Archives par mot-clé : image

Aviary Attorney : Enquête dans l’univers de J.J. Grandville

Aujourd’hui, nous allons parler d’un jeu vidéo !
Oui, oui, un jeu vidéo.
C’est un manque, sur Studinano. Beaucoup de jeux mériteraient pourtant qu’un article leur soit consacré. En effet, tant sur la forme que sur le fond, les jeux vidéo peuvent s’avérer être des œuvres d’art à part entière. En grande partie parce que de véritables artistes travaillent à leur réalisation. Et il arrive aussi qu’ils soient les supports idéaux à l’exposition d’œuvres préexistantes. Y compris des œuvres qu’on pourrait croire très éloignées du monde vidéoludique de prime abord. C’est le cas de celles dont nous allons parler aujourd’hui.
Je suis tombée totalement par hasard sur ce jeu et je suis tombée sous le charme. La raison à cela ? C’est un jeu réalisé entièrement à partir de gravures de J.J. Grandville, l’un de mes artistes favoris !

Présentation du jeu

Ce jeu s’appelle Aviary Attorney (qu’on pourrait traduire par « la volière aux avocats »; dans le contexte). A priori, il n’est pas d’une originalité folle : c’est un jeu d’enquête qui rappellera aux connaisseurs les aventures du Professeur Layton ou Ace Attorney (dont on peut imaginer que l’emprunt partiel du nom n’est pas un hasard ; c’est aussi une histoire d’avocats, d’enquêtes et la façon dont se joue le jeu est quasiment identique).
Je vous laisse jeter un œil à la vidéo de présentation du jeu avant de poursuivre :

Au cours du jeu, nous incarnons Jayjay Falcon, un oiseau de proie au bon cœur mais à l’expertise judiciaire discutable. Avec l’aide de son apprenti, Sparrowson (un moineau), notre but est de venir en aide à nos clients, d’interroger des témoins, de recueillir des preuves et, finalement, de condamner les coupables au cours de différentes affaires. Bref, un jeu d’enquête, vous disais-je !

L’originalité du jeu

Toutefois, ce qui fait toute la magie et l’intérêt de ce jeu, ce n’est pas son gameplay (et j’ai envie de dire tant mieux car, de ce point de vue, ça n’est guère original, vous l’aurez compris) mais la superbe utilisation des gravures de J.J. Grandville.
Ces œuvres, tombées dans le domaine public, sont ce qui a motivé la réalisation même du jeu. Malheureusement pour nous, francophones, le développeur à l’origine du projet est britannique. Le jeu n’est donc actuellement disponible que dans la langue de Shakespeare. Un comble pour un jeu basé sur les travaux d’un artiste français (enfin… Nancy, la ville dont il est originaire, était sous domination allemande à l’époque… mais on ne va pas chipoter pour si peu, là, oh, hein !) et dont l’intrigue se déroule à Paris ! En ce qui me concerne, j’espère qu’il y aura une traduction française bientôt.

Quoiqu’il en soit, Aviary Attorney démontre que J.J. Grandville, artiste français du XIXe siècle, était un illustrateur magistral et qu’il aurait sans nul doute trouvé sa place à notre époque. Grandville était clairement en avance sur son temps et il illustrait les mœurs de son époque avec grand talent.

J.J. Grandville : Présentation

J.J. Grandville se distingue de ses comparses graveurs, dessinateurs et caricaturistes parce qu’il excelle dans l’imagerie animale. Le zoomorphisme, plus exactement, est sa spécialité : il donne aux hommes des figures animales censées caractériser leur comportement, leurs qualités et leurs défauts, leur façon d’être. L’une de ses gravures les plus célèbres, Les Ombres Portées, montre comment l’artiste parvient à se moquer de ses contemporains en les comparant à tel ou tel animal auquel on prête tel ou tel trait de caractère. Cette pratique rappelle l’engouement de l’époque pour la physiognomonie, pseudo-science qui consistait à penser que le caractère des gens était lié à leurs caractéristiques physiques. Ce courant de pensée qui connaîtra les dérives racistes que l’on sait (l’antisémitisme, notamment, sera grandement alimenté par des pensées physiognomonistes et conduira jusqu’au délire aryen des Nazis).

 Jean-Jacques-Isidore Gérard, dit Grandville,  Les Ombres portées, planche 1, La Caricature, n°2, 11 novembre 1830, lithographie coloriée, Nancy, musée des Beaux-Arts.
Jean-Jacques-Isidore Gérard, dit Grandville,
Les Ombres portées, planche 1, La Caricature, n°2, 11 novembre 1830, lithographie coloriée, Nancy, musée des Beaux-Arts.
 Jean-Jacques-Isidore Gérard, dit Grandville,  Les Ombres portées, planche 1, La Caricature, n°2, 11 novembre 1830, lithographie coloriée, Nancy, musée des Beaux-Arts.
Jean-Jacques-Isidore Gérard, dit Grandville,
Les Ombres portées, planche 1, La Caricature, n°2, 11 novembre 1830, lithographie coloriée, Nancy, musée des Beaux-Arts.

J.J. Grandville, lui, joue avec le zoomorphisme et la physiognomonie pour caricaturer son temps et en faire la critique, souvent acerbe. Pour ce faire, il doit jongler avec les lois de censure qui touchent la presse. L’artiste vivra d’ailleurs très mal une perquisition de son domicile, au point de ne plus se consacrer, après elle, qu’à l’illustration de livres.

Comme son admirateur, Gustave Doré, il illustrera ainsi les Contes de Perrault, les Fables de la FontaineLes aventures de Robinson Crusoé ou encore Les Voyages de Gulliver, pour ne citer que les plus connus. Il écrira et illustrera également ses propres romans comme Un autre monde, Les Métamorphoses du jour ou, son plus célèbre ouvrage, Scènes de la vie privée et publique des Animaux pour Hetzel (célèbre éditeur de Jules Verne et Victor Hugo, dont il était également l’ami proche). Dans ce dernier, l’artiste démontre toute l’étendue de son talent pour le fantastique et donne vie à un monde peuplé d’animaux étrangement humains qui ont bien à nous apprendre sur la société de l’époque (c’était déjà le cas dans Les Métamorphoses du jour, tandis qu’Un autre monde ressemble à une œuvre surréaliste avant l’heure !).

Les personnages qui évoluent dans le jeu vidéo Aviary Attorney sortent de ce livre qui est, à l’origine, un recueil d’articles, de nouvelles et de contes satiriques. Honoré de Balzac ou encore George Sand participeront à son écriture mais toutes les vignettes accompagnant sa lecture seront réalisées par J.J. Grandville.

Grandville était en avance sur son temps. Par conséquent, rien d’étonnant à ce qu’il ait été un grand caricaturiste de son époque car, après tout, il faut avoir le recul nécessaire pour dépeindre une situation de façon critique. Il excellait dans ce domaine et c’est aujourd’hui ce savoir-faire, mêlé à son talent pour les représentations fantastiques, qui lui permettent de rester parlant, même aux yeux du public d’aujourd’hui. S’il avait été illustrateur de nos jours, il y a fort à parier que Grandville aurait pu travailler dans bien des domaines de la production graphique. Le jeu vidéo en fait partie, bien évidemment, puisqu’il mêle bon nombre de disciplines. On voit bien avec Aviary Attorney comme ses dessins s’y seraient en tout cas fort bien prêtés ! Lui manquera seulement la véritable patte du maître, celle qui lui aurait permis d’être davantage qu’un très beau jeu : car s’il avait vraiment pu réaliser un jeu vidéo, on peut penser que Grandville aurait sûrement, comme  son habitude, été en avance sur son temps. Il nous est finalement impossible de savoir quelle merveille il aurait été capable de mettre au jour sans posséder sa prescience unique !


Sources :
Lien du site officiel Aviary Attorney
Aviary Attorney disponible sur Steam
Article Gamekult (2014) : « Aviary Attorney : les ailes du délire »

Alerte enlèvement : la pointe de l’obélisque de Buenos Aires a disparu !

Les extraterrestres ont-ils débarqué en Argentine ?

C’est ce qu’ont pu penser les habitants de Buenos Aires, ce matin, à leur réveil, quand ils ont découvert avec stupeur la disparition… de la pointe de l’obélisque de la ville. Situé sur l’Avenue du 9 Juillet (équivalent des Champs Élysées de Buenos Aires), l’obélisque célèbre l’indépendance de l’Argentine et marque symboliquement le centre de la ville.

L'obélisque de Buenos Aires a perdu sa pointe !
L’obélisque de Buenos Aires a perdu sa pointe !
Où est passée la pointe de l'obélisque de Buenos Aire ?
Où est passée la pointe de l’obélisque de Buenos Aire ?
L'obélisque de Buenos Aires a perdu sa pointe !
Même de loin, on voit bien qu’il lui manque quelque chose…
Aurait-on volé la pointe de l'obélisque de Buenos Aires ?
Aurait-on volé la pointe de l’obélisque de Buenos Aires ?

Qui a bien pu voler cette pointe ? D’autant plus qu’elle se trouvait en haut d’un monument de 67 mètres. Des êtres venus d’ailleurs ? A moins qu’un géant ne soit passé par là ? Peut-être Superman voulait-il redécorer son appart’ ? Elle n’a quand même pas pu se volatiliser !

Et pourtant…

La pointe a été retrouvée, quelques heures plus tard… sur le parvis du Malba, le musée d’art latino-américain.

La pointe de l'obélisque sur le parvis du Malba.
La pointe de l’obélisque sur le parvis du Malba.
Leandro Erlich
Leandro Erlich

Et tout ceci n’était point l’œuvre d’une quelconque entité dotée de pouvoirs supérieurs, de petits hommes verts, ni d’aucun super-héros qui se serait soudain pris pour Valérie Damidot mais bien celle d’un artiste, Leandro Erlich. Un artiste argentin, justement, célèbre dans le monde entier.

Mais comment s’y est-il pris ?

La pointe n’a jamais bougé de son emplacement initial. C’est une copie qui a été placée devant le Malba. La disparition, elle, est le résultat de l’utilisation complexe de miroirs. Tout ceci n’était qu’une illusion, un trompe l’œil.

Installation du matériel nécessaire au trompe l’œil imaginé par Leandro Erlich.
Installation du matériel nécessaire au trompe l’œil imaginé par Leandro Erlich.

Le but de tout ceci était de célébrer l’anniversaire du Malba qui fête cette année ses 14 ans d’existence.

Nous sommes là face à ce que j’appellerais une installation-happening. D’un part, parce que l’artiste a transformé son environnement (en l’occurrence grâce à une illusion). Puis, ce qui avait été « perdu » (la pointe de l’obélisque) a été « retrouvé » sur le parvis du Malba : cette vraie-fausse pointe de l’obélisque constitue l’installation, tout autant que le reste de l’œuvre. Car s’il n’y a pas l’happening (c’est-à-dire la disparition et, avant elle, la mise en place des miroirs et du dispositif permettant de rendre la pointe de l’obélisque invisible) il n’y a pas l’installation sur le parvis du musée, vous me suivez ? C’est pourquoi je parle d’installation-happening.

 Pause précision
Installation : 1. Disposition de matériaux et d’éléments divers dans un espace. 2. Œuvre ainsi obtenue. 3. Mode d’expression artistique apparue au troisième tiers du XX° siècle.

Happening : Manifestation artistique des années 1960, héritière des interventions futuristes, constructivistes ou dadaïstes. Ces évènements publics organisés, plutôt théâtraux, utilisent toutes sortes de techniques (musique, danse, peinture, etc.), souvent le corps, et peuvent transformer l’environnement.

(Source)

Leandro Erlich n’en est pas à son coup d’essai.

Les illusions, il connaît. Il avait, par exemple, permis à des spectateurs d’entrer dans une piscine pleine sans se mouiller. A d’autres, il avait donné l’occasion de grimper sur la façade d’une maison sans le moindre risque et à tout âge. Il avait suspendu une maison dans les airs et le morceau d’une autre au bout d’une échelle. Incroyable ? Je vous laisse en juger par vous-mêmes, grâce aux photos ci-dessous.

Les œuvres se Leandro Erlich mettent souvent en scène des miroirs, des surfaces translucides, dans lesquelles on se reflète ou à travers lesquelles on peut voir de façon plus ou moins nette. Et quand ses œuvres n’utilisent pas directement des surfaces de ce genre, elles y font référence. C’est le cas dans Port of Reflection (voir ci-dessus) : il n’y a pas de miroir, il n’y a pas d’eau, tout n’est qu’une sculpture dans un grand trou noir, donnant l’illusion que des bateaux se reflètent dans une surface liquide. Dans une oeuvre comme le Monte-Meubles (voir ci-dessus), Leandro Erlich nous met face à un autre miroir : un miroir invisible, quelque part entre nos yeux et notre cerveau, qui ne serait autre que la porte d’un monde imaginaire. Comme Alice au Pays des Merveilles, nous traversons le miroir pour entrer dans un monde étrange, aussi poétique qu’inquiétant. Peut-être sommes-nous passés par la Shattering Door (voir ci-dessus) sans nous en rendre compte ?

Je ne peux que vous encourager à foncer si vous avez l’occasion de voir passer une œuvre de cet artiste près de chez vous car, comme vous l’aurez remarqué sur les photos, il entraine souvent le spectateur à faire des expériences par le biais du jeu : les spectateurs sont invitées à expérimenter l’œuvre en déambulant à l’intérieur, en jouant avec les surfaces réfléchissantes, en se couchant au sol, etc. Et ce sont bien souvent leurs photographies, au final, qui sont intéressantes et font ressortir l’essence de l’œuvre, son but, son intérêt. Si, en plus, c’est ludique et amusant, pourquoi se priver ? ;)

Sachez, notamment, que vous pourrez voir l’une de ses œuvres à Paris le 3 octobre. Il y participera à la Nuit blanche avec une œuvre intitulée Maison fond, et qui prendra la forme d’un immeuble installé devant la gare du Nord que l’on verra fondre à vue d’œil, sous l’effet du réchauffement climatique.


Sources :
Site Officiel de l’artiste
Infobae : Qué pasó con la punta del Obelisco
Libération : L’obélisque de Buenos Aires a perdu la tête