans l’esprit des gens, des idées fausses et que le racisme se déploie de façon dramatique. Ces partis politiques profitent de la crédulité des gens et de leur méconnaissance de sujets aussi complexes que celui-là.

Daesh n’est donc pas la seule forme d’extrémisme qu’il faut combattre, aujourd’hui. Les obscurantistes font aussi leur beurre dans nos contrées, à leur façon.

Pour comprendre le cas de Palmyre, comprendre le cas de la Syrie

Le but de l’EI ne serait pas de raser la ville actuelle de Palmyre (appelée Tadmor ou Tudmur) mais de supprimer, d’effacer les icônes religieuses et culturelles du passé. Il s’agit, nous l’imaginons bien, d’asseoir la domination totale de leur propre culte, l’Islam radical. L’EI instaure donc un mouvement iconoclaste et s’adonne au prosélytisme.

Pause précision
Acte iconoclaste (iconoclasme) : Action de détruire des images religieuses (des icônes), généralement dans un but religieux ou politique. L’iconoclasme est une forme de vandalisme plus radical. Durant la Révolution Française, on a pu assister à des actes iconoclastes. De même, au XVIe siècle, les Protestants se sont également adonnés à des actions iconoclastes, visant à détruire les icônes chrétiennes. Prosélytisme : Fait de tout faire pour convaincre un maximum de personnes de penser comme soi. Dans les écoles françaises, les signes religieux ostensibles, c’est-à-dire montrant une religion de manière voyante (par exemple, une croix chez les chrétiens, un foulard chez les musulmans, une kippa (sorte de bonnet) chez les juifs…) sont interdits. (Source)

Mais avant d’entrer plus en détails sur ce qui se passe à Palmyre, essayons de comprendre ce qui se passe en Syrie, plus globalement.

L’EI prétend aussi lutter contre le pouvoir en place en Syrie, à savoir celui de Bachar el-Assad, actuel président de la République arabe syrienne. Une république qui n’en a que le nom et qui n’est, en tout cas, pas des plus démocratiques. On sait, par exemple, que certains opposant au pouvoir en place ont été emprisonnés et tués. Leur tord était de ne pas partager les idées du gouvernement de Bachar el-Assad. En février 2012, l’armée syrienne (autrement dit, celle de Bachar el-Assad) avait bombardé la ville de Homs, faisant 12 morts et plus de 100 blessés, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. L’armée visait le quartier sunnite de Baba Amro, tenu par les insurgés (les opposants) contre le régime de Bachar el-Assad.

Certains journaux, comme Libération, n’hésitent donc pas à comparer l’Etat Islamique et Bachar el-Assad à une hydre à deux têtes, parlant des « deux têtes du serpent » (Source). Une façon de dénoncer la gestion dictatoriale du pays par l’actuel Président. Entre une dictature et une autre, ce serait, malheureusement, bonnet blanc et blanc bonnet pour les syriens…

En septembre 2014, le Président François Hollande avait lui-même reconnu clairement cet état de fait. Lors de la Conférence de presse du sommet de l’OTAN à Newport, il avait déclaré :

guillemet« Il ne peut pas être, pour la France, concevable d’avoir quelque action qui puisse être faite en lien avec le régime de Bachar EL-ASSAD parce qu’il ne peut pas y avoir de choix entre une dictature de terreur et une terreur qui veut imposer sa dictature. »

(Source)

Pause précision
République : Pays dans lequel la loi doit être respectée par tous et dont le président est élu (ce n’est pas un roi). La République française est « une et indivisible » (premier article de la Constitution). Explication : être français, c’est une nationalité. Cela n’a rien à voir avec ses opinions, sa couleur de peau, sa religion… (Source) Démocratie : Pays possédant une organisation politique dans laquelle le pouvoir est exercé par les représentants du peuple, élus par les citoyens. En démocratie, des libertés individuelles (personnelles) et collectives (de groupe) sont garanties aux citoyens (ex. : liberté d’association, liberté d’expression…). La France est une démocratie, car les citoyens peuvent élire leur président, leurs députés… et qu’ils ont des droits. (Source)

Toutefois, dans le même article, le journal Libération rappelle aussi que malgré les belles paroles, il aura fallu un temps considérable aux occidentaux, et notamment à la France et aux États-Unis, pour considérer vraiment les appels à l’aide des syriens :

guillemet« Voilà plus de trois ans que les Syriens appellent à l’aide pour que s’arrête le massacre déclenché par le régime brutal de Bachar al-Assad. Plus de trois ans que les opposants syriens et tous ceux qui luttent pour le droit des peuples s’égosillent à alerter sur le risque qu’il y a à laisser une population aux prises avec la barbarie sans réagir. Ils ont aussi alerté sur ces groupes d’un autre âge qui s’implantaient en Syrie et qui rapidement n’ont plus combattu le régime pour cibler l’opposition, faisant des milliers de morts dans ses rangs. Ils ont crié dans le désert. »

(Source)

Dans le Figaro, on a pu lire que la France et les Etats-Unis n’avaient pas agi pour ne pas donner l’impression de soutenir le régime de Bachar el-Assad (Source). Mais quelle qu’est été la raison, le résultat fut le même : personne n’est venu en aide à la Syrie en temps et en heure, laissant l’EI s’emparer du pays. « Nous avons donc tout loisir d’agir en Irak mais pas en Syrie. (…) Est-ce à dire qu’il faut blanchir Bachar el-Assad ? Evidemment non. » Est-ce à dire qu’il fallait venir en aide à la Syrie, quitte à soutenir son dictateur de Président ? D’après ce même article du Figaro, apparemment, oui. Le journaliste atteint d’ailleurs le point Godwin, si caractéristique des articles de ce journal (oui, bon, j’avoue, je ne suis pas une grande fan du Figaro, vous l’aurez compris…), en donnant comme argument : « Comparaison n’est pas raison, mais il est permis de se rappeler que Churchill connaissait parfaitement les crimes de Staline, ce qui ne l’a pas empêché de rechercher à tout prix une alliance avec lui contre Hitler. »
Pour le journal Le Point, la solution est beaucoup moins simple :  » Le président syrien a participé à l’essor du djihadisme en Syrie pour mieux apparaître aux yeux de l’Occident comme un rempart contre le chaos. » (Source) Par conséquent, comment accepter de soutenir l’État Syrien ? La gravité des actes de l’EI aura sûrement raison de tous ces questionnements moraux et diplomatiques mais il y aura eu nombre de morts et de destructions, en attendant.

La Syrie : un pays qu’ils tentent de fuir…

Les victimes, dans tout cela, sont toujours les civils. Des civils qui essayent tant bien que mal d’échapper à cette guerre dévastatrice.

Actuellement, c’est le cas du petit Aylan Kurdi, âgé de seulement trois ans, et retrouvé mort sur une plage suite au naufrage de son embarcation, qui fait couler beaucoup d’encre. Le petit garçon et d’autres membres de sa famille sont morts noyés en voulant fuir la Syrie. La photo du petit corps sans vie a fait le tour du web et des journaux avec un manque de pudeur ahurissant (d’ailleurs, je ne posterai pas cette photo ici, question de principe, si vous êtes à la recherche de scènes morbides ou que vous manquez de sensations fortes, allez voir ailleurs) : nous montre-t-on cette image pour nous sensibiliser, nous pousser à nous sentir coupable (de quoi ? Y peut-on seulement quelque chose, en tant que monsieur et madame tout-le-monde ?) ou pour faire grimper l’audimat ? Nous avons déjà droit aux premiers articles titrant « Pourquoi il nous fallait diffuser l’image de l’enfant syrien » (Source). Preuve que certains médias se rendent parfaitement compte que sa diffusion pose problème et tentent de trouver de bonnes justifications pour le faire quand même (et pourtant, je lis Konbini régulièrement, par exemple, et leur prétendu plaidoyer me dérange d’autant plus)

Résultat, pas un clic sur Twitter ou Facebook ce 3 septembre sans tomber nez-à-nez avec ce cliché. Mais bon, ça n’est pas comme si ces plateformes pullulaient de membres mineurs pouvant être potentiellement choqués par cette image… Ce à quoi on me répondra sans doute que c’était pour les sensibiliser ou, plus fort encore, pour les informer (comprenez bien que j’ironise parce que ce prétendu journalisme m’exaspère). Seule l’horreur serait donc encore capable de nous émouvoir ou nous pousser à agir ? C’est, en tout cas, ce que semblent penser les médias. Belle foi en l’humanité que voilà.

Au même moment, les pays de l’Europe, et notamment la France, polémiquent sans cesse sur le cas des migrants, qui viendraient soi-disant voler leur pain… Le cas de Calais, en particulier, fait beaucoup parler de lui. Mais, il y a peu, nous entendions surtout parler de l’inefficacité de l’Europe à gérer les nombreux naufrages aux portes de l’Union (à Lampedusa, Catane, etc). Et dans l’Hexagone, ce sont encore une fois les politiques d’un certain parti obscurantiste que nous retrouvons en première ligne pour accuser ces personnes, fuyant la guerre, de tous les maux de la terre et multiplier, une fois de plus, les amalgames en tout genre. Ces politiques n’auraient-ils pas mieux fait de polémiquer pour que ce genre de drame n’arrive pas ? Encore faudrait-il qu’ils considèrent ces personnes comme des êtres humains à part entière. Je doute vraiment que ce soit toujours le cas étant donné le racisme qu’ils nourrissent et répandent sur leur passage.

Couvertures de L'Obs intitulées "J'ai été migrant(e)".
Couvertures de L’Obs intitulées « J’ai été migrant(e) ».

Dernier exemple en date : suite à la parution du nouveau numéro de l’Obs, ce 3 septembre, le Hashtag #JaiEteMigrant s’est retrouvé classé en tête des sujets les plus discutés sur Twitter. En Une du magazine, ce jour-là, on retrouvait des témoignages de migrants, aux expériences toutes différentes mais qui avaient tous réussi à s’intégrer. Leur portrait était toujours intitulé « J’ai été migrant(e) » (voir les couvertures, ci-dessus).
L’initiative voulait apporter un autre regard sur le cas de ces personnes, des gens comme vous et moi, contraints de quitter leur pays d’origine pour diverses raisons.
Une initiative que Marine Le Pen en personne (ou plutôt, derrière l’écran de son ordinateur… avec l’aide d’un community manager auquel elle a probablement dicté ses mots…) a presque aussitôt cherché à combattre avec une bassesse qu’elle n’a pas même pris la peine de dissimuler. Ainsi, alors que le Hashtag #JaiEtéMigrant générait des milliers de témoignages et de réactions positives, elle lança #JeVeuxResterFrançaisEnFrance. Ce second Hashtag sera, ce soir-là sur Twitter, le lieu de tous les débordements xénophobes possibles…

Parallèlement à cela, la réacosphère, comme on la surnomme parfois (contraction des mots « réactionnaire » et « sphère »), a aussi lancé sa propre offensive suite à la publication de la photographie du petit garçon syrien mort. Après avoir tenté de plaider la conspiration gouvernementale, avec un sens de la paranoïa finement étudié, ces « français de souche » et autres « riposte laïque » (noms de leurs groupes de ralliement ou de leurs sites de soi-disant « information ») n’ont pas hésité à ressortir toutes sortes de photographies pour tenter de démontrer que toute l’horreur de cette scène n’était finalement « pas si horrible que ça ». Il s’agissait souvent de photos qui n’avaient rien à voir avec ce qui était dit à leur sujet. Des hoax (des canulars, en français), ni plus ni moins, de la manipulation d’images à caractère xénophobe, de manière à orienter l’opinion publique contre les migrants. Le journal Le Monde a réalisé un rapide point sur ces mensonges en série auxquels nous habituent depuis longtemps ces internautes décidément dénués de toute intégrité. Je vous invite à y jeter un œil pour ne pas vous laisser berner si vous ne connaissez pas encore leurs méthodes plus que douteuses.

Le seul point positif, finalement, à la mort tragique du petit Aylan (si on peut le dire ainsi…), est la prise de conscience qui semble avoir frappé certaines personnes. Qu’il s’agisse de concitoyens lambda comme de nos politiques eux-mêmes. Il semblerait que les règles d’accueil des réfugiés s’assouplissent un peu, voire que certains pays ouvrent enfin leurs frontières jusqu’alors quasi-hermétiques. Affaire à suivre…

Que se passe-t-il à Palmyre ?

Palmyre n’est pas le premier site historique auquel s’attaque l’EI. En Irak, par exemple, d’autres sites ont aussi subit des dégâts inestimables. Mais les chiffres sont bien plus inquiétants : selon un rapport de l’Organisation des Nations Unies, depuis le début du conflit en Syrie il y a quatre ans, plus de 300 sites du patrimoine historique du pays ont été endommagés ou détruits. Ça n’est d’ailleurs même pas une première, pour Palmyre, puisqu’un rapport de l’UNESCO décrit des « destruction et dommages, (des) fouilles illégales et pillages dus au conflit armé depuis mars 2011″ (Source).

Ce même rapport fait d’ailleurs état de différentes destructions et vols perpétrés à Palmyre depuis 2011. Mais il signale aussi que, malgré des mesures de sécurités accrues, certaines œuvres ne pouvaient être déplacées du fait de leur taille, de leur poids, ou de leur fragilité, tout simplement. C’est le cas du Dieu-Lion, aussi appelé Lion de Palmyre ou d’Athéna, qui se trouvait à l’entrée du musée de la ville. Entre la rédaction de ce rapport et aujourd’hui, il semble que ce Lion sculpté, vieux de 1900 ans (Ier siècle av. J.C.), ait été détruit…

Il mesurait 3,5 mètres et pesait pas moins de 15 tonnes. De ce fait, il n’avait, bien sûr, pas pu être mis à l’abri, si ce n’est sous une plaque de fer et des sacs de sable, de manière à lui permettre d’être au moins épargné par les bombardements. Il n’avait été redécouvert qu’en 1977 et était une pièce unique. N’en reste que des photographies…
Ironie du sort, ce lion était l’attribut de la déesse Al-Lat, une déesse protectrice (des animaux sauvages, notamment, comme l’indique le fait que le lion protégeait une antilope).
Le lion aurait été, selon les témoignages et des vidéos ayant été diffusées par l’EI, détruit à coups de marteaux. A l’époque, le chef des forces de l’Etat Islamique à Palmyre, Abou Leith al-Saoudi, déclare qu’aucun autre dommage ne sera causé à la ville antique et que seule les anciennes statues, « que les mécréants adoraient auparavant » (les mécréants sont les non-musulmans) seront détruites (Source). Nous savons aujourd’hui que tout cela n’était que vaines promesses.

Le Dieu-Lion aurait été détruit à l'aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. (Source)
Le Dieu-Lion aurait été détruit à l’aide de machines de chantier. Il avait 1900 ans. Voici à quoi il ressemblait encore en 2010. (Source)

En effet, le 23 août, l’EI est allé encore plus loin en diffusant les images de la destruction du temple Baalshamin, dieu phénicien des Cieux, construit en 17 ap. J.C. et qui était l’un des monuments les mieux conservés du site de Palmyre. Des images choquantes qui nous montrent, ni plus ni moins, un vestige de l’Humanité partant en poussière.

Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Le temple de Baalshamin avant sa destruction.
Destruction du temple de Baalshamin...
Destruction du temple de Baalshamin…

Quelques jours plus tard, un satellite français survole la zone de manière à estimer les dégâts. Les photographies prises du ciel ne sauraient être plus claires : il ne reste aujourd’hui plus rien du temple.

Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)
Avant la destruction du temple, en mai 2015, et après sa destruction en août 2015. (Source)

Avec un même sens de la mise en scène, Daesh s’en était déjà pris au monastère chrétien Deir Mar Elian el-Cheikh (ou monastère de Mar Elian, en français monastère de Saint-Julien l’Ancien) le 21 août. Là encore, le bâtiment, situé à Qaryatayn, entre Homs, Damas et Palmyre, a été entièrement rasé. De plus, le père Jacques Mourad, en charge du monastère, avait été enlevé par des hommes armés en mai dernier. Aucune nouvelle n’a été donnée à son sujet depuis cette date.

Le père Jacques Mourad en 2014.
Le père Jacques Mourad en 2014.

Sur le site du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement-Terre Solidaire (ccfd-terre solidaire), une ONG française luttant contre la faim dans le monde, on nous explique que le père Jacques Mourad travaillait pourtant au service de « toute la population », sans distinction de religion :

guillemet« Dans l’esprit de la communauté favorisant le dialogue interreligieux, le père Mourad s’est attaché à mettre le monastère de Mar Elian au service de toute la population, chrétienne et musulmane, et en particulier dans l’accueil des déplacés.
Entre novembre 2013 et février 2014, plus de 4000 personnes originaires de Qaryatayn et des villages alentours, sont venues trouver refuge la nuit au monastère. Une cinquantaine de familles avec une centaine d’enfants sont aussi restées en permanence pendant trois mois : « Ils dormaient dans la bibliothèque, le salon, partout où il y avait un peu de place », raconte le père Jihad, basé au monastère de Mar Moussa, qui lui rendait souvent visite et travaillait avec lui. Des jumeaux sont mêmes nés au monastère. »

(Source)

Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.
Le monastère de Mar Elian avant sa destruction par Daesh.

Une semaine après la destruction du Temple de Baalshamin, l’EI s’en prend au Temple de Baal (on trouve aussi Temple de Bel ou de Bêl) son illustre voisin avec lequel on avait l’habitude de le confondre. Construit au Ier siècle (32 ap. J.C.), il était de style gréco-romain. Il avait été, au cours de son histoire, transformé en lieu de culte chrétien. Mais il n’avait, jusqu’à aujourd’hui, subit que des transformations mineures et avait conservé sa structure globale. Preuve, qu’un jour, une cohabitation des cultes avait bien été possible…

A son sujet, le directeur des antiquités et du patrimoine en Syrie, M. Abdulkarim, disait :

guillemet« Il allie de manière unique l’art oriental et l’art gréco-romain. Il possède encore tous les attributs du temple antique : l’autel, le bassin, les colonnes. Avec Baalbeck au Liban, c’est le plus beau temple du Moyen-Orient. »

(Source)

Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Photo du Temple de Baal (ou de Bel) avant sa destruction, Palmyre, Syrie, 2010.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.
Vue satellite du Temple de Bel avant et après sa destruction.

Malheureusement, comme nous l’avons vu, Daesh ne s’en prend pas seulement aux vieilles pierres. Le mardi 18 août, c’est le directeur des Antiquité de Palmyre de 1963 à 2003, Khaled al-Assaad, qui est tué, à l’âge de 82 ans : il est décapité en public. Son corps sera même pendu par les pieds sur les colonnes de Palmyre qu’il avait lui même restaurées…

Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images - Source)
Khaled al-Assaad devant un sarcophage du Ier siècle exposé dans la fameuse ville antique. (Getty Images – Source)

L’homme était très attaché à cette ville puisqu’il y était né. Il avait ainsi bataillé toute sa vie pour que le site archéologique soit connu, reconnu et protégé. Il avait, notamment, refusé de quitter sa ville natale alors que l’EI venait de l’envahir. Il tenait à mettre à l’abri un maximum de vestiges et d’œuvres d’art, et à rester auprès des objets ne pouvant pas être déplacés. Un choix qui lui fut fatal (Source).

guillemet« Une pancarte suspendue à la dépouille donne les prétendues raisons de son supplice : son soutien au régime de Bachar el-Assad et sa dévotion pour les idoles. D’une part, l’EI prétend en effet lutter contre le régime syrien, et la lecture aveugle du Coran, prônée notamment par les djihadistes, proscrit l’intérêt et la conservation des reliques du passé. Il y aurait une autre raison plus prosaïque à l’enlèvement de Khaled al-Assaad : pensant qu’il avait enterré de l’or, les djihadistes ont voulu lui faire avouer ses cachettes. »

(Source)

Il semble, toutefois, qu’avant son décès, l’homme ait réussi à sauver de nombreuses œuvres en les envoyant à Damas. Nous lui devrons donc, indubitablement, la sauvegarde d’un patrimoine inestimable, en dépit des nombreuses pertes et, plus tragique encore, de son meurtre scandaleux et inexcusable.

Toutes ces exactions ne semblent jamais finir et au moment où j’écris ces lignes, j’ai peur qu’une autre mauvaise nouvelle ne tombe et que je doive encore rallonger ce triste article…

Mais à qui profite le crime ?

A première vue, on serait tenté de répondre qu’il profite essentiellement à Daesh. Mais n’est-il question que d’iconoclasme fanatique, dans cette histoire ? Non. La réalité est bien plus complexe.

Premièrement, Daesh n’a certainement pas décidé de prendre la ville de Palmyre dans l’unique but d’atteindre son site archéologique. La ville est d’abord un point stratégique géographiquement parlant : c’est un point qui se trouve sur la route de Homs et de Damas, deux villes que l’EI espèrent bien conquérir également.

Deuxièmement, à Palmyre, se trouve un aéroport militaire. Ce qui veut dire que s’y trouvaient également des armes. En pleine guerre, l’EI avait tout intérêt à mettre la main dessus, comme il l’a déjà fait dans de précédents cas.

Enfin, il se trouve une fameuse prison syrienne dans cette ville. Une prison connue pour être l’une des plus dures du monde, où des prisonniers politiques seraient retenus mais auraient aussi été torturés, voire exécutés depuis des décennies par le régime en place mais aussi par le précédent, celui du père de Bachar el-Assad. Or, Daesh a délibérément choisi de libérer des prisonniers de cette prison et, notamment, des chrétiens libanais. Un geste symboliquement fort. Dans quel but ? Faire en sorte que leur aura sur la population augmente. En effet, être craint, c’est bien, mais pour convaincre réellement et durablement, être aimé, c’est mieux. Et, surtout, cela peut vous prémunir des révoltes. Vous vous lèveriez, prêt à en découdre, face à un gouvernement que vous estimeriez honnête et bon, vous ?

Avant de prendre le contrôle de la ville, l’EI s’est également emparé de deux champs gaziers aux alentours : celui d’Arak et celui d’Al-Hél. Ces champs étaient importants pour le gouvernement de Bachar al-Assad car, depuis qu’il était privé des champs gaziers de l’est de la Syrie, il utilisait le gaz en provenance de ces points pour alimenter les régions encore sous son contrôle.

Mais la réalité devient plus engageante encore lorsque l’on prend conscience que Daesh ne profite pas seul de sa prise de contrôle sur Palmyre ou d’autres villes de ce genre. Car si l’EI détruit beaucoup de choses, ils pillent aussi. Et ce, dans le but de revendre le butin. Ainsi, un marché noir qui s’étend jusqu’en Occident s’est développé autour de cette guerre : ce sont de riches collectionneurs européens et américains qui achètent les œuvres volées, vandalisées par les islamistes. Ils alimentent ainsi le marché parallèle illicite des antiquités et profitent de la guerre en cours. Dérangeant ? Révoltant ? A qui le dites-vous !

Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.
Carte indiquant les lieux détruits ou pillés, ainsi que les trajets liés aux trafics.

Dans l’Express, on nous explique que des œuvres volées à Palmyre ou ailleurs en Syrie sont déjà dans des pays voisins et certaines pourraient déjà se trouver en Europe ou ailleurs dans le monde.

guillemet« Les Libanais ont récemment intercepté des bas-reliefs de Palmyre vendus au marché noir, tandis qu’un objet du musée de Raqqa a été retrouvé il y a peu en Turquie grâce à son numéro d’inventaire. Les douanes suisses ont eu l’occasion de saisir quelques objets de petites dimensions, des statuettes, des céramiques, des lampes à huile, des jarres, des parures, des fragments que les revendeurs écoulent, via les réseaux du grand banditisme. »

(Source)

 Or, même si la revente d’objets d’art volés n’est pas forcément une mince affaire (il existe de nombreuses façons de tracer un objet d’art et les musées ou les galeries « sérieuses » se méfient d’autant plus en cas de guerre), d’après la CIA, « la contrebande d’antiquités aurait déjà rapporté à l’organisation islamique entre 6 et 8 milliards de dollars » (Source).  Une véritable source de revenus pour Daesh qui sert, probablement, à financer l’armement et le recrutement.
Mais d’après Télérama, qui a interrogé France Desmarais, directrice des programmes et des partenariats de l’Icom (Conseil international des musées) et Edouard Planche, chargé de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels à l’Unesco, il semble aussi que les objets volés pourraient être dissimulés un certain temps, de façon à ce que les choses se tassent. Ils auront ainsi la possibilité d’échapper à la vigilance accrue des musées et galeries qui, pour le moment, sont bien plus méfiants qu’à l’accoutumée :

« Dans quelques dizaines d’années, prévient France Desmarais, ces collectionneurs légueront leur trésor à des musées, qui risquent de se retrouver en possession d’œuvres volées sans forcément le savoir. » « Ou bien les pièces feront surface sur le marché à la faveur d’une revente ou d’une succession », complète Edouard Planche, qui souligne : « Les islamistes médiatisent leurs saccages dans une guerre de propagande. A nous de lancer la contre-offensive pour éviter qu’un jour des bustes de Palmyre figurent au catalogue de Sotheby’s ou de Christie’s. »

(Source)

Il est clair, en tout cas, que si l’EI parvient à revendre ainsi son butin, c’est qu’il existe des acheteurs prêts à payer le prix en toute connaissance de cause. On peut considérer ces personnes comme les financeurs de l’ombre des islamistes. « Les véritables destinataires du trafic sont les collectionneurs. Des passionnés parfois prêts à tout pour mettre la main sur une pièce rare », toujours d’après Télérama (Source). Si leur but premier peut être de mettre la main sur des objets rares, ils participent ainsi plus ou moins sciemment aux actions terroristes menées en Syrie, en Irak et ailleurs. Autant dire que les questionnements éthiques et moraux qui secouent l’Occident et dont plus parlions plus haut, concernant l’aide à apporter ou non au régime syrien, est clairement le dernier de leur problème. On peut donc penser que ces destructions et pillages sont loin d’être terminés, à Palmyre comme ailleurs.


Cet article vous a plu ? Il vous a aidé à y voir plus clair ? Ou pas du tout, au contraire ? Vous avez des questions, des remarques ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous ;)


Sources :
Céline Lussato, in NouvelObs, « Frapper sa propre monnaie : le pas de plus de Daech pour devenir un Etat » (01/09/2015)
NouvelObs, « Palmyre : Daech a bien rasé le temple de Bêl, « la perle du désert » » (01/09/2015)
Géraldine Meignan, in L’Express, « Trafic d’antiquités: l’ombre de Daech sur le marché de l’art », (28/08/2015)
Le Monde, « Destruction des vestiges de Palmyre : « La sauvagerie de l’EI est totale » »
Jéremy Billault, in Exponaute, « Syrie : quels sont les principaux monuments détruits par Daesh ? », (02/09/2015)
Juliette Bénabent, in Télérama, « Comment mettre fin au pillage d’œuvres d’art en Irak et en Syrie ? », (28/06/2015)

Bibliothèque universelle : pour le meilleur et pour le pire

Wouah.
J’étais pas très optimiste sur l’avenir de l’Humanité quand j’ai twitté ça. J’en ai même fait une faute bien moche. Mais pour quelle raison, me direz-vous ? Je vous raconte (si, si, j’insiste).

Je faisais une pause en attendant qu’une partie de ma peinture sèche pour repasser une couche supplémentaire (déjà là, on sent poindre l’histoire palpitante, avouez). Comme je le fais dans ces moments d’un intense intérêt, je surfais aléatoirement, allant d’un de mes onglets à un autre (j’ai toujours une infinité d’onglets ouverts, parfois pour des raisons tout à fait pertinentes… souvent parce que j’ai oublié de les fermer). Et voilà que je tombe sur un site, comme on en voit de plus en plus apparaître, regroupant tout un tas de captures d’écran issues de Facebook, Twitter et autres réseaux sociaux. Le but ? Afficher la misère humaine qui se déchaîne allégrement sur ces plateformes. Les « Cassos du web » comme on les appelle parfois. Les « Kévin ». Les « boulets ».
Tellement de sites de ce genre fleurissent (je ne vous ferai pas l’affront de mettre des liens ici… ça pourrait les attirer) qu’on peut se demander si 90% des internautes ne sont pas de véritables trous d’b… abrut.. zut, flûte, comment le dire poliment ? Des cons. Des gros cons. Des gros cons finis (ou pas, parce que certains semblent continuer de creuser toujours plus profond).

C’est de cette constatation, et du fait qu’il était tard (ce qui engendre chez moi une mélancolie chronique toute particulière, me poussant généralement à twitter ou facebooker des choses pour le moins pessimistes, voire insultantes afin de me défouler), qu’est né ce tweet.

En fait, je me demandais de quoi auraient l’air les cours d’Histoire dans les siècles à venir. Imaginez, loin, très loin dans le futur, comment nos ancêtres qualifieront-ils notre époque ?

Partons du constat suivant : la Renaissance porte son nom parce qu’elle vient après le Moyen-Age. On considère qu’il y a « renaissance » après des siècles d’une sorte de parenthèse qu’on ne trouve pas très glorieuse : un âge « moyen », un âge « bof bof » quoi (ce qui se discute, comme je le disais dans un second tweet, car j’aime beaucoup le Moyen-Age et je ne suis pas la seule). D’ailleurs, je pense que si nous devions renommer ces périodes historiques aujourd’hui, beaucoup de gens plaideraient en faveur du Moyen-Age, pour qu’on le nomme autrement.

N’empêche, si on en reste à cette idée d’époque nommée « Moyen-Age » parce qu’elle ne nous semblait pas très folichonne, voire même carrément arriérée, obscurantiste, voire dégradante (ou dégradée, par rapport aux époques antérieures de l’Antiquité, réputées plus « riches » en découvertes, en savoirs, en progrès, etc.) qu’est-ce qui nous dit que nos ancêtres ne surnommeront pas notre époque « deuxième Moyen-Age » ? Après tout, nous sommes quand même l’âge qui a vu l’invention d’Internet et… voilà ce que nous en faisons : une grosse majorité d’internautes utilise cet outil pour faire de la merde, de la merde et de la merde vachement plus merdique que celle de son voisin.

Si vous ne trouvez pas ça « bof bof », vous…

Ne vous méprenez pas, hein, je suis la première à regarder des vidéos de merde (décidément, ce mot va se faire présent dans cet article, je le sens) sur Youtube. Je lis un nombre incalculable d’articles totalement inutiles, inintéressants, superflus (et encore, je fais partie des rares personnes qui lisent encore les articles et je rage sur les innombrables commentaires qui les suivent, systématiquement, et qui ne sont que des trolls à n’en plus finir, pleins d’une bêtise crasse). Je passe un temps fou sur Pinterest à collectionner des images virtuelles pour les coller dans mes albums virtuels. Et, en bonne fille qui se respecte, je me fous de la gueule de mes contacts Facebook en permanence, mais bien planquée derrière mon écran, afin de me convaincre (façon méthode Coué mais avec autant de classe que Cauet) que je réussis vachement mieux ma vie qu’eux et que je leur suis infiniment supérieure en tous points (c’te blague).

Bref, je suis en plein dans le moule. A la rigueur, ce qui me distingue un peu du reste des gens que je critique dans mon tweet, c’est que j’ai conscience qu’un truc va mal et ne tourne pas rond.

Parce que, soyons clair : Internet, qu’est-ce que c’est ? C’est une immeeeense bibliothèque infinie. Théoriquement, tout le savoir du monde est dans internet ou en passe de l’être. Et plus le temps va passer, plus ce savoir va s’accroitre (espérons) et, normalement, continuer à être placé dans l’Internet. Pour vous, moi, vos enfants, petits enfants, arrières-arrières-arrières petits enfants…

Bref. Nous sommes devant une sorte de bibliothèque infinie comme celle décrite par Jorge Luis Borges, par exemple.

la-bibliotheque-de-babel-470595Dans une nouvelle intitulée La Bibliothèque de Babel (1941), Jorge Luis Borges décrit une bibliothèque de taille gigantesque qui contiendrait tous les livres du monde : ceux qui ont déjà été écrits et ceux qui ne l’ont pas encore été.

Pour faire simple, l’histoire repose sur un procédé mathématique, ce qui fait que certains livres ne contiennent que des suites de caractères apparemment aléatoires. Pourtant, même si ça n’est qu’à un caractère près, aucun de ces livres n’est identique à l’autre. La Bibliothèque de Babel est donc, théoriquement, infinie et contient tous les livres déjà écrits ou qui pourront/pourraient l’être un jour (vous me suivez toujours ? Non, parce que si vous avez cligné des yeux en lisant ça, je suis sûre que je vous ai perdus).

Pour écrire cette nouvelle, Borges s’est inspiré du travail de Kurd Lasswitz et de son histoire intitulée La bibliothèque universelle (1904). Apparemment, l’idée d’une bibliothèque contenant tous les livres du monde leur plaisait donc bien. Qu’auraient-ils dit devant notre Internet ? Et surtout, devant l’utilisation que nous en faisons ? Probablement qu’il s’agissait là d’une des innombrables possibilités possibles, dans leur système mathématique soigneusement calculé… Enfin, ça, c’est pour la version optimiste. En fait, ils auraient sûrement pensé la même chose que beaucoup d’entre nous : « Putain, mais quelle bande de gros déchets sans cervelle. »

Jusqu’au 5 octobre 2014, le Colisée de Rome était justement le théâtre d’une exposition surnommée « La Bibliothèque infinie » et consacrée, comme l’indiquait son sous-titre aux « lieux du savoir dans le monde antique » (Source). Il faut dire que les civilisations antiques étaient très portées sur le progrès et les découvertes mais aussi sur la façon de collecter et regrouper tous ces savoirs. Ça n’est pas sans raison qu’une des Merveilles du Monde était alors la Bibliothèque d’Alexandrie. Pourtant disparue depuis des siècles, puisqu’on estime qu’elle fut détruite entre l’an -48 et l’an 642 (ce qui fait, tout de même, une sacré fourchette), elle reste aujourd’hui l’une des bibliothèques les plus célèbres au monde. A force d’avoir entendu des histoires à son sujet, nous pensons souvent que la Bibliothèque d’Alexandrie était forcément incroyable. Comment ne pas l’imaginer immensément grande ? Se dire que son architecture devait être magnifique ? Et, surtout, comment ne pas penser aux possibles trésors qu’elle renfermait et que nous avons perdus à tout jamais ? Plus qu’une bibliothèque, un mythe. Et pourtant, ni plus ni moins qu’une bibliothèque au final (ceci dit, comme à l’époque nos médiathèques de quartier étaient quand même nettement moins courantes, faut bien se l’avouer, ça devait en mettre vachement plus plein la vue). Bref, elle est devenue une sorte de bibliothèque infinie car elle s’est ancrée dans notre mémoire collective depuis des siècles et pour des centaines d’autres sans doute.

Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm XVIe siècle (1563) Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel,
Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm
XVIe siècle (1563)
Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)

Pause précision : En choisissant de nommer sa nouvelle La Bibliothèque de Babel, Borjes évoque directement l’histoire de la Tour de Babel.

Celle-ci fait l’objet de neufs versets dans la Bible. Elle raconte comment Dieu (ou Yahvé) aurait interrompu la construction d’une tour incroyablement haute.

Pour résumer simplement : après l’épisode du Déluge (je ne vous fais pas l’affront de vous le résumer, mais en gros : inondation monstrueuse, fin du monde, Arche de Noé…, vous voyez le topo ?), tous les hommes auraient décidé de s’installer dans la vallée de Shinéar (Irak actuelle). Là, ils auraient commencé à bâtir une ville et une tour si haute qu’elle devait toucher le ciel. Toutefois, la Bible raconte que Dieu interrompit la construction de cette tour avant qu’elle ne devienne le symbole de tous les possibles. Pour ce faire, il fit en sorte que les hommes, qui parlaient jusqu’alors tous la même langue, se mettent à parler plusieurs langues. Il les dispersa ensuite sur toute la surface de la Terre alors qu’ils vivaient tous dans la même vallée. Tous furent ainsi séparés les uns des autres, incapables de s’unir à nouveau car ils ne se comprenaient plus. (On pourrait dire que ce passage de la Bible illustre bien l’adage « Diviser pour mieux régner », mais ça n’est peut-être que mon humble avis…)

C’est ainsi, dit-on, que la multiplicité des langues et la dispersion des peuples sur la terre eurent lieu.

Pour les Chrétiens, l’épisode de la Tour de Babel est symbole d’hybris, c’est-à-dire d’un grand péché d’orgueil méritant le châtiment divin. En voulant toucher le ciel, les hommes se seraient élevés aussi haut que Dieu, ce qui, d’après les écrits bibliques, n’est pas envisageable (Dieu tout-puissant, tout ça, tout ça).

« Au XVIe siècle, le terme « Babel » devient un substantif qui désigne un lieu rempli de confusion. Aujourd’hui, il est un toujours utilisé dans ce sens, mais celui-ci s’est élargi vers une absence de communication, une construction démesurée, une entreprise vaine. »

Cette tour aurait véritablement existé, même s’il ne nous en reste que des ruines aujourd’hui. Ses restes se situeraient aujourd’hui dans la ville de Babylone en Irak. « De nombreux indices dans ce récit permettent de reconnaître Babylone, que les Hébreux ont vue durant leur longue captivité : Shinéar désigne la région de Sumer en Mésopotamie, et la tour est sans doute inspirée de la grande ziggurat de Babylone. Cette tour à étages à base carrée (observée et décrite par Hérodote, et dont les restes furent plus tard déblayés par Alexandre le Grand qui n’eut pas le temps de la reconstruire), était appelée l’Etemenanki,  »maison du fondement du ciel et de la terre ». Elle permettait au dieu babylonien Marduk de descendre parmi les hommes et au roi de s’élever jusqu’à la divinité. Les matériaux de constructions évoqués sont bien ceux qu’utilisaient les Mésopotamiens : dans cette plaine argileuse, ce sont les briques cuites qui servent à bâtir, et non la pierre. Le souverain de Babylone Nabuchodonosor II fit graver le souhait que la tour rivalise avec les cieux, et que son sanctuaire décoré de pierreries, au sommet, soit  »semblable aux signes inscrits au firmament ». »

Qu’elle ait véritablement existé ou non, la Tour de Babel tient aujourd’hui davantage du mythe et est inscrite dans notre inconscient collectif au même titre que la Bibliothèque d’Alexandrie, évoquée plus tôt dans cet article.

Source : Babel de la Bible à la littérature, CNDP-CRDP, Académie de Paris

En fait, il y a un truc avec les bibliothèques. Elles ont une sorte d’aura. Vous ne trouvez pas ? Bon, pas toutes. En particulier depuis qu’on essaye désespérément d’en faire des lieux soit-disant conviviaux comme si ça allait tout-à-coup redonner le goût de la lecture à tous les bambins du pays (MIRACLE §… Ah non, en fait). Pour ma part, j’aime les bibliothèques qui en mettent plein la vue ! Qui n’ont pas peur d’impressionner un peu les visiteurs qui osent s’y aventurer. Les vieilles pierres, les murs en bois, les parquets qui craquent et des rangées immenses et entières recouvertes de livres…! Ces bibliothèques-là, par exemple, ont une aura. Tandis que la médiathèque qui se trouve à côté de chez moi est… sympa (je l’aime bien, hein, elle est vraiment sympa mais elle n’a pas de charme particulier). Vous voyez ?

La Bibliothèque du 9e St-Rambert (Lyon) est pratique, à n'en pas douter. Elle a un look sympa, semble-t-il.
La Bibliothèque du 9e St-Rambert (Lyon) est pratique, à n’en pas douter. Elle a un look sympa, semble-t-il.
Cette Bibliothèque du Musée Condé (Domaine de Chantilly) est d'un genre totalement différent ! Deux siècles, environ, séparent sa construction et celle de la bibliothèque de Lyon (ci-dessus).
Cette Bibliothèque du Musée Condé (Domaine de Chantilly) est d’un genre totalement différent ! Deux siècles, environ, séparent sa construction et celle de la bibliothèque de Lyon (ci-dessus).
Cabinet Royal Portugais de Lecture (Biblioteca Real - Gabinete Portugues de Leitura), Rio de Janeiro, Brésil fondé en 1837 De style néogothique, elle contient plus de 350 000 livres anciens dont certains datent des XVe et XVIe siècles. (Classée 2e plus belle bibliothèque au monde par un site BuzzFeed)
Cabinet Royal Portugais de Lecture (Biblioteca Real – Gabinete Portugues de Leitura),
Rio de Janeiro, Brésil
fondé en 1837
De style néogothique, elle contient plus de 350 000 livres anciens dont certains datent des XVe et XVIe siècles.
(Classée 2e plus belle bibliothèque au monde par un site BuzzFeed)
Ce projet virtuel réalisé dans le cadre du concours International de la bibliotheque de Stockholm par l'Agence D3 architectes, a de faux airs de bibliothèque infinie. Non ?
Ce projet virtuel réalisé dans le cadre du concours International de la bibliotheque de Stockholm par l’Agence D3 architectes, a de faux airs de bibliothèque infinie. Non ?

Notre façon de construire nos bibliothèques, de les aménager, dépend de notre relation aux livres. C’est pourquoi ces lieux ont évolué avec le temps et qu’ils seront sûrement amenés à changer encore avec le développement des livres numériques, par exemple.

De nos jours, le livre est devenu un bien de consommation courante. Il n’y a pas encore si longtemps, il était plus rare de pouvoir posséder des livres (soit parce qu’on ne pouvait pas se les offrir, soit parce qu’on ne pouvait tout simplement pas les lire). C’est surtout au XIXe siècle que le livre s’est véritablement démocratisé. En France, nous pouvons notamment remercier pour cela Jules Verne et, surtout, son éditeur, Pierre-Jules Hetzel. Ce dernier est également l’éditeur de Victor Hugo et a travaillé avec Balzac, George Sand ou encore le dessinateur Grandville. Aujourd’hui, les couvertures des romans publiés par Hetzel sont encore célèbres et, sans le savoir, vous en avez peut-être déjà croisé des reproductions pour une raison ou une autre ! (Je consacrerai peut-être un article à ce phénomène, mais je vous invite à regarder quelques exemples ci-dessous, en attendant.)

En se consacrant à la publication de livres pour la jeunesse, à une époque où l’éducation ouvre peu à peu ses portes à un nombre grandissant de jeunes gens, Hetzel participe à faire en sorte que nous puissions tous, aujourd’hui, considérer les livres comme des objets du quotidien. Un simple fait qui a une importance incommensurable, si vous y réfléchissez deux minutes !

Pour en revenir à nos bibliothèques, sachez que le thème de la bibliothèque sans fin ou infinie a même su s’inscrire dans la culture pop. Preuve de son attrait. La série Doctor Who en a proposé sa propre version, par exemple.
Je garde, pour ma part, un excellent souvenir de ce double épisode de la série anglaise. Il m’a vraiment marqué.

Dans la quatrième saison (de la deuxième série, je précise pour les fans hardcore), le Docteur et son compagnon (Donna Noble) arrivent au 51e siècle sur une planète qui n’est qu’une immense bibliothèque. Partout. Toute la planète. Un peu comme si la Terre n’était qu’une bibliothèque à perte de vue. Vous voyez un peu le délire ? (Personnellement, j’adore l’idée **)

Capture d'écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)
Capture d’écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)

Tous les livres qui aient jamais été écrits sont répertoriés dans cette bibliothèque tout à fait hallucinante. « Ceux de Jeffrey Archer, Bridget Jones, Le Grand Livre rouge des Monthy Python, les dernières parutions, éditions spéciales » énumère en plaisantant David Tennant, dans son rôle de Docteur so british. Mais oui, théoriquement, ceux-là y sont. Entre autres.

Capture d'écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)
Capture d’écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008) : Vues extérieures de la bibliothèque (où l’on peut malgré tout voir des livres, tant tout l’espace de la planète semble avoir été aménagé pour les recevoir).
Capture d'écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)
Capture d’écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008) : Aperçu d’une partie de l’intérieur de la bibliothèque, avec ses étagères couvertes de livres sur plusieurs étages.

La bibliothèque est tellement grande qu’on s’y déplace en monorail suspendu (d’une certaine façon, so Steampunk, pour le coup, ce qui n’est pas pour me déplaire) ! Quant aux arrêts, ce sont les différentes sections de la bibliothèque (je vous laisse admirer mes superbes captures d’écran, d’un qualité d’image fabuleuse…).

Capture d'écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)
Capture d’écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008) : Aperçus du monorail qui zèbre la bibliothèque et doit permettre à ses usagers de pouvoir la parcourir en long, en large et en travers de façon rapide et efficace (encore que s’il s’agit vraiment d’une planète entière, recouverte d’une bibliothèque, on peut se demander si l’avion n’aurait pas été plus rapide… Ou alors ce monorail est très très rapide lui aussi. Nous sommes au 51e siècle après tout.)
Capture d'écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008)
Capture d’écran de La Bibliothèque des Ombres (Silence in the Library), Doctor Who, épisode 8 , saison 4 (2008) : Aperçu d’un des arrêts du monorail, menant à la section « Xeno Biology Art » de la bibliothèque.

Est-ce que ce type d’installations gigantesques sera un jour créé ? Hautement improbable. Même si on peut penser que notre civilisation gardera encore un moment le besoin de transcrire son savoir de façon tangible (sur du papier, quoi), il y a fort à parier que nous finirons (malheureusement) par passer, tôt ou tard, au tout numérique, au tout virtuel.
Cela dit, en attendant que cela se produise, il nous faudra forcément agrandir nos bibliothèques. Toujours plus de livres, en de plus en plus d’exemplaires, pour lesquels il nous faudra toujours plus de place.
De là à recouvrir une planète entière… L’idée est romantique mais c’est à peu près tout. Et puis, sans vous vendre la mèche si vous n’avez pas vu ce très bon double-épisode, ça ne finit pas forcément très bien dans Doctor Who.

En cherchant des informations sur la bibliothèque infinie (et donc impossible à représenter) de Borges, il n’est pas rare de tomber sur les oeuvres de Maurits Cornelis Escher (M.C. Escher). Notamment sur une de ses gravures les plus célèbres, Relativité de 1953. Une lithographie que tout le monde a déjà vu au moins une fois dans sa vie tant elle est célèbre et qui est une merveille d’illusion d’optique comme cet artiste savait si bien les réaliser.

M.C. Escher, Relativité Gravure, Lithographie, 1953 294 x 282 cm
M.C. Escher, Relativité
Gravure, Lithographie, 1953
294 x 282 cm

Là encore, c’est un procédé finalement très mathématique qui est utilisé pour représenter l’espace. Et le résultat est aussi impossible à vivre réellement que la Bibliothèque de Babel de Borges.

En fait, avec la nouvelle de Borges, nous sommes dans quelque chose que notre esprit n’est pas capable de se représenter. Ou alors, pas sous une forme simple. Pourtant, Lorenzo Soccavo, chercheur indépendant en prospective du livre et de la lecture à Paris, n’hésite pas à comparer l’idée de cette bibliothèque à quelque chose de bien tangible de nos jours : les data-centers qui abritent notre cher Internet. Il écrit :

guillemet« La Bibliothèque de Babel n’est pas aujourd’hui sans nous rappeler les gigantesques data-centers des géants de l’électronique mondiale et de l’entertainment réunis, où chaque « livre » numérique est une infinie suite de 0 et de 1. »

Lorenzo Soccavo, « Des sources imaginaires de la prospective du livre », 1er juillet 2013 (Source)

En fait, ce ne sont plus seulement nos livres qu’Internet abrite mais tout ce que nous écrivons (sous une forme ou une autre, car les données restent finalement des écrits, même si elles forment finalement une vidéo ou une image au final, par exemple). Le pire comme le meilleur.

Dans Doctor Who, c'est plutôt cette chère River Song qui nous dirait "Spoilers !" avec un petit sourire énigmatique.
Dans Doctor Who, c’est plutôt cette chère River Song qui nous dirait « Spoilers ! » avec un petit sourire énigmatique.

Toutefois, contrairement à la Bibliothèque de Babel, nous ne trouvons pas encore sur Internet ce qui n’a pas encore été écrit mais pourrait l’être. Et heureusement. Parce que le meilleur comme le pire serait d’autant plus démultipliés et surtout parce que, comme le dirait le Docteur : SPOILERS !! Autrement dit, chaque chose en son temps et ne jouons pas les Nostradamus.

Paradoxalement, même si je vous parlais de bêtise humaine au début de cet article, qu’est-ce qui se cache derrière cette idée de la bibliothèque infinie ? L’envie de tout connaître, de tout savoir. C’est une soif d’apprendre absolument faramineuse. Et j’avoue que, pour ma part, j’ai déjà rêvé de posséder, ne serait-ce qu’un instant, tout le savoir du monde. De quoi cela aurait-il l’air ? Est-ce que ce serait humainement possible ? Probablement pas. Ca rendrait fou n’importe lequel d’entre nous, sans nul doute. Pourtant, à l’idée de pouvoir répondre à toutes les questions possibles et imaginables, j’en ai des frissons dans le dos, à la fois d’envie et de terreur.

Mon copain avait ce gif comme avatar sur un forum, il y a quelques années. Je l'ai toujours trouvé très parlant.
Mon copain avait ce gif comme avatar sur un forum, il y a quelques années (spéciale kassdédi à lui qui corrige tous mes articles dans l’ombre, je te mets trois coeurs <3<3<3). Je l’ai toujours trouvé très parlant sur notre relation amour-haine avec le web. (désolée pour les âmes sensibles, si cela existe encore)

« Grandeur et misère de l’homme » résumait parfaitement Blaise Pascal dans ses Pensées. Grandeur dans certains de ses rêves et aspirations. Misère, la plupart du temps, dans la plate réalisation de sa vie. Pourtant, si notre bibliothèque infinie qu’est Internet doit un jour tout contenir, elle se doit d’enregistrer à la fois ces deux aspects de nous. Aussi frustrant que cela puisse l’être au quotidien (avouez que certains internautes nous donnent parfois des envies de meurtre bien sanglant, bien sale, bien plein de viscères éclatés partout sur les murs).

Est-ce que nos futurs descendants, dans je ne sais combien de siècles, diront de nous que nous vivions un deuxième Moyen-Age ? Peut-être. Cela voudra dire qu’une deuxième Renaissance nous aura suivis. Dans ce cas, quand même, vivement qu’elle se pointe !


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(qu’il vous ait plu ou non, que vous soyez d’accord ou pas, n’hésitez pas !)