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De l’orgue de barbarie à nos ordinateurs : une histoire de trous

Avec les évènements de ces derniers jours, j’ai envie de vous faire un peu rêver. C’est pourquoi je vous propose aujourd’hui de nous arrêter sur cette vidéo dans laquelle vous allez pouvoir redécouvrir un des classiques de Michael Jackson, Smooth Criminal, interprété… à l’orgue de barbarie.

A l’origine de cette prouesse, un certain Patrick Mathis, qui avoue sur son site web être « tombé dans le trou d’un carton d’orgue de barbarie en 1980 (…) et passe[r] tout son temps à composer ou arranger de la musique pour ses instruments et ceux des autres ! »
Bref, un mordu ! Et ça se voit. Et c’est bien. C’est même super cool.


Sommaire de l’article

L’orgue de barbarie : à la découverte des automatophones
XVIIe, XVIIIe, XIXe siècle : ces siècles qui aimaient les automates et les automatismes
L’orgue de barbarie : ancêtre des ordinateurs


L’orgue de barbarie : à la découverte des automatophones

Un orgue de barbarie.
Un orgue de barbarie.

L’orgue de barbarie est l’étrange instrument que Patrick Mathis actionne à l’aide d’une sorte de manivelle tout au long de sa vidéo. C’est un instrument qui n’est pas tout jeune puisque son apparition date du XVIIIe siècle. Mais certains indices laissent même penser qu’il pourrait avoir été inventé au moins un siècle plus tôt.

Il m’est assez difficile de vous expliquer simplement comment fonctionne cet instrument. Sachez au moins que c’est un instrument à vent. Autrement dit, grâce à la manivelle qu’il actionne, le tourneur (nom de celui qui « joue » de l’orgue de barbarie) fait entrer de l’air dans la machinerie qui compose l’instrument. Un système de soufflets permet alors aux « flûtes » (les tuyaux de l’orgue, que vous pouvez voir à l’avant de l’instrument) de recevoir ou non de l’air.  Alors, quand celles-ci s’actionnent ou non, au moment où le papier perforé laisse ou non passer l’air jusqu’à elles, les dites flûtent produisent le son et rendent la mélodie pré-programmée.

C’est pour cette raison que l’orgue de barbarie fait aussi partie des automatophones : les instruments qui jouent de la musique de façon automatique. En l’occurrence, dans le cas de l’orgue de barbarie, il « suffit » d’actionner la manivelle pour dérouler le papier perforé qui produira la mélodie. Encore faut-il posséder le dit papier ou le composer soi-même !

Toutefois, les automatophones ne sont pas tous des orgues de barbarie. Certains sont des instruments encore plus complexes. Dans la vidéo ci-dessous, vous pourrez par exemple voir un automatophone composé de plusieurs instruments, dont un piano et un violon bien visibles. Vous constaterez cependant que sur ce modèle aussi un papier perforé sert de « pré-programmation » à l’instrument.

Il existe des orgues de barbarie bien plus grands et bien plus complexes encore que celui utilisé par Patrick Mathis. On appelle ces instruments des Limonaires, du nom de la famille qui les rendit célèbres au XIXe siècle. S’ils peuvent être portatifs, ils sont tout de même beaucoup plus imposants que leurs petits frères.
Vous pouvez bien sûr observer des tas d’exemples de Limonaires, tous assez différents les uns des autres, avec leurs particularités et détails qui vous feront craquer ou non. Certains sont immenses, d’autres ne vous sembleront peut-être pas si différents des orgues de barbarie « standards » ; certains vous sembleront être de véritables objets d’art, d’autres vous apparaîtront comme des objets de foire rustiques. Toutefois, pour l’anecdote, sachez qu’il en existe un très beau à l’Abbaye de Collonges, près de Lyon, lieu de réception appartenant à nul autre que Pierre Bocuse, le célébrissime Chef. Je vous propose d’en voir quelques photographies ci-dessous (chéri, si tu cherches un endroit où m’emmener dîner à l’occasion…).

XVIIe, XVIIIe, XIXe siècle : ces siècles qui aimaient les automates et les automatismes

Il n’est pas particulièrement étonnant que l’orgue de barbarie ait fait son apparition aux alentours du XVIIIe siècle car cette période est riche en développements d’automates en tout genre.

Pour comprendre, il faut voir les automates et, plus largement, les machines automatisées de cette époque comme toutes sortes d’horloges très perfectionnées. Plutôt que de donner l’heure cependant, elles effectuent mécaniquement un ensemble de mouvements prédéfinis à l’aide de complexes emboîtements de rouages. C’est aussi de cette façon que fonctionnent les orgues de barbarie et les Limonaires : grâce à des automatismes. En l’occurrence, ceux-ci permettent de jouer de la musique (il ne faut donc pas confondre un Limonaire, aussi grand soit-il et même s’il peut se composer d’automates, avec une horloge astronomique, comme celle de Strasbourg dont je vous avais déjà parlé ici, car celle-ci a pour but premier d’indiquer le passage du temps et non d’être un instrument de musique).

Or, le XVIIIe siècle est l’époque à laquelle Jacques de Vaucanson ou la fratrie Jaquet-Droz enchantent les publics avec des poupées mécaniques, des « anatomies mouvantes » (Source : Chantal Spillemaecker, Bernard Roukhomovsky (préf.), Vaucanson & l’homme artificiel : Des automates aux robots, Grenoble, Presses Universitaires, coll. « HC Histoire », 2010, p.9.) époustouflantes : des automates, ancêtres des robots.
Pour permettre à leurs créations de se mouvoir de façon particulièrement complexe, ils usent de tous les éléments propres à l’horlogerie et les mécanismes qu’ils inventent ont tout de la mystérieuse machine d’Anticythère.
Leurs prouesses sont rendues possibles par l’enrichissement de l’art de l’automatisation et, surtout, sa diversification. Rouages, mécanismes d’horlogerie et, dans le cas de notre orgue de barbarie, de drôles de feuilles perforées qui passent sous un cylindre ; les moyens d’automatisation se perfectionnent, de complexifient, se réinventent et permettent d’obtenir des résultats aussi divers que variés.

A peine un siècle plus tard, « au seuil du XIXe siècle [les automates deviennent des] objets de luxe […] au même titre que les bijoux. Ces chefs-d’œuvre miniatures [sont] faits d’or, d’émail, de perles, de pierres précieuses [et] sont largement diffusés en Europe et en Orient. » (Source : Caroline Junier et al., Automates et Merveilles : Une Exposition, 3 Villes, 3 Musées, 3 Catalogues, Neuchâtel, Alphil, coll. « Image et patrimoine », 2012, p.210.) Ils deviennent des objets de collection.

Il faut dire que nous n’avons conservé jusqu’à nos jours que très peu d’automates de ces grands créateurs du XVIIIe siècle. L’attrait provoqué par ces machineries n’en est que plus fort.

En outre, un artiste comme Vaucanson est non seulement un concepteur d’automates épatant mais aussi un « remarquable montreur [sachant] l’art d’exhiber ses mécaniques enchantées à la manière d’un bateleur. » (Source :  Collectif, L’Automate : Modèle Métaphore Machine Merveille, Bordeaux, Presses Universitaires, coll. « Mirabilia », p.505.) Cela n’est pas surprenant car dès l’Antiquité, les machines illusionnistes font fureur, comme l’atteste le succès des Pneumatiques de Héron d’Alexandrie, par exemple (Ier siècle av. J.C.).
Au XIXe siècle, cette mode s’intensifie et des inventeurs-prestidigitateurs donnent des spectacles qui trouvent encore un certain écho aujourd’hui. En témoignent les spectacles actuels de magie, usant encore de certains tours conçus à l’époque. Certains prestidigitateurs (le plus connu du grand public étant peut-être Dani Lary, puisqu’il passe régulièrement à la télévision) usent par exemple d’une ambiance steampunk (pour en savoir plus sur le steampunk, vous pouvez lire ce précédent article) pour agrémenter leur prestation et la rendre plus authentique, c’est-à-dire plus en accord avec l’idée que le spectateur d’aujourd’hui se fait des XVIIIe et XIXe siècles. Le succès des films comme Le Prestige ou L’illusionniste témoigne aussi de l’engouement du public pour la magie au sein d’univers uchroniques. Dans L’illusionniste, d’ailleurs, l’automate appelé L’Oranger merveilleux de Robert Houdin est réutilisé. Ce dernier (Harry Houdini, l’illustre prestidigitateur empruntera son nom), use de « l’ingéniosité de mécanismes secrets au service de tours de magie » (Source : Jean-Bruno Renard, « Fantômes et oracles à l’ère de la technologie », in Politica Hermetica – Deus ex machina, n°15, Lausanne, L’Age d’Homme, 2001, p.56). Science et art, par le biais de la prestidigitation, se retrouvent régulièrement alliées.
Les Jacquet-Droz manqueront d’ailleurs de passer sur le bûcher pour sorcellerie tant leurs créations paraissent prodigieuses.

L’orgue de barbarie : ancêtre des ordinateurs

Pourtant, point de magie dans toutes ces machines, sinon qu’elles parviennent à nous faire imaginer le contraire. En fait, l’art d’utiliser des cylindres s’appelle la tonotechnie.
Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), notamment conçu par le CNRS et qui est ni plus ni moins que LE dictionnaire que vous devriez tous utiliser, nous apprend que la tonotechnie est « l’art de noter de la musique sur les cylindres des orgues de Barbarie, des tabatières, pendules et tableaux à musique. » Le mot se compose notamment de l’élément « Tono » qui vient du grec signifiant « tension » ou « ton ».  L’élément « technie », lui, vient aussi du grec et signifie « art » ou « métier ». La tonotechnie serait, pour faire simple, l’art de donner le ton, le rythme grâce, en l’occurrence, à des cylindres à picots.

Exemple de carte perforée.
Exemple de carte perforée.

Or, cette technologie qui peut sembler un peu incompréhensible n’est pas si éloignée de celle que nous utilisons tous aujourd’hui. Et oui ! Car s’il y a une chose à laquelle les feuilles perforées de l’orgue de barbarie font penser, c’est aux cartes à trous (aussi surnommée la « carte IBM », du nom de son principal « constructeur ») utilisées par les premiers ordinateurs. Celles-ci ne diront rien aux plus jeunes lecteurs qui parcourront cette page mais mes parents, par exemple, ont eu l’occasion d’en manipuler eux-mêmes, au début de leur carrière professionnelle. Ca n’est donc pas si vieux ! (bon, un peu quand même :D)

En fait, nous pouvons même dire que nous utilisons toujours cette technologie car le code binaire, fait de 0 et de 1, et qui forme la base de tous les objets numériques d’aujourd’hui, n’est que le digne successeur de la tonotechnie.

Je vais tâcher de vous expliquer ça avec l’exemple de cette vidéo d’archive de l’INA, datant du 21 octombre 1960. Le présentateur de l’époque, Léon Zitrone, interviewe un fabriquant de machines utilisant des cartes perforées. Ses machines sont alors capables de trier 700 cartes par minute. On nous explique que cela permet de faire du tri de façon beaucoup rapide, automatisée et que l’opération peut être répétée une infinité de fois. Autrement dit, vous pouvez voir voir ces cartes perforées comme les « ancêtres » des résultats que vous affiche Google quand vous y effectuez une recherche : si vous tapez « Studinano » dans votre moteur de recherche préféré, par exemple, il vous affichera une liste plus ou moins longue de résultats, allant du plus probable au plus éloigné. Et bien, les cartes perforées avaient notamment ce rôle-là.

Sur le site d’IBM, qui fut le principal concepteur des cartes perforées, on  nous explique que chaque « trou » correspond à « un élément de donnée (1 bit) ». Autrement dit, la carte perforée est un moyen de stockage de données comme peuvent l’être nos clefs USB d’aujourd’hui.

guillemet« La première icône de l’ère de l’information est peut-être une simple carte perforée produite par IBM, généralement connue comme la «carte IBM». Mesurant approximativement 19 x 8 cm, ce morceau de papier est sans prétention, c’est certain. Mais, regroupées, les cartes IBM contiennent presque toutes les informations mondiales connues pendant un peu moins d’un demi-siècle — un exploit même d’après les mesures d’aujourd’hui. Elle grandit en popularité durant la grande crise de 1929, et est rapidement adoptée tant dans le monde du traitement de l’information que dans celui de la culture populaire. (…) Pendant près de 40 ans, c’est le principal support utilisé pour stocker, trier et relever les données traitées d’abord par du matériel mécanographique, puis par des ordinateurs. »

Source : La carte perforée IBM

Mécanisme Jacquard exposé au Musée des Arts et Métiers de Paris
Mécanisme Jacquard exposé au Musée des Arts et Métiers de Paris

Mais il est aussi intéressant de savoir que les métiers à tisser Jacquard, datant du tout début du XIXe siècle, utilisaient déjà des cartes à trous de ce genre pour fonctionner (voir la photographie ci-contre). Elles faisaient déjà office de « programme » (oui, comme un « programme » informatique) servant à faire réaliser tel ou tel motif par les machines. Or, ces machines utilisaient notamment une technologie à base de cylindres gravés (revoilà notre tonotechnie !), mise au point par Jacques de Vaucanson, dont je vous parlais plus haut. Ce dernier, en effet, concevait non seulement des automates mais fut aussi chargé d’automatiser les manufactures de soie. On se dit alors que tout est étrangement lié.

Bref, tout ça pour dire que vous ne le savez sans doute pas mais, finalement, chaque fois que vous manipulez un ordinateur, vous tissez. D’autant plus maintenant que nous surfons tous allégrement sur « la toile ».
Alors, comme disait le poète « j’fais des p’tits trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous… » (allez, je ne résiste pas, je vous propose d’écouter cette magnifique chanson ci-dessous, interprétée par un Gainsbourg tout jeune, en 1959)


Cet article vous a plu ? Ou pas ? Vous avez des questions, des suggestions, des corrections, des informations complémentaires à apporter ? Ou juste un avis sur la question ? N’hésitez pas à laisser un commentaire !


Sources :
Site web de Patrick Mathis
Site de Pierre Bocuse (et de l’Abbaye de Collonges)

La tonotechnie (CNRTL)
La carte perforée IBM

La bataille de Minas Tirith reprend sur… Indiegogo !

C’est l’histoire complètement WHAT THE FUCKEST du jour : des fans du Seigneur des Anneaux, la célèbre saga littéraire de J.R.R. Tolkien, ont lancé un crowdfunding (un financement participatif) dans le but, complètement démentiel, de construire la ville de Minas Tirith à l’échelle 1:1 (oui, oui, à taille réelle).


Sommaire de l’article

Minas Tirith : Présentation et description
Minas Tirith décrite par Tolkien
Minas Tirith : une ville de rêve
Un projet… qui en cache un autre !
Minas Morgul : la ville des ténèbres
Le retour de la bataille de Minas Tirith !


Ce ne sont pas moins de 1 850 000 000 £ GBP (presque 2 600 000 000 €) que ces fans espèrent récolter pour mener à bien leur projet. On peut bien sûr douter qu’ils puissent réellement penser réunir un jour cette somme pharaonique. Mais la campagne, lancée il y a 13 jours, a déjà réussi à séduire 1 447 financeurs fous, pour une somme récoltée actuellement de 57 329 £ GBP (un peu plus de 80 000 €). Sans compte qu’à l’heure où j’écris ces lignes, la campagne de financement connaît un beau buzz sur Twitter, où elle est actuellement dans le Top Tweets mondial.

Minas Tirith : Présentation et description

Mais si vous n’êtes pas très coutumier de l’univers de Tolkien, Minas Tirith ne vous dit probablement pas grand-chose. Il s’agit pourtant d’une ville importante de l’histoire, qui apparaît également dans les adaptations cinématographiques réalisées par Peter Jackson. Ce qui nous permet de nous en faire une bonne idée :

Minas Tirith est la capitale du Royaume du Gondor, le plus grand royaume des Hommes, à l’Ouest de la Terre du Milieu, à l’époque où se déroule l’intrigue du troisième tome du Seigneur des Anneaux, intitulé Le Retour du Roi.

Selon les descriptions et ainsi qu’elle est représentée dans Le Retour du Roi, Minas Tirith est construite sur une avancée du Mont Mindolluin : derrière elle se dressent donc les Montagnes Blanches. Devant elle, en revanche, se trouvent les Champs du Pelennor. Cette situation géographique particulière la rend particulièrement éblouissante de beauté et, surtout, en fait une place forte réputée imprenable.

La ville se compose de sept niveaux. Chaque niveau n’est séparé du suivant que par une seule et unique porte. Ce dispositif étant censé empêcher ou, en tout cas, rendre particulièrement difficile, toute tentative d’invasion.

Les murs de la cité sont tous blancs à l’exception de son mur d’enceinte, composé d’une roche noire et lisse.

Au septième niveau de la ville se trouve notamment La Tour Blanche ou Tour d’Ecthelion, censée mesurer 300 pieds (environ 92 mètres de haut).

guillemet« Pippin poussa alors un cri, car la Tour d’Ecthelion, haut dressée à l’intérieur du mur le plus élevé, se détachait, brillante, sur le ciel, comme une pointe de perle et d’argent, belle et élancée, et son pinacle étincelait comme s’il était fait de cristaux, des bannières blanches flottaient aux créneaux dans la brise matinale, et il entendait, haute et lointaine, une claire sonnerie comme de trompettes d’argent. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805.

Tolkien accentue fréquemment le caractère imposant de la ville. Il écrit notamment : « Elle ne semblait pas construite, mais taillée par les géants dans l’ossature même de la Terre. » (Le Seigneur des anneaux, p. 805.)

Minas Tirith décrite par Tolkien

Je ne peux résister à l’envie de vous proposer la description exacte que Tolkien donne de la ville :

guillemet« Car la mode de Minas Tirith voulait qu’elle fût construite sur plusieurs niveaux, dont chacun était creusé dans la colline et bordé par un mur, et dans chaque mur se trouvait une porte. Mais ces portes n’étaient pas disposées sur une même ligne: la Grande Porte du Mur de la Cité était à l’extrémité orientale du circuit, mais la seconde faisait face au sud, la troisième à moitié au nord, et elles allaient et venaient ainsi en montant, de sorte que la route pavée qui grimpait vers la Citadelle tournait d’abord dans un sens, puis dans celui qui traversait la face de la colline. Et chaque fois qu’elle franchissait la ligne de la Grande Porte, elle passait par un tunnel voûté, perçant une vaste avancée de rocher dont la masse projetée divisait en deux tous les cercles de la Cité sauf le premier.
Car, du fait en partie de la forme primitive de la colline et en partie du grand art joint au labeur des anciens, s’élevait à l’arrière de la vaste cour faisant suite à la Porte un bastion de pierre dont l’arête aiguë comme une carène de navire la dominait de haute face à l’est. Il se dressait jusqu’au niveau du cercle supérieur, et là il était couronné de créneaux, de sorte que ceux de la Citadelle pouvaient, comme les marins d’un bâtiment haut comme une montagne, regarder du sommet à pic la Porte à sept cents pieds en dessous. L’entrée de la Citadelle donnait aussi sur l’Est, mais elle était creusée dans le cœur du rocher, de là, une longue pente, éclairée de lanternes, montait à la septième porte. Les hommes atteignaient enfin ainsi la Cour Haute et la Place de la Fontaine au pied de la Tour Blanche: belle et élevée, elle mesurait cinquante brasses de la base au pinacle, où flottait à mille pieds au-dessus de la plaine la bannière des Intendants.
C’était assurément une puissante citadelle, imprenable pour peu qu’elle fût tenue par des gens en état de porter les armes, à moins que quelque ennemi ne pût venir par derrière, escalader les pentes inférieures du Mindolluin et parvenir ainsi sur l’étroit épaulement qui joignait la Colline de la Garde à la masse de la montagne. Mais cet épaulement, qui s’élevait à la hauteur du cinquième mur, était entouré de grands remparts jusqu’au bord même du précipice qui surplombait son extrémité occidentale, et dans cet espace s’élevaient les demeures et les tombeaux à dôme des rois et seigneurs du temps passé, à jamais silencieux entre la montagne et la tour. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805-806.

Minas Tirith : une ville de rêve

Malgré sa splendeur, dans Le Retour du Roi, Pippin, l’un des Hobbits et un des personnages principaux de l’histoire, et Gandalf, le magicien qu’on ne présente plus (si ?), arrivent dans une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il ne reste alors plus grand-monde qui vive Minas Tirith. La plupart des maisons sont vides et l’Intendant qui gouverne la cité en ces temps où il n’y a plus de Roi, n’a clairement plus toute sa tête. Pourtant, Tolkien en parle encore comme d’une cité majestueuse. Et les descriptions que je vous ai données ci-dessus vous permettent sûrement de comprendre pour quelles raisons.

Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm XVIe siècle (1563) Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel,
Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm
XVIe siècle (1563)
Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)

En fait, Minas Tirith n’est pas seulement une des fières cités inventées par Tolkien. Elle a depuis longtemps trouvé sa place de ville de légende dans l’esprit des geeks et autres amateurs de Fantasy du monde (moi y compris). Il faut dire que si l’équipe de Peter Jackson avoue s’être inspirée de la forteresse du Mont Saint-Michel pour donner vie au lieu à l’écran, l’ensemble rappelle aussi l’allure de la tour de Babel dépeinte par Pieter Brueghel l’Ancien. Une image que nous avons tous plus ou moins en tête et un mythe qui porte en lui bien plus que l’histoire d’une culture donnée, mais celle de notre civilisation toute entière. Autrement dit, cette ville fait rêver.

Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : "Shut up and take my money !" ("Ferme-la et prend mon argent !")
Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : « Shut up and take my money ! » (« Ferme-la et prend mon argent ! »)

Du coup, si je le pouvais, comme beaucoup d’autres fans, je crois que j’opterais pour la même philosophie de vie qu’un des commentateurs du projet : « This is absolutely crazy, it will never work. Here’s my money LOL » (traduction : « C’est absolument dingue, ça ne marchera jamais. Voici mon argent LOL »). Pourquoi ? Parce que ce projet est dément, bordel ! L’enfant en moi est totalement excitée à l’idée que ça puisse réussir ! Ce serait Noël avant l’heure, les gars !

Un projet… qui en cache un autre !

Cette campagne de crowdfunding a-t-elle des chances de réussir ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, vous ne me verrez pas parier dessus (oui, je suis plutôt « verre à moitié vide » comme nana). Ce serait un incroyable miracle de l’internet. Seul le temps nous dira donc si les internautes du monde entier sont assez fous pour aller jusqu’au bout du délire.

Mais ce qui est peut-être encore plus dingue, c’est qu’un autre projet de crowdfunding a vu le jour, parallèlement à celui-là : car qui dit Minas Tirith, dit surtout bataille contre les forces de Sauron. Oui, oui, vous avez bien lu ! La ville n’est pas encore construite, et n’est même pas en passe de l’être, que déjà L’Armée de Sauron (un autre groupe de fans, bien sûr) a décidé de mener à son tour une campagne de financement dans le but de l’attaquer et de la détruire. (vous trouverez tous les liens à la fin de cet article)

Du coup, pour contrecarrer les plans des architectes de Minas Tirith, l’Armée de Sauron veut, de son côté, édifier une autre ville issue du Seigneur des Anneaux : sa sombre rivale, Minas Morgul.

Minas Morgul : la ville des ténèbres

Avant de devenir Minas Morgul, la ville s’appelait Minas Ithil. Elle était alors la Tour de la Lune Montante. La ville se situait sur un épaulement des Montagnes de l’Ombre (alors que, comme je vous le disais, Minas Tirith est accolée aux Montagnes Blanches).

Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Info et photo relativement inutiles mais Viggo est beau donc je le mets là quand même.

Comme on le devine aisément, Minas Morgul était déjà la cité-miroir de Minas Tirith, qui portait alors le nom de Minas Anor (oui, ça se complique…), signifiant « Tour du Soleil » ou « Tour du Soleil Couchant » en sindarin (le sindarin étant une des langues inventées par Tolkien). Ce nom fait référence à Anárion, le fondateur de la ville, de la même façon que Minas Ithil est nommée d’après son frère, Isildur (l’ancêtre d’Aragorn, le beau brun ténébreux, pour ceux qui veulent un peu de généalogie et de Viggo Mortensen).

Bref, tout opposait déjà les deux cités mais, finalement, cela ne se passait pas trop mal. Jusqu’à cette histoire d’anneaux et… vous connaissez la suite (ou vous la lirez/la regarderez, non mais ! Je vais pas tout vous prémâcher non plus !).

Faramir joué par David Wenham
Faramir joué par David Wenham

Voici un autre extrait du Seigneur des Anneaux, cette fois issue du deuxième tome de la saga, Les Deux Tours. Faramir, l’un des fils de l’Intendant de Minas Tirith (et un autre beau gosse de l’histoire, au cinéma) parle à Frodon (le gars à frisettes, super énervant, qui porte l’anneau et martyrise son autre pote Hobbit d’un bout à l’autre de l’histoire) :

guillemet« La vallée de Minas Morgul a passé au mal il y a très longtemps, et c’était une menace et un lieu redoutable alors que l’Ennemi banni était encore très loin et que l’Ithilien était en majeure partie sous notre garde. Comme vous le savez, cette cité était autrefois une place forte, belle et fière, Minas lthil, jumelle de notre propre cité. Mais elle fut prise par des hommes sauvages que l’Ennemi avait dominés dans sa première force, et qui erraient sans demeure et sans maître après sa chute. On dit que leurs seigneurs étaient des hommes de Númenor, tombés dans une sombre méchanceté, l’Ennemi leur avait donné des anneaux de puissance, et il les avait dévorés: ils étaient devenus des spectres vivants, terribles et pernicieux. Après son départ, ils prirent Minas Ithil et y résidèrent, et ils l’emplirent de pourriture, comme toute la vallée environnante: elle paraissait vide, mais ne l’était pas, car une crainte sans forme vivait à l’intérieur des murs en ruine. Il y avait Neuf Seigneurs, et après le retour de leur Maître, qu’ils aidèrent et préparèrent en secret, ils redevinrent puissants. Et puis les Neuf Seigneurs sortirent des portes de l’horreur, et nous ne pûmes leur résister. N’approchez pas de leur citadelle. Vous seriez découvert. C’est un lieu de malice sans cesse en éveil, plein d’yeux sans paupières. N’allez pas par-là ! »

J.R.R. Tolkien, Les Deux Tours, Livre IV, Chapitre 6. 

Le retour de la bataille de Minas Tirith !

Pour l’instant, la campagne menée par l’Armée de Sauron rencontre un succès moindre. Mais qui sait ! Cette campagne de financement-ci espère récolter 1 900 000 000 £ GBP (soit, un chouïa plus que sa consœur, toujours pour un équivalent d’environ 2 600 000 000  €). Actuellement, après 3 jours à peine de lancement, seuls 50 £ GBP (70€ environ) ont pour l’instant été collectés. Il se pourrait donc, à première vue, que les forces du Mal ne gagnent pas encore cette fois-ci… Mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Avec Sauron, c’est souvent œil pour œil… (l’oeil… de Sauron… Oui, bon, bah, je ne peux pas être bonne tout le temps, hein !)

Vous pouvez en tout cas choisir votre camp, si ça vous amuse. Sachez que les collecteurs s’engagent à vous rembourser si le projet n’arrive pas à son terme (ce qui risque d’être le cas, quand même, hein) et que le tout est géré par la plateforme Indiegogo (reconnue dans le domaine du crowdfunding) :

Pour soutenir Minas Tirith : https://www.indiegogo.com/projects/realise-minas-tirith#/story
Pour soutenir Minas Morgul : https://www.indiegogo.com/projects/raising-sauron-s-army-marching-upon-minas-tirith#/story

Et si cet article vous a amusé, vous a plu, vous a appris des choses (ou pas) c’est juste ici que ça se passe, dans les commentaires ! ;)