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Zdzisław Beksiński : peindre le monde des cauchemars

Zdzisław Beksiński est de ces artistes dont les créations nous fascinent au premier regard, frappant en plein cœur, là où ça fait mal… et du coup, là où ça fait tellement de bien aussi. Son art est délicieusement sombre, terriblement beau. Son univers est original et poignant. Et même si son nom est imprononçable et que vous l’oublierez sans nul doute rapidement, il ne fait aucun doute que ses œuvres, elles, s’inscriront dans un coin de votre mémoire à jamais.

Zdzisław Beksiński
Zdzisław Beksiński

Je le dis ici et je le redirai sans doute ailleurs dans l’article : âmes sensibles s’abstenir ! Certaines de ses œuvres sont vraiment dures à regarder. En particulier si vous avez du mal avec les corps déformés, les cicatrices, les créatures humanoïdes pas forcément identifiables… Bref. Ne vous filez pas des cauchemars pour rien. Cela dit, je mettrai les « pires » œuvres en toute fin d’article donc vous devriez pouvoir le lire sans problème. Évitez juste de zieuter la galerie d’images, en bas de page, si vous ne le sentez pas.

Nous parleront essentiellement, ici, des peintures de Zdzisław Beksiński. Sachez, toutefois, qu’il a également touché à d’autres formes d’art, comme la sculpture, la photographie mais aussi le photomontage (y compris par ordinateur).

Qui était Zdzisław Beksiński ?

Zdzisław Beksiński est un artiste polonais né en 1929 et mort en 2005. Je prends le temps de préciser ces informations biographiques sommes toutes assez ennuyeuses parce que je pense que le contexte est important pour apprécier ses œuvres.

Zdzisław Beksiński
Zdzisław Beksiński

J’insiste donc : c’est un artiste polonais, né en 1929. Vous voyez un peu au milieu de quoi il a grandi ? Bon. Parce que la Seconde Guerre Mondiale occupe, à n’en pas douter, une grande place dans l’imaginaire de l’artiste. Dans certaines de ses peintures, la référence ne fait même aucun doute (voir, ci-contre, une de ses peintures représentant clairement un soldat allemand, à en juger par la forme de son casque). Toutefois, comme je le disais, ce n’est finalement qu’une question de contexte car Zdzisław Beksiński n’a jamais vraiment fourni d’explications concernant ses œuvres. Nous ne pouvons donc que faire des spéculations à leur sujet et essayer de les rattacher à ce qu’il a pu vivre, voir, entendre, faire comme expérience, etc.

« Un style unique, minutieux, aussi terrifiant que créatif, à l’image de sa vie. Né en 1929 dans la petite ville polonaise de Sanok qu’il quitte en 1977 pour un appartement dans une barre grise de Varsovie, Zdzislaw Beksinski n’aimait pas trop sortir de chez lui et vivait en fusion totale avec Zofia, sa femme prévenante et dévouée, Tomasz, son fils maniaco-dépressif et célèbre animateur radio, et les deux grands-mères dépendantes. »

(Source : Article RFI – « La renaissance du peintre polonais Beksinski, «The Last Family» »)

Sa femme est morte en 1998. Un an plus tard, son fils, animateur de radio, s’est suicidé.
Sa femme est morte en 1998. Un an plus tard, son fils, animateur de radio, s’est suicidé.

Notons aussi que l’artiste n’a pas hésité à brûler certaines de ses toiles, avant un déménagement, les jugeant « trop personnelles ». Il lui arrivait aussi de recouvrir des toiles quasiment achevées quand elles ne lui convenaient pas, pour repeindre au-dessus d’elles. Du coup, même si la plupart de ses œuvres n’ont pas de titre, on peut essayer de les comprendre en comprenant l’homme qu’il fut. Toutefois, il faut aussi retenir qu’il semblait avoir du mal à parler de choses trop personnelles dans ses tableaux. Nous verrons également que nous pouvons tout aussi bien nous passer de titre ou d’explications de l’artiste pour appréhender ses œuvres à notre manière, avec notre propre ressenti, nos propres connaissances et expériences.

Les œuvres inexplicables de Zdzisław Beksiński

Il ne fait aucun doute, à mon sens, que l’ambiance bien particulière qui marque chaque œuvre de Zdzisław Beksiński est de celle qui n’a pas besoin de mots : vous voyez ; vous comprenez. Son langage semble universel. Vous n’avez pas besoin d’explications pour être touché par ses tableaux. Dans le même temps, observer ses œuvres vous pousse à l’introspection. Qu’est-ce que je ressens ? A quoi cela me fait-il penser ? Et, sans nous en apercevoir, nous voilà déjà en train d’essayer de décrypter l’histoire qui se cache derrière l’œuvre que nous regardons.

A mon sens, l’échange entre le spectateur et l’œuvre se fait par les émotions, les sentiments ressentis. Ses œuvres vous prennent aux tripes, comme si elles nous touchaient personnellement. Bien sûr, cela varie d’une œuvre et d’une personne à l’autre. Il n’empêche, il y a, à coup sûr, au moins une œuvre de Zdzisław Beksiński  qui vous touchera, que vous puissiez l’expliquer ou non.

Je pense que quelqu’un qui voudrait vous parler durant des heures de l’œuvre de Zdzisław Beksiński n’aurait pas fondamentalement tort (et je ne dis pas ça parce que je suis justement en train de vous parler de lui et d’essayer de vous expliquer son travail)… C’est seulement que ses explications ne pourraient être qu’à des années lumières de ce qui fait réellement l’intérêt du travail de cet artiste. Car comment mettre des mots sur ce que l’on ressent ? C’est toujours extrêmement délicat. C’est aussi très personnel, très subjectif. Si j’essayais de vous décrire ce que je ressens devant une toile de Zdzisław Beksiński, vous pourriez très bien me dire que vous comprenez mais que vous ne ressentez pas tout-à-fait la même chose. Auriez-vous tort ? Aurai-je tort ? Pas vraiment. Après tout, l’artiste n’a pas donné de clef précise pouvant nous permettre de comprendre son oeuvre. Il n’existe pas de « dictionnaire » de Beksiński, qui apporterait une définition précise de ce que nous devrions voir dans chacun de ses tableaux. Et c’est aussi ce qui fait la beauté de son travail et la fascination qu’il provoque chez nous.

Zdzisław Beksiński et la mort

Cet artiste est aussi de ceux qui attisent une curiosité malsaine. Ses personnages osseux, ses corps cassés ou difformes, ses effrayants humanoïdes et le côté particulièrement organique de son travail, bercé par une palette chromatique restreinte, comme une brume oppressante, étouffante, attise la part de nous qui est fascinée par l’horreur, le malheur, la douleur… La mort aussi, sans aucun doute, qui règne en maître sur ce monde du rêve et du cauchemar.

Dans cette peinture, ne croirait-on pas reconnaître le Grand Monolithe Noir de 2001, l'Odyssée de l'Espace ?
Dans cette peinture, ne croirait-on pas reconnaître le Grand Monolithe Noir de 2001, l’Odyssée de l’Espace ?

On se croirait parfois dans Blade Runner (nouvelle mouture) ou Mad Max, avec son désert étouffant, à l’air orangeâtre saturé de poussière (voir ci-dessous, sur cette toile nous montrant une carcasse de voiture). Certaines peintures de l’artiste ont vraiment quelque chose de cinématographique, que soit dans les couleurs, la mise-en-scène, le cadrage… On pourrait y voir les décors d’un film de science-fiction post-apocalyptique, sans doute ponctué de scènes d’horreur particulièrement poignantes.

D’ailleurs, il semble que Zdzisław Beksiński voulait être réalisateur de cinéma mais que son père s’y opposa (source).

« [Dans The Last Family, film du réalisateur polonais Jan P. Matuszynski], il s’agit de raconter via le cinéma l’histoire de la famille le plus filmée de toute l’histoire de l’humanité. Beksinski a tout filmé et enregistré : des discussions banales en passant par les crises psychiques de son fils suicidaire, jusqu’à l’enterrement de sa propre mère. »

(Source : Article RFI – « La renaissance du peintre polonais Beksinski, «The Last Family» »)

On trouve aussi parfois, dans certaines de ses toiles, des personnages de légende qui ne nous sont pas inconnus. Le Sinistros ou encore la Mort sur son fidèle destrillé, peint maintes fois dans l’Histoire de l’Art (même si c’est tout de suite la version de Dürer qui me vient à l’esprit). On devine aussi des figures christiques, en pleine crucifixion, et des épisodes bibliques comme la Tour de Babel.

Danse macabre, représentations de la mort, entités supérieures, sortes de dieux, de déités, et toutes sortes de monstres : l’œuvre de Zdzisław Beksiński semble tout droit sortie du Necronomicon de H. P. Lovecraft. On s’attend presque à voir surgir Cthulhu, au milieu de l’épaisse poussière. On est passé de l’autre côté (on remarque d’ailleurs que l’artiste a peint plusieurs fois des sortes de portes, des portails étranges et plus ou moins rassurants), dans le monde obscur de Stranger Things, où vivent toutes sortes de créatures cauchemardesques et qui ressemble pourtant étrangement à notre monde réel. Des monstres dont l’allure humanoïde ne fait que renforcer leur inquiétante-étrangeté. Dans certains de ses tableaux, c’est l’absence même de toute vie qui est terrifiante. On entendrait presque le silence.

Tous ces éléments fascinent, pour d’obscures raisons. Les ténèbres ont toujours attiré l’homme et Zdzisław Beksiński est de ceux qui peignent les ténèbres, ce qui rend son travail diablement efficace (comme je le disais en introduction, son travail marque les esprits ; on se souvient de ses peintures car elles choquent, d’une certaine façon). Nous possédons tous une part d’ombre et c’est elle qui intéresse l’artiste – celle qui est en lui, sans doute, mais aussi celle de ses spectateurs. Notre intérêt pour son art, qui nous apparaît rapidement comme délicieusement sombre, pourrait donc être vu comme un intérêt pour notre subconscient, pour cette part d’ombre en nous. C’est en tout cas ainsi que je perçois son travail. Devant un Zdzisław Beksiński je me sens comme devant un miroir qui me renverrait l’image de ce que je ne peux pas voir de moi ; tout d’abord, mes peurs (qui, contrairement à ce qu’on pourrait croire, naïvement, ne sont pas toujours limpides et connues de nous), mais aussi mes envies (en particulier les plus sombres), mes rêves et mes cauchemars (lieux privilégiés d’expression de notre subconscient), le « monstre » en moi.

Zdzisław Beksiński et les horreurs de l’Histoire

Mais Zdzisław Beksiński ne se contente pas de peindre des scènes détachées de toute réalité. Il parle de notre monde, de sa cruauté et des souffrances que l’homme engendre ou subit. Son œuvre n’a rien d’optimiste ou d’utopiste. Il dépeint la face sombre du monde dans un univers fantastique, chimérique . Après tout, nos rêves et nos cauchemars, songes incontrôlables qui surgissent dans nos esprits chaque nuit, ne sont-ils pas plus honnêtes que nous ne le serons jamais ?

Les motifs et les sujets que choisit l’artiste sont souvent en lien avec l’Histoire. On reconnaît nettement des soldats allemands ou des chars d’assaut, çà et là, mais aussi le marteau et la faucille, symbole du Parti Communiste. Il peint aussi ce qui semble être des cathédrales – ou ce qu’il en reste. On aperçoit aussi parfois des véhicules aux silhouettes bien réelles. La réalité se mêle alors au cauchemar, le rendant plus inquiétant encore. Ce qui nous paraissait purement fictif devient étrangement familier.

Les images que produit ainsi Zdzisław Beksiński sont ainsi d’une incroyable expressivité. L’on perçoit la douleur de ses personnages alors même qu’ils semblent tous déjà morts ; l’on ressent leur solitude même en leur absence ; l’on comprend les références de l’artiste, qu’il parle de scènes bibliques ou d’évènements historiques gravissimes comme la Seconde Guerre Mondiale. L’être humain, de tout temps, est au centre de son œuvre. C’est un vaste cauchemar commun, universel, qu’il dépeint.

D’ailleurs, l’on ne s’échappe pas de l’univers de Zdzisław Beksiński. Ses personnages (même si ses tableaux n’en sont pas toujours pourvus, ils disposent tous d’une présence) font partie de cet univers et ne peuvent rien faire pour s’en échapper. Comme enfermés dans un dédale qu’ils ne distinguent pas forcément, ils cherchent inlassablement la sortie, la solution ultime à un mal être qui les dépasse. Mais cette sortie existe-t-elle ?  Zdzisław Beksiński a peint de nombreux portails mais comment savoir s’ils ne mènent simplement pas à un autre cauchemar ? Comment être sûr qu’ils mènent seulement quelque part ? Beaucoup de ses personnages sont seuls ; abandonnés par leur propre monde et les forces qui le régissent (pour peu qu’elles existent), abandonnés par leurs semblables. Les corps souffrent, sont décharnés, squelettiques, difformes, torturés.

Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm. Collection privée (Wikimedia Commons).
Zdzisław Beksiński: Sans titre. 1984. Acrylique sur panneau. 98.5 x 101 cm. Collection privée (Wikimedia Commons).

Pour autant, il ne faut pas ôter du travail de Zdzisław Beksiński toute forme d’humour. Il fait preuve d’une certaine ironie. Je perçois cela comme une forme de désillusion mais l’homme semblait être quelqu’un d’enjoué et de drôle, contrairement à ce que son art dit de lui. Il dépeint ainsi un corps décharné et couvert de cicatrices, portant un tutu.

« A l’école, il faisait des dessins de nus, ce qui irrita un jour un prêtre qui lui dit: « Mon fils, tu mourras et tes dessins dégoûtants vont effrayer des générations » Beksiński considéra cela plutôt comme un compliment. »

(Source : Art Polonais – Des histoires sur l’art. L’histoire racontée par l’art. « Le côté obscur de l’âme. »)

Dans la vie de tous les jours, Zdzisław Beksiński semblait être quelqu’un de positif. Son œuvre torturée et tourmentée peut alors être considérée comme une échappatoire ; non seulement une façon d’exprimer sa pensée et sa personnalité, et un moyen d’échapper au régime dictatorial et totalitaire polonais d’Après-Guerre, peu enclin à supporter un travail artistique comme le sien. Son principal galeriste, Piotr Dmochowski, dit de lui qu’il était « bizarre » :

« Il était spécial. Il était un peu bizarre. C’était un homme d’une très grande intelligence, d’une très grande culture, érudit, il savait énormément de choses. Très bavard, très sympathique, mais, il ne sortait pas de chez lui. Il n’a jamais voyagé à l’étranger, il n’a jamais pris l’avion, il n’a jamais quitté d’abord sa ville natale et ensuite Varsovie où il a déménagé. Il était un homme très compliqué, très complexe, avec énormément de contradictions, mais avec une telle puissance d’esprit et de personnalité, qu’on pouvait passer avec lui douze heures à converser. Mais il avait ses quelques lubies et difficultés. En plus, il avait des problèmes de santé qui faisaient qu’il ne pouvait pas sortir. Il n’est jamais venu à aucun de mes vernissages et j’en ai fait des dizaines : en France, en Belgique, en Allemagne, en Pologne… Il restait toujours chez lui, enfermé, à travailler. Il écrivait beaucoup, des nouvelles, des contes. Il menait une grande correspondance, avec plusieurs personnes. Il y a deux mois, j’ai publié un grand livre de 850 pages de correspondance entre lui et moi. (…) « [L’]excellent film [The Last Family du réalisateur polonais Jan P. Matuszynski] montre un homme plein de contradictions et plein de manies. Par exemple, Beksinski détestait à serrer la main à quelqu’un. Toucher quelqu’un, cela le mettait mal à l’aise. Il ne m’a jamais dit le mot « merci ». Jamais. Pendant 30 ans que nous travaillions ensemble et pendant les douze ans où j’étais son marchand, à aucun moment, il ne m’a dit « merci ». Pourtant, je lui ai fait venir en Pologne des milliers de choses dont il avait besoin. Je courais comme un fou pour trouver tout cela. Je lui ai apporté cela à son domicile, et jamais, je n’ai entendu le mot « merci ». Donc, il était bizarre. »

(Source : Interview RFI – « Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski »)

Certaines de ses toiles évoquent aussi les œuvres d’autres artistes surréalistes comme Salvador Dali. Comme chez ce dernier, on peut ainsi parfois voir des œufs dans ses peintures :

« Symbole chrétien de la résurrection du Christ et l’emblème de la pureté et de la perfection. L’œuf évoque par son aspect et sa minéralité une symbolique chère à Dalí, celle de la vie antérieure, intra-utérine et de la re-naissance. »

(Source : Dali Paris)

« Très souvent chez Beksinski, derrière ce côté morbide se trouve une plaisanterie qui vous fait sourire. »

(Source : Interview RFI – « Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski »)

Un humour que Zdzisław Beksiński partageait alors peut-être avec son confrère Surréaliste espagnol, Salvador Dali, et d’autres membres de ce mouvement tout-à-fait particulier dans l’Histoire de l’Art, comme André Breton. Et ce, même s’il n’avait jamais quitté sa Pologne natale.

Alors, Zdzisław Beksiński, âme torturée ou artiste inventif, capable de créer de toute pièce les pires cauchemars ? En tout cas, son travail est rattaché au mouvement Surréaliste dont les « membres » se servaient du rêve et disaient faire appel à leur subconscient pour créer. L’artiste déclarera d’ailleurs : «Je tiens à peindre comme si je photographiais mes rêves. » Il emportera toutefois les secrets de ses rêves dans sa tombe. Lui qui semblait à la fois avoir peur et être fasciné par la mort depuis son enfance sera finalement assassiné de 17 coups de couteau en 2005, après avoir survécu à la mort de son épouse en 1998 et le suicide de son fils, un an plus tard. Drôle d’œuvre, drôle de vie, drôle de mort.

100 œuvres de Zdzisław Beksiński

N’hésitez pas à cliquer pour voir les œuvres en plus grand. J’ai regroupé des peintures mais aussi des dessins. Toutefois, certaines œuvres sont en noir et blanc parce que je ne les ai pas trouvées en couleurs, tout simplement.

Je préfère également prévenir : âmes sensibles s’abstenir ! Certaines œuvres sont vraiment dures à regarder. En particulier si vous avez du mal avec les corps déformés, les cicatrices, les créatures humanoïdes pas forcément identifiables… Bref. Ne vous filez pas des cauchemars pour rien.

 


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Sources :

https://www.facebook.com/beksinski/
« The Cursed Paintings of Zdzisław Beksiński »
Interview RFI – « Piotr Dmochowski, collectionneur obsessionnel du peintre Beksinski »
Art Polonais – Des histoires sur l’art. L’histoire racontée par l’art. « Le côté obscur de l’âme. »

La Gatebox ou le triomphe de la solitude

Aujourd’hui, nous partons à nouveau pour le pays du Soleil Levant : le Japon ! J’ai envie de vous parler de la Gatebox et des problématiques que soulève cette invention, aussi fascinante qu’inquiétante (#kassdédi #PrivateJoke à mon amoureux de relecteur).

La Gatebox, c’est quoi ?

La Gatebox est un assistant personnel intelligent
Aperçu de la Gatebox.
Aperçu de la Gatebox.
Coucou, je suis Google Home et je suis... une sorte de boite qui parle.
Coucou, je suis Google Home et je suis… une sorte de boite qui parle.

La Gatebox, c’est un peu la version 2.0 de votre Google Home. C’est une de ces petites boites « intelligentes » censées vous aider à gérer votre journée, votre maison, répondre à vos questions (plus ou moins stupides), vous donner l’heure ou la météo… Pour beaucoup d’entre nous, ce sont là des gadgets de haute-technologie complètement inutiles donc parfaitement indispensables ! (Si on en juge, en tout cas, par le succès de Google Home, donc, et le fait qu’Amazon se lance aussi dans la course avec son Alexa.)

Moi, je suis Alexa d'Amazon et je suis... une sorte de boite qui parle aussi.
Moi, je suis Alexa d’Amazon et je suis… une sorte de boite qui parle aussi.

Ces machines sont pourtant bel et bien inutiles, oui, pour 99% d’entre nous… Car tout l’intérêt de ces machines réside dans leurs capacités domotiques (vous savez : lumières ou chauffage qui s’allument ou s’éteignent tout seuls, au besoin, porte du garage qui s’auto-vérouille quand vous quittez la maison, volets qui s’abaissent quand vous allez vous coucher et qui se lèvent quand vous vous réveillez etc). Si vous n’avez rien de tout ça chez vous, votre Google Home, votre Alexa d’Amazon et même votre Jibo (dont j’avais parlé sur Studinano en 2015 et qui vient de sortir aux Etats-Unis) se résument à des boites très chères qui donnent l’heure, la météo ou la recette de la ratatouille quand vous lui demandez (ça fait un peu cher le répondeur intelligent on est d’accords, même si je vous comprends, pour le Jibo qui est VRAIMENT trop MIGNON et que vous pouvez m’offrir quand vous voulez <3).

Et bah, nous, nous sommes Nabaztag et Nabaztag-tag. On est sorti en 2006, on était français et déjà bien en avance sur Google et Amazon en terme de look ! Et on faisait déjà les mêmes choses qu'eux...
Et bah, nous, nous sommes Nabaztag et Nabaztag-tag. On est sorti en 2006, on était français et déjà bien en avance sur Google et Amazon en terme de look ! Et on faisait déjà les mêmes choses qu’eux…

Personnellement, il y a quelques années, j’avais un Nabaztag (autrement dit, un assistant personnel… en forme de lapin) qui avait au moins le mérite de faire exactement tout ça mais en bougeant les oreilles et en faisant de la couleur. C’était quand même carrément plus mignon ! (Petite info en passant, d’ailleurs : les créateurs du Nabaztag sont les mêmes qui, de fils en aiguille, à force de rachats et de changement de noms, ont sorti, depuis, le robot Nao mais aussi Pepper que vous pouvez voir un peu partout si vous vous intéressez un peu à la robotique actuelle et ils sont français, à la base, cocorico ! Bon, depuis, nous avons bien sûr réussi à perdre ça et à être rachetés par les japonais… OF COURSE. BRAVO LA FRANCE.) D’ailleurs, la dernière fois que j’ai essayé de rebrancher mon bon vieux Nabaztag, il fonctionnait encore. Et ce serait encore le cas si mon amoureux ne m’avait pas forcé à le débrancher parce que ses blagounettes intempestives le saoulaient… (C’est méchant, hein ?!)

Aperçu de la Gatebox.
Aperçu de la Gatebox.
La Gatebox, c’est ton futur meilleur ami virtuel !
La Gatebox éteinte et son look de machine à café high-tech.
La Gatebox éteinte et son look de machine à café high-tech.

Mais revenons-en à notre Gatebox, allez-vous m’dire ! La Gatebox, vous disais-je, c’est la Google Home 2.0 et peut-être plus encore. C’est plutôt marrant, dit comme ça, parce qu’éteinte, elle ressemble carrément à une machine à café (si, j’vous jure, j’ai une Tassimo, c’est la même en rouge… bon la Gatebox fait pas le café, par contre : notez ça pour l’avenir, les gars et vous ferez fortune parce qu’on parle TOUS à notre machine à café !… Comment ça, pas du tout ?).

Pourtant, cette fois, exit la simple petite boite avec un bouton pour parler, c’est carrément à un petit personnage en 3D que vous vous adressez ! Le principe est exactement le même in fine, sauf que vous vous adressez à un hologramme (non, stop, je vous vois venir avec vos blagues sur Mélenchon !) qui bouge, vous sourit, vous répond directement en s’adressant à vous, qui semble heureux quand vous rentrez du boulot, etc. Question immersion, attachement et durée de vie potentielle avant lassitude, ça se pose quand même là (même si, une fois encore, je préfère Jibo à titre purement personnel… oui, j’arrête d’insister, c’est bon).

Azuma Hikari est le personnage holographique de la Gatebox.
Azuma Hikari est le personnage holographique de la Gatebox.

Le personnage en question a même un petit nom : Azuma Hikari. Et, mieux encore, elle a son petit caractère. Le site officiel de la Gatebox nous apprend qu’elle a 20 ans, qu’elle mesure 1m58, qu’elle aime regarder des animes, manger des donuts et qu’elle est douée pour se faire des amis. Ses rêves ? Devenir une héroïne, aider les gens et travailler dur.

I. La Gatebox et les japonais

Pourquoi les japonais risquent d’adorer la Gatebox ?

Malgré son prix plutôt exorbitant pour l’instant (on parle quand même de 2400€ environ, c’est pas à la portée de toutes les bourses DU TOUT), la Gatebox a tout pour devenir LE truc que vont s’arracher les japonais. Ca n’est d’ailleurs pas étonnant que cette machine ait vu le jour au pays du Soleil Levant. A mon avis, il y a de fortes chances que le produit évolue rapidement ces prochaines années, se démocratise (que son prix baisse, donc) et devienne de plus en plus performant. Pourquoi ?

La solitude est un véritable fléau au Japon. Pour une partie de la population de l’archipel, il devient de plus en plus difficile, voire pénible de tisser des liens sociaux avec ses semblables. Il faut trouver des gens qui partagent vos goûts, vos centres d’intérêt, qui ont envie de passer du temps avec vous, trouver un créneau où chacun est disponible, il faut pouvoir se faire confiance, ne pas se sentir gêné, etc. Et là, on ne parle que d’amitié ! Imaginez pour les relations amoureuses…

La situation est telle qu’à l’heure actuelle, au Japon, il est devenu possible de louer des amis. Ce sont de vraies personnes, en chair et en os, que vous payez pour faire semblant d’être votre pote pour une heure, une après-midi, une journée… Selon vos envies et vos moyens. Rien de sexuel là-dedans contrairement à ce qu’on pourrait penser en Occident où, généralement, les relations tarifées sont exclusivement liées au sexe : on parle bien là de personnes que vous pouvez payer pour aller boire un café, par exemple, ou aller au cinéma. Il arrive aussi que ces personnes servent de confident ou, en tout cas, d’oreille attentive. C’est vous dire si certaines personnes doivent se sentir seules, au quotidien, pour en arriver là… C’est vous dire, surtout, qu’il doit exister un nombre important de ces personnes pour qu’un tel business ait vu le jour pour eux !

Que peut faire la Gatebox dans ce cas ?

Mais voilà, louer ainsi les services d’une personne, ça reste délicat à bien des égards (moralement parlant, ça peut se questionner, et on ne parle même pas des dérives potentielles) et ça n’est pas donné à tout le monde (chaque relation est payante et plus ou moins chère selon vos envies ou besoins). En plus, pour certains japonais, ça ne règle pas vraiment le problème de base : ça reste une « vraie » personne.

Bref, c’est dans ces conditions particulières que la Gatebox pourrait, à terme, devenir l’une des formes de l’ami virtuel idéal. Son avantage ? Il est capable de vous accompagner partout, contrairement à un robot (oui, pour l’instant, un robot qui serait capable de vous suivre partout au quotidien, c’est impensable technologiquement parlant et je ne vous parle même pas d’argent…) ; on constate en effet dans les clips promotionnels de l’appareil (voir ci-dessous : c’est en japonais sous-titré en anglais mais on comprend bien le principe) que votre « ami virtuel » peut vous envoyer des SMS, tout au long de la journée. Vous pouvez ainsi lui dire à quelle heure vous rentrerez, par exemple, et il pourra vous répondre à quel point il vous attend avec impatience. Oui, vous me direz, ça reste un peu froid, comme relation… Mais que sait ce que nous réserve l’avenir ? Nous ne sommes pour l’instant pas capables de créer des robots qui peuvent se mouvoir suffisamment bien pour nous accompagner constamment. Alors une intelligence artificielle dans la poche, en attendant, c’est déjà un peu le summum de la technologie moderne !

Entre la Gatebox et les japonais, c’est aussi une question de culture !

Au Japon, l’autre truc qui fait que les robots et les machines intelligentes font fureur, c’est la croyance selon laquelle chaque chose en ce monde est douée d’une « âme » (« animus » en latin, qui signifie « souffle » ou « respiration »). Cela vaut pour les êtres humains, bien sûr, mais aussi les animaux, les plantes, le moindre rocher ou les montagnes, les lacs, les forêts ou leurs arbres, certains objets et, de nos jours, aussi pour les machines. Les japonais doivent ce rapport tout particulier au monde au Shintoïsme, une religion exclusivement pratiquée au Japon.
Le Shintoïsme est une religion polythéiste (c’est-à-dire qu’elle admet plusieurs dieux). On appelle ces dieux « kami » et ce sont ces « kami« , sortes d’esprits, qui animent chaque chose (pour les plus curieux d’entre vous, j’avais déjà écrit un article parlant un peu des « kami » et des « oni », c’est-à-dire des démons, dans cet article). C’est pourquoi on considère généralement le Shintoïsme comme une religion animiste (qui est une croyance en la présence d’esprits, d’âmes, dans les êtres vivants et les éléments de la nature comme l’eau, le vent, les pierres ou encore la foudre).

De nos jours, tous les japonais ne pratiquent plus aussi assidument qu’autrefois le Shintoïsme (et d’autres religions existent bien sûr au Japon), mais les habitudes liées à ces croyances ancestrales perdurent. Or, si une machine a eu une « âme » (la Gatebox, par exemple), pourquoi ne pourrait-elle pas devenir un ami ?

II. Que sait faire la Gatebox ?

L’intelligence artificielle de la Gatebox est capable d’apprendre à votre contact ou en fonction de vos demandes. Avec le temps, et donc l’expérience, elle pourra « prévoir » quand allumer les lampes de votre appartement car vous rentrez du boulot à telle heure, par exemple. On imagine aussi que le caractère du petit personnage holographique s’affinera pour être plus en osmose avec son propriétaire et que si ce dernier se confie à lui, il sera à même de s’en souvenir et de lui répondre de manière plus adéquate à l’avenir. Et mine de rien, c’est déjà énorme, technologiquement parlant ! (On est loin de pouvoir faire beaucoup mieux, à l’heure actuelle, comme vous avez pu le constater dans l’encart, un peu plus haut dans cet article.)

Pour le reste, c’est un peu gadget mais, par exemple, l’hologramme de la Gatebox est capable de changer de tenue : le soir, quand vous vous mettrez en pyjama, elle fera de même. Quand vous dégusterez un thé ou un café, elle fera mine de vous imiter. Bref, elle apportera un semblant de vie à votre existence morne et monotone… (mince, c’est ma dépression qui ressort, je la range et je reviens.)

Affiche du film de science-fiction "Her" de 2014.
Affiche du film de science-fiction « Her » de 2014.

Évidemment, on est encore loin de l’ami virtuel parfait, qui pourra tenir une conversation, être votre confident, mater des séries avec vous en mangeant une pizza ou vous consoler après que votre meuf/mec vous a quitté(e). Mais on se rapproche petit-à-petit de l’intelligence artificielle présentée dans le film Her, sorti en 2014. A l’époque, c’est Scarlett Johansson qui prêtait sa voix à l’intelligence artificielle de ce long métrage de science-fiction. Le petit personnage de la Gatebox, lui, est plus kawaii (mignon) que sexy (encore que ce sont quand même des choses intimement liées, au Japon…). Mais l’idée de base est plus ou moins la même : à terme, votre bonne vieille Siri d’Apple, votre Cortona de Windows ou encore votre Google Now prendront peut-être la forme d’un petit hologramme dans une boite ou, en tout cas, auront une intelligence artificielle qui aura de quoi vous combler d’amour et vous faire frémir à la fois. Je ne peux que vous encourager à visionner le film Her pour mieux comprendre à quoi je fais référence mais je vous laisse méditer sur une idée : imaginez que des tas d’intelligences artificielles capables d’apprendre de manière autonome soient toutes également connectées à internet et puissent apprendre grâce à cette connexion et leur contact entre elles…

Pour conclure sur la Gatebox

Bref, on nous explique que la Gatebox, c’est un peu comme acheter un ami virtuel. Mais il faudra encore faire de sacrés efforts avant que cet « ami » développe une intelligence artificielle capable de rivaliser avec ne serait-ce que celle d’un enfant. Car, pour l’instant, l’I.A. de la Gatebox se résume à des réactions préprogrammées pour correspondre plus ou moins à vos attentes. C’est ce que vous retrouvez avec Siri pour Apple ou Cortona pour Windows, en un peu plus fun. Du coup, en dehors de l’hologramme mouvant, la plus-value par rapport à Google Home et consorts ne me semble pas vraiment incroyable. Il faudra attendre des I.A. bien plus poussées pour que ce soit le cas. Mais on ne désespère pas, chers fans de technologies, on est sur la bonne voie !

Bon, mais ça avant, du coup, l’intelligence artificielle ?
Certains chercheurs travaillent actuellement à la conception de logiciels qui permettraient aux robots de demain d’apprendre comme des enfants : en partant de « rien », ces robots apprendraient de leurs expériences, de leurs contacts avec d’autres robots et êtres vivants, de leurs réussites comme de leurs erreurs, etc. C’est une forme de deep learning permanent : un apprentissage par l’exemple et par l’expérience qui permet, petit-à-petit, de « se passer » d’un certain nombre de programmations longues et fastidieuses.

Pour cela, les chercheurs travaillent à l’implantation, dans le « cerveau » de ces robots, de « souhaits » ou d' »objectifs » à atteindre. Par exemple : si un robot souhaite faire rire son utilisateur, il pourra tenter une blague, une mimique, ou l’alliance des deux à la fois. Sauf que cela pourra fonctionner sur un utilisateur mais pas un autre ; ou fonctionner une fois puis lasser l’utilisateur. L’objectif est que le robot soit capable de « comprendre » qu’il aura alors à s’ajuster pour parvenir à faire rire à nouveau quelqu’un. Comme nous, finalement, dans la vie de tous les jours, nous nous adaptons à nos interlocuteurs sans même plus nous en apercevoir, avec le temps et l’expérience.

Dans ce but, étudier comment les enfants apprennent semble être, pour certains chercheurs, une des clefs qui pourraient aider à la réalisation de ces intelligences artificielles de demain.

Pour en savoir plus sur ce sujet, je vous invite à consulter ce lien sur les recherches d’Amélie Cordier, spécialisée dans l’intelligence artificielle développementale : https://interstices.info/jcms/p_93994/l-intelligence-artificielle-pour-apprendre-aux-robots

Quant au deep learning, le directeur de Google Research Europe en a donné une assez simple à Sciences et Avenir ici : https://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/intelligence-artificielle/qu-est-ce-que-le-deep-learning-l-explication-du-directeur-de-google-research-europe_112195

Mais ce qui est le plus dommage, finalement, avec la Gatebox, ou en tout cas son clip publicitaire, c’est qu’on a vraiment l’impression que son public cible est le salaryman japonais dépressif, seul au monde, qui ne fait rien d’autre de sa vie que bosser et n’a aucune autre vie sociale que son ami(e) virtuel(le) à l’allure d’héroïne de manga pour adulte… Dans le genre, si ça vous donne pas envie d’en finir avec la vie, je ne sais pas ce qu’il vous faut ! Même sur le site, c’est ouvertement ce public qui est visé ; un public de niche qui apprécient les soubrettes qui les appellent « maître » comme on le constate vite sur la page qui nous présente l’hologramme. Ce qui exclue déjà une part non négligeable de la population : les femmes (où sont les feeeeemmes, avec leurs gestes plein de chaaaarme).

Pourtant, par rapport à ses concurrents dont je vous parlais plus avant (Google Home, Alexa etc.), le principe de l’hologramme est plutôt sympa. C’est ludique, on s’y attache facilement et on sait à quoi l’on s’adresse (c’est toujours mieux que parler à une boîte, surtout pour ceux que ça bloque un peu comme les seniors, les enfants ou ceux qui ne sont, a priori, pas forcément attirés par… les boites). Bref, les inventeurs de la Gatebox ont conçu une super interface… et voilà comment ils l’exploitent. Quelle tristesse ! D’autant plus que, pour l’instant, un seul avatar est disponible (celui de la fille que vous pouvez voir dans la vidéo). Mais vous imaginez s’il était possible de choisir votre personnage de fiction préféré ? Ce serait déjà un sacré plus et cela permettrait de viser un public plus large (et moins glauque et déprimant…).

Aperçu de la Gatebox en cours d'utilisation.
Aperçu de la Gatebox en cours d’utilisation.

Pour conclure, la Gatebox est pour l’instant excessivement chère… pour pas grand-chose. Mais elle ouvre l’horizon des possibles. Demain, on peut espérer que nos assistants personnels et autres objets communicants auront au moins l’air moins tristounet que des boîtes sans âme. Même si, je vous l’accorde, nous ne sommes pas tous des otaku qui rêvent d’hologrammes de jeune japonaise aux cheveux bleus.

Ah ! Dernière chose ! Comme on m’a posé la question : non, quand je fais un article sur un bidule que j’aime (ça vaut pour Jibo ou d’autres robots dont j’ai déjà parlé ou dont je parlerai un jour ici, comme pour la Gatebox aujourd’hui), ça n’est pas un placement de produit du tout. Pas que je n’aimerais pas ça mais parce que… bah parce que c’est mon dada et que j’ai quand même écrit deux mémoires dessus. C’est juste que c’est pas le cas. (Ca ne l’est pas non plus pour ma Tassimo rouge dont je parlais plus haut, hein, d’ailleurs. Encore que je serais pas contre des capsules gratuites de temps en temps parce que je suis une TRÈS (TROP) BONNE cliente.)


Si cet article vous a plu, n’hésitez pas à me laisser un petit commentaire ci-dessous pour me le faire savoir ! (Et vous pouvez même le faire s’il ne vous a pas plu !) Avez-vous un assistant personnel ? Aimeriez-vous en avoir un ? Lequel vous fait envie ? Pourquoi ? Dites-moi tout, ça m’intéresse !


Sources :

Site officiel de la Gatebox
Présentation de l’I.A. holographique de la Gatebox, Azuma Hikari
« Gatebox : une assistante intelligente plus vraie que nature » sur le Journal du Geek
Gatebox : le robot de communication holographique sur IA Transhumanisme
« Gatebox : la femme virtuelle ultra déprimante » sur IGN France
Nabaztag – Article Wikipédia

« La nuit de Noël » ou le mystère de l’ange aux cadeaux

Pour illustrer cette période des Fêtes de fin d’année, j’ai choisi de m’arrêter sur cette aquarelle de Gustave Doré, intitulée La nuit de Noël.

Cet article sera le dernier de 2015 :)


Sommaire de l’article

Il était une fois, avant l’apparition du Père Noël
L’ange de Noël
Qui était Gustave Doré ?
Les gravures de Gustave Doré : Un monde magique en noir et blanc


Gustave Doré (1832-1883), La nuit de Noël, Non datée Aquarelle et rehauts de gouache, sur traits de crayon, 75 × 51,5 cm Paris, musée d’Orsay
Gustave Doré (1832-1883), La nuit de Noël, Non datée
Aquarelle et rehauts de gouache, sur traits de crayon, 75 × 51,5 cm
Paris, musée d’Orsay

Il était une fois, avant l’apparition du Père Noël

Cette aquarelle illustre la nuit de Noël selon Gustave Doré. On y voit un ange qui, de cheminée en cheminée, vient déposer des cadeaux aux habitants d’une ville.

L’échange de présents à cette époque de l’année ne date pas d’hier. Les romains s’adonnaient déjà à ces festivités durant la période des Saturnales. Ces dernières se déroulaient durant la période proche du solstice d’hiver (du 17 au 24 décembre) qui était déjà, d’après Lucien de Samosate (rhéteur et satiriste né vers 120, mort après 180), celle où, selon un proverbe d’alors, « les vieillards redeviennent enfants ». (Source : Lucien, les Saturnales, 1,9.)

guillemet« [Les Saturnales] célébraient le règne de Saturne, dieu des semailles et de l’agriculture. Elles étaient la manifestation de la fête de la liberté (libertas decembris) et du monde à l’envers. Jour de liberté des esclaves à Rome, ces derniers devenaient les maîtres et les maîtres obéissaient aux esclaves.
Les Saturnales ont laissé des traces au Moyen Age dans la fête des fous. »

Source : Culture.gouv.fr, Les cultes pré-chrétiens dans le monde antique, « Les Saturnales »

Dans l’aquarelle de Gustave Doré, nous sommes au XIXe siècle. Des siècles et des siècles plus tard ! Mais le Père Noël, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est pas encore une figure récurrente du 25 décembre puisqu’il n’apparaîtra qu’au cours du siècle suivant. Toutefois, certaines régions françaises ont déjà des personnages qui ressemblent au Père Noël pour se charger du rôle de distributeur fictif : Saint Nicolas, par exemple, qui reste célèbre dans le Nord de la France ou en Alsace aujourd’hui. Mais Gustave Doré représente ici ce qui a tout l’air d’un ange. Les bras chargés de présents, il les glisse déjà dans les cheminées, comme notre bon vieux barbu en rouge.

L’ange de Noël

Qui est cet ange mystérieux ? A-t-il un nom ? Une identité précise ?

Il faut savoir que Gustave Doré est né à Strasbourg à une époque où cette région française était encore prussienne (Allemagne actuelle). Or, il existe, dans ces régions, des légendes parlant d’anges de Noël.

La plus célèbre est celle du Christkindel (je vous laisse jouer au jeu des sept différences avec les trois gravures qui la représentent ci-dessous ;)). Le Christkindel est censée être la personnification féminine du Christ. Toute vêtue de blanc, elle doit apparaître le soir de Noël.

guillemet« En Bavière, en Autriche, en Alsace et dans une partie de la Moselle, le personnage de Christkindel représentant l’Enfant Jésus a remplacé saint Nicolas chez les luthériens après la Réforme au XVIe siècle. Il s’agit d’une gracieuse messagère de blanc vêtue et couronnée comme une reine qui était parfois appelée l' »Ange de Noël » ou la « Dame de Noël ». De même que saint Nicolas, elle était accompagnée d’un personnage inquiétant (nda: Hans Trapp ou Hans von Trotha), tel le Père Fouettard aux menaçantes baguettes. Elle est encore très populaire dans les régions catholiques d’Allemagne et en Autriche, qui ont adopté avec empressement ce personnage « inventé » par les protestants. La Saint-Lucie des Suédois, fêtée le 13 décembre, lui ressemble. »

Source : Nadine Cretin, Lettre de Noël, Le Robert, 2015, n. p.

Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp. Auteur inconnu.
Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp.
Auteur inconnu.
Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp. Auteur inconnu.
Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp.
Auteur inconnu.
Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp. Auteur inconnu.
Représentation gravée du XIXe siècle montrant le Christkindel et Hans Trapp.
Auteur inconnu.

Le Christkindel serait une déformation de la fête de la Saint Lucie, cette dernière étant censée être une jeune fille vêtue de blanc et portant une couronne de bougies. Cette fête a toujours lieu en Suède, en Scandinavie, en Norvège, en Finlande ou encore en Italie, en Islande ou en Croatie. Célébrée le 13 décembre, elle marque le début de la période de Noël.
Le Christkindel aurait été créé par les Protestants afin de « concurrencer » les festivités liées à la Saint Nicolas, célébrées par les Catholiques. Aujourd’hui, pourtant, ce sont essentiellement ces derniers qui continuent de perpétrer la légende.

Étant données ses origines, il n’est donc pas idiot de penser que l’artiste ait ici représenté la version de l’histoire qu’on lui racontait quand il était plus jeune. Son ange de Noël pourrait être le Christkindel ou, en tout cas, en avoir été inspiré.
Toutefois, comme les toits de la ville que survole la mystérieuse créature ressemblent fortement aux toits de Paris, on peut penser que Gustave Doré a adapté la légende pour la rendre parlante aux yeux d’un public plus large. Un public ne connaissant pas forcément les légendes propres à la région de Strasbourg. Ici, le Christkindel devient donc un ange, figure connue de tous, chrétiens de tous bords comme athées convaincus (même si, à l’époque, ceux-là étaient assez rares…). Cette représentation de la nuit de Noël se montre ainsi capable de parler à tout le monde.

Enfin, ce personnage fantastique s’accorde bien avec la magie que l’on prête à la période de Noël : comme notre Père Noël d’aujourd’hui, c’est un être invisible qui, grâce à ses pouvoirs, vient déposer les cadeaux au pied du sapin quand toute la maisonnée est endormie.

Qui était Gustave Doré ?

Portrait de Gustave Doré Félix Nadar. Photographie, vers 1857. BnF, département des Estampes et de la Photographie, Eo 15 (5) Fol © Bibliothèque nationale de France
Portrait de Gustave Doré
Félix Nadar.
Photographie, vers 1857.
BnF, département des Estampes et de la Photographie, Eo 15 (5) Fol
© Bibliothèque nationale de France

Gustave Doré est, à mon sens, un de nos plus talentueux artistes français. Il est pourtant assez méconnu du grand public et il a longtemps été dénigré par le monde de l’art. On l’a longtemps considéré davantage comme un « simple illustrateur », un métier qui était très loin d’être aussi bien considéré que de nos jours et que l’on distinguait de celui d’artiste (comprenez, celui qui faisait de belles et grandes œuvres d’art). « Comme dessinateur, Gustave Doré avait été presque universellement admiré ; comme peintre il fut assez maltraité » peut-on lire dans un portrait à charge publié à son sujet dans Le Trombinoscope en juin 1875 (Source). On lui reproche de ne faire « que de la peinture décorative », à ses œuvres de manquer de sentiment, d’humanité et de n’être que « chic et convention ». Un jugement très dur, en somme.

Dante et Virgile dans le 9e cercle de l'Enfer, Gustave Doré, 1861 312 x 450 cm "D'après "l'Enfer" de Dante que Doré a illustré. Arrivés dans le neuvième cercle de l'Enfer, Dante (vêtu de rouge, symbole du mortel ) et Virgile (drapé de bleu), comparables à deux statues monumentales, contemplent les traîtres condamnés à la glace éternelle. Au premier plan, deux frères : Alessandro, appartenant l'un au parti guelfe et Napoleone, au parti gibelin s'entretuent. Après ce premier cercle des traîtres envers leur parent, celui des traîtres envers la patrie, incarnés par Ugolin qui dévore le crâne de l'archevêque Ruggieri. Filet de sang qui ruisselle dans un souci de réalisme. La lumière se répartit sur les morceaux de glace tandis que les corps et regards sont pétrifiés par la glace." (Source : Joconde, Portail des collections des musées de France http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/joconde_fr?ACTION=RETROUVER&NUMBER=1&GRP=0&SPEC=9&REQ=%28%28%27982.234%27%29+%3AINV+%29)
Dante et Virgile dans le 9e cercle de l’Enfer, Gustave Doré, 1861
312 x 450 cm
« D’après « l’Enfer » de Dante que Doré a illustré. Arrivés dans le neuvième cercle de l’Enfer, Dante (vêtu de rouge, symbole du mortel ) et Virgile (drapé de bleu), comparables à deux statues monumentales, contemplent les traîtres condamnés à la glace éternelle. Au premier plan, deux frères : Alessandro, appartenant l’un au parti guelfe et Napoleone, au parti gibelin s’entretuent. Après ce premier cercle des traîtres envers leur parent, celui des traîtres envers la patrie, incarnés par Ugolin qui dévore le crâne de l’archevêque Ruggieri. Filet de sang qui ruisselle dans un souci de réalisme. La lumière se répartit sur les morceaux de glace tandis que les corps et regards sont pétrifiés par la glace. » (Source : Joconde, Portail des collections des musées de France)

Pourtant, Gustave Doré a commencé sa carrière comme caricaturiste à l’âge de 15 ans à peine. On raconte qu’il s’était mis à dessiner dès l’âge de quatre ans ! Il reproduisait alors tout ce qui l’entourait – objets de la maison, membres de sa famille…

guillemet« Il fouillait les coins de la maison, s’emparait impitoyablement des pots qui contenaient une substance colorée quelconque et les portait dans sa chambre. ̶ A chaque instant, on s’apercevait de la disparition de quelque objet du ménage. On ne comprenait rien à cela, lorsqu’un jour, on le surprit en train de peindre, sur son drap de lit qu’il avait tendu sur le châssis du devant de cheminée, le portrait d’un de ses oncles. Il avait dans les mains une série de pinceaux de diverses grandeurs qu’il avait improvisés avec des brosses à dents, à cheveux, à habits, des goupillons chipés à l’église, des petits balais dérobés aux foyers paternels… et… autres lieux, etc. Autour de lui étaient rangés à terre des fioles, des bocaux, des vases de toutes sortes, et dans lesquels il puisait avec une ardeur fiévreuse. »

Source : Portrait-charge de Gustave Doré, Publié dans Le Trombinoscope en juin 1875, « Maître peintre ou peintre au mètre ? », BNF.

Mais Gustave Doré ne souhaite pas rester illustrateur de presse ad vitam aeternam. Il décide rapidement de devenir illustrateur de livres.

guillemet« Le sort des illustrateurs d’ouvrages, dont le secteur d’activité fut particulièrement prospère pendant la période romantique, était un peu plus enviable et le passage de la caricature à l’illustration revenait à gravir un échelon dans la hiérarchie artistique. Ambitieux et peu enclin à se contenter d’un statut médiocre, Doré a rapidement manifesté son désir d’obtenir d’autres travaux que ceux offerts par la caricature de presse. »

Source : BNF, Gustave Doré, illustrateur, « Des commandes à l’expression personnelle » par Valérie Sueur-Hermel

C’est pourquoi nous devons à ce prodige des images qui sont aujourd’hui entrées dans notre inconscient collectif. En effet, la façon dont il illustra notamment les Contes de Perrault, parmi lesquels le Petit Chaperon Rouge ou le Chat Botté, ont clairement inspiré les versions de ces histoires que nous connaissons tous aujourd’hui. Parmi elles, celles de Walt Disney ainsi que de nombreuses rééditions sous forme de livres, d’albums, de films etc.
Il donnera également sa propre version des Fables de La Fontaine, plus sombre et plus tragique, et illustrera aussi l’Enfer de Dante ou encore Don Quichotte de Cervantes et Gargantua de Rabelais. Même la Bible aura droit à son coup de crayon (vous pourrez voir certaines des gravures issues de ces ouvrages à la toute fin de cet article).

guillemet« Les premières illustrations du Chat Botté le représentent simplement chaussé de bottes, comme le décrit le texte du conte.
Quand Gustave Doré illustre à son tour ce conte, il rythme les moments forts de l’histoire par des gravures très expressives. Il coiffe alors le Chat d’un chapeau à plume et le couvre d’une cape, lui donnant une allure romanesque. Il est rusé mais également cruel, comme l’attestent ses dents pointues et ses griffes acérées. »

Source : Lectura.fr, « Gustave Doré, L’illustration en héritage : Le Chat Botté »

Gustave Doré n’avait pas son pareil pour donner vie au fantastique, à la magie, à la fantasmagorie. C’était un faiseur d’images à faire rêver (ou cauchemarder !).

En parcourant d’innombrables sites pour cet article, je redécouvre d’ailleurs le travail de Gustave Doré, que je ne cesse d’admirer. Et voilà que je tombe sur cette fabuleuse comparaison entre ses représentations d’hippogriffes et, ni plus ni moins, que des scènes d’Harry Potter. Et, effectivement, là encore, la ressemblance est troublante !

Ligne du dessus : gravures de Gustave Doré – ligne du dessous : scène du film Harry Potter
Ligne du dessus : gravures de Gustave Doré – ligne du dessous : scène du film Harry Potter

Il faut dire que le cinéma aime Gustave Doré depuis déjà longtemps. Déjà Jean Cocteau s’était grandement inspiré des gravures de l’artiste pour réaliser sa version de La Belle et la Bête. Certaines scènes du film sont de quasi-copies d’illustrations de l’artiste. Il faut dire que ce dernier avait l’art et la manière de choisir quelle scène précise d’une histoire il lui fallait illustrer et de quelle façon cadrer le tout.

Les gravures de Gustave Doré : Un monde magique en noir et blanc

Pour venir illustrer tous ces livres, chacun de ses dessins ou peintures était finement gravé afin de pouvoir être reproduit à grande échelle. C’est pourquoi Gustave Doré est surtout connu pour ses œuvres en noir et blanc plutôt que pour ses talents de coloriste. La nuit de Noël est, à ce titre, une exception à la règle.

guillemet« Le plus souvent les aquarelles de Doré représentent des paysages, pris sur le vif, simples instruments de travail pour des oeuvres plus élaborées.
La nuit de Noël constitue, au contraire, une oeuvre très aboutie, de grand format. »

Source : Musée d’Orsay, « Gustave Doré, La nuit de Noël »

Gustave Doré ne gravait pas lui-même ses œuvres mais avait accordé sa confiance à des graveurs professionnels (notamment Héliodore Pisan) pour rendre au mieux ses talents d’illustrateur. La plupart de ses œuvres les plus connues n’ont donc pas été gravées de sa main, bien qu’il s’adonna quand même à la gravure au cours de sa vie.

guillemet« Par commodité ou méconnaissance, il est souvent d’usage, en effet, de parler des « gravures » de Gustave Doré à propos de son œuvre d’illustrateur. Or, Doré n’a jamais gravé les très nombreuses illustrations d’ouvrage qu’il a son actif : il est l’auteur de dessins sur bois confiés à d’habiles interprètes, graveurs de métier. Mais cela ne l’a pas empêché de s’adonner à l’estampe originale tout d’abord comme lithographe, dès le début sa carrière, puis beaucoup plus tard comme aquafortiste. Cet œuvre original qui représente un pourcentage faible de l’œuvre imprimé est, si l’on excepte quelques pièces spectaculaires, loin de rivaliser avec son œuvre d’illustrateur. « 

Source : BNF, Gustave Doré, lithographe et graveur, « Lithographies pour rire », par Valérie Sueur-Hermel

Toutefois, il participa ainsi, à sa façon, à la démocratisation du livre et de l’accès à la lecture qui, au XIXe siècle, étaient en plein boum. Le succès de ses caricatures et dessins de presse y fut aussi pour quelque chose. Car Gustave Doré ne débordait pas seulement d’imagination ; il savait aussi observer son époque avec précision et en retranscrire les travers avec humour. Pour un artiste auquel on reprochait de manquer d’humanité, c’est tout de même un comble !

Pour achever cet article, je vous invite à découvrir (ou redécouvrir) d’autres œuvres de Gustave Doré (pas seulement des gravures, d’ailleurs, parce que j’aime aussi ses peintures) :


Cet article vous a plu ? Ou pas ? Aimez-vous aussi Gustavé Doré ? Passez-vous de bonnes fêtes de fin d’année ? Dites-moi tout en commentaire !


Sources :
Musée d’Orsay, « Gustave Doré, La nuit de Noël »
BNF, « Gustave Doré, L’imaginaire au pouvoir »

La bataille de Minas Tirith reprend sur… Indiegogo !

C’est l’histoire complètement WHAT THE FUCKEST du jour : des fans du Seigneur des Anneaux, la célèbre saga littéraire de J.R.R. Tolkien, ont lancé un crowdfunding (un financement participatif) dans le but, complètement démentiel, de construire la ville de Minas Tirith à l’échelle 1:1 (oui, oui, à taille réelle).


Sommaire de l’article

Minas Tirith : Présentation et description
Minas Tirith décrite par Tolkien
Minas Tirith : une ville de rêve
Un projet… qui en cache un autre !
Minas Morgul : la ville des ténèbres
Le retour de la bataille de Minas Tirith !


Ce ne sont pas moins de 1 850 000 000 £ GBP (presque 2 600 000 000 €) que ces fans espèrent récolter pour mener à bien leur projet. On peut bien sûr douter qu’ils puissent réellement penser réunir un jour cette somme pharaonique. Mais la campagne, lancée il y a 13 jours, a déjà réussi à séduire 1 447 financeurs fous, pour une somme récoltée actuellement de 57 329 £ GBP (un peu plus de 80 000 €). Sans compte qu’à l’heure où j’écris ces lignes, la campagne de financement connaît un beau buzz sur Twitter, où elle est actuellement dans le Top Tweets mondial.

Minas Tirith : Présentation et description

Mais si vous n’êtes pas très coutumier de l’univers de Tolkien, Minas Tirith ne vous dit probablement pas grand-chose. Il s’agit pourtant d’une ville importante de l’histoire, qui apparaît également dans les adaptations cinématographiques réalisées par Peter Jackson. Ce qui nous permet de nous en faire une bonne idée :

Minas Tirith est la capitale du Royaume du Gondor, le plus grand royaume des Hommes, à l’Ouest de la Terre du Milieu, à l’époque où se déroule l’intrigue du troisième tome du Seigneur des Anneaux, intitulé Le Retour du Roi.

Selon les descriptions et ainsi qu’elle est représentée dans Le Retour du Roi, Minas Tirith est construite sur une avancée du Mont Mindolluin : derrière elle se dressent donc les Montagnes Blanches. Devant elle, en revanche, se trouvent les Champs du Pelennor. Cette situation géographique particulière la rend particulièrement éblouissante de beauté et, surtout, en fait une place forte réputée imprenable.

La ville se compose de sept niveaux. Chaque niveau n’est séparé du suivant que par une seule et unique porte. Ce dispositif étant censé empêcher ou, en tout cas, rendre particulièrement difficile, toute tentative d’invasion.

Les murs de la cité sont tous blancs à l’exception de son mur d’enceinte, composé d’une roche noire et lisse.

Au septième niveau de la ville se trouve notamment La Tour Blanche ou Tour d’Ecthelion, censée mesurer 300 pieds (environ 92 mètres de haut).

guillemet« Pippin poussa alors un cri, car la Tour d’Ecthelion, haut dressée à l’intérieur du mur le plus élevé, se détachait, brillante, sur le ciel, comme une pointe de perle et d’argent, belle et élancée, et son pinacle étincelait comme s’il était fait de cristaux, des bannières blanches flottaient aux créneaux dans la brise matinale, et il entendait, haute et lointaine, une claire sonnerie comme de trompettes d’argent. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805.

Tolkien accentue fréquemment le caractère imposant de la ville. Il écrit notamment : « Elle ne semblait pas construite, mais taillée par les géants dans l’ossature même de la Terre. » (Le Seigneur des anneaux, p. 805.)

Minas Tirith décrite par Tolkien

Je ne peux résister à l’envie de vous proposer la description exacte que Tolkien donne de la ville :

guillemet« Car la mode de Minas Tirith voulait qu’elle fût construite sur plusieurs niveaux, dont chacun était creusé dans la colline et bordé par un mur, et dans chaque mur se trouvait une porte. Mais ces portes n’étaient pas disposées sur une même ligne: la Grande Porte du Mur de la Cité était à l’extrémité orientale du circuit, mais la seconde faisait face au sud, la troisième à moitié au nord, et elles allaient et venaient ainsi en montant, de sorte que la route pavée qui grimpait vers la Citadelle tournait d’abord dans un sens, puis dans celui qui traversait la face de la colline. Et chaque fois qu’elle franchissait la ligne de la Grande Porte, elle passait par un tunnel voûté, perçant une vaste avancée de rocher dont la masse projetée divisait en deux tous les cercles de la Cité sauf le premier.
Car, du fait en partie de la forme primitive de la colline et en partie du grand art joint au labeur des anciens, s’élevait à l’arrière de la vaste cour faisant suite à la Porte un bastion de pierre dont l’arête aiguë comme une carène de navire la dominait de haute face à l’est. Il se dressait jusqu’au niveau du cercle supérieur, et là il était couronné de créneaux, de sorte que ceux de la Citadelle pouvaient, comme les marins d’un bâtiment haut comme une montagne, regarder du sommet à pic la Porte à sept cents pieds en dessous. L’entrée de la Citadelle donnait aussi sur l’Est, mais elle était creusée dans le cœur du rocher, de là, une longue pente, éclairée de lanternes, montait à la septième porte. Les hommes atteignaient enfin ainsi la Cour Haute et la Place de la Fontaine au pied de la Tour Blanche: belle et élevée, elle mesurait cinquante brasses de la base au pinacle, où flottait à mille pieds au-dessus de la plaine la bannière des Intendants.
C’était assurément une puissante citadelle, imprenable pour peu qu’elle fût tenue par des gens en état de porter les armes, à moins que quelque ennemi ne pût venir par derrière, escalader les pentes inférieures du Mindolluin et parvenir ainsi sur l’étroit épaulement qui joignait la Colline de la Garde à la masse de la montagne. Mais cet épaulement, qui s’élevait à la hauteur du cinquième mur, était entouré de grands remparts jusqu’au bord même du précipice qui surplombait son extrémité occidentale, et dans cet espace s’élevaient les demeures et les tombeaux à dôme des rois et seigneurs du temps passé, à jamais silencieux entre la montagne et la tour. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, p. 805-806.

Minas Tirith : une ville de rêve

Malgré sa splendeur, dans Le Retour du Roi, Pippin, l’un des Hobbits et un des personnages principaux de l’histoire, et Gandalf, le magicien qu’on ne présente plus (si ?), arrivent dans une ville qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il ne reste alors plus grand-monde qui vive Minas Tirith. La plupart des maisons sont vides et l’Intendant qui gouverne la cité en ces temps où il n’y a plus de Roi, n’a clairement plus toute sa tête. Pourtant, Tolkien en parle encore comme d’une cité majestueuse. Et les descriptions que je vous ai données ci-dessus vous permettent sûrement de comprendre pour quelles raisons.

Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm XVIe siècle (1563) Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)
Pieter Brueghel l’Ancien, La Tour de Babel,
Huile sur toile, 1,140mm x 1,550mm
XVIe siècle (1563)
Kunsthistorisches Museum Vienna (Autriche)

En fait, Minas Tirith n’est pas seulement une des fières cités inventées par Tolkien. Elle a depuis longtemps trouvé sa place de ville de légende dans l’esprit des geeks et autres amateurs de Fantasy du monde (moi y compris). Il faut dire que si l’équipe de Peter Jackson avoue s’être inspirée de la forteresse du Mont Saint-Michel pour donner vie au lieu à l’écran, l’ensemble rappelle aussi l’allure de la tour de Babel dépeinte par Pieter Brueghel l’Ancien. Une image que nous avons tous plus ou moins en tête et un mythe qui porte en lui bien plus que l’histoire d’une culture donnée, mais celle de notre civilisation toute entière. Autrement dit, cette ville fait rêver.

Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : "Shut up and take my money !" ("Ferme-la et prend mon argent !")
Comme le résume parfaitement ce célèbre mème : « Shut up and take my money ! » (« Ferme-la et prend mon argent ! »)

Du coup, si je le pouvais, comme beaucoup d’autres fans, je crois que j’opterais pour la même philosophie de vie qu’un des commentateurs du projet : « This is absolutely crazy, it will never work. Here’s my money LOL » (traduction : « C’est absolument dingue, ça ne marchera jamais. Voici mon argent LOL »). Pourquoi ? Parce que ce projet est dément, bordel ! L’enfant en moi est totalement excitée à l’idée que ça puisse réussir ! Ce serait Noël avant l’heure, les gars !

Un projet… qui en cache un autre !

Cette campagne de crowdfunding a-t-elle des chances de réussir ? Rien n’est moins sûr. En tout cas, vous ne me verrez pas parier dessus (oui, je suis plutôt « verre à moitié vide » comme nana). Ce serait un incroyable miracle de l’internet. Seul le temps nous dira donc si les internautes du monde entier sont assez fous pour aller jusqu’au bout du délire.

Mais ce qui est peut-être encore plus dingue, c’est qu’un autre projet de crowdfunding a vu le jour, parallèlement à celui-là : car qui dit Minas Tirith, dit surtout bataille contre les forces de Sauron. Oui, oui, vous avez bien lu ! La ville n’est pas encore construite, et n’est même pas en passe de l’être, que déjà L’Armée de Sauron (un autre groupe de fans, bien sûr) a décidé de mener à son tour une campagne de financement dans le but de l’attaquer et de la détruire. (vous trouverez tous les liens à la fin de cet article)

Du coup, pour contrecarrer les plans des architectes de Minas Tirith, l’Armée de Sauron veut, de son côté, édifier une autre ville issue du Seigneur des Anneaux : sa sombre rivale, Minas Morgul.

Minas Morgul : la ville des ténèbres

Avant de devenir Minas Morgul, la ville s’appelait Minas Ithil. Elle était alors la Tour de la Lune Montante. La ville se situait sur un épaulement des Montagnes de l’Ombre (alors que, comme je vous le disais, Minas Tirith est accolée aux Montagnes Blanches).

Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Aragorn, joué par Viggo Mortensen.
Info et photo relativement inutiles mais Viggo est beau donc je le mets là quand même.

Comme on le devine aisément, Minas Morgul était déjà la cité-miroir de Minas Tirith, qui portait alors le nom de Minas Anor (oui, ça se complique…), signifiant « Tour du Soleil » ou « Tour du Soleil Couchant » en sindarin (le sindarin étant une des langues inventées par Tolkien). Ce nom fait référence à Anárion, le fondateur de la ville, de la même façon que Minas Ithil est nommée d’après son frère, Isildur (l’ancêtre d’Aragorn, le beau brun ténébreux, pour ceux qui veulent un peu de généalogie et de Viggo Mortensen).

Bref, tout opposait déjà les deux cités mais, finalement, cela ne se passait pas trop mal. Jusqu’à cette histoire d’anneaux et… vous connaissez la suite (ou vous la lirez/la regarderez, non mais ! Je vais pas tout vous prémâcher non plus !).

Faramir joué par David Wenham
Faramir joué par David Wenham

Voici un autre extrait du Seigneur des Anneaux, cette fois issue du deuxième tome de la saga, Les Deux Tours. Faramir, l’un des fils de l’Intendant de Minas Tirith (et un autre beau gosse de l’histoire, au cinéma) parle à Frodon (le gars à frisettes, super énervant, qui porte l’anneau et martyrise son autre pote Hobbit d’un bout à l’autre de l’histoire) :

guillemet« La vallée de Minas Morgul a passé au mal il y a très longtemps, et c’était une menace et un lieu redoutable alors que l’Ennemi banni était encore très loin et que l’Ithilien était en majeure partie sous notre garde. Comme vous le savez, cette cité était autrefois une place forte, belle et fière, Minas lthil, jumelle de notre propre cité. Mais elle fut prise par des hommes sauvages que l’Ennemi avait dominés dans sa première force, et qui erraient sans demeure et sans maître après sa chute. On dit que leurs seigneurs étaient des hommes de Númenor, tombés dans une sombre méchanceté, l’Ennemi leur avait donné des anneaux de puissance, et il les avait dévorés: ils étaient devenus des spectres vivants, terribles et pernicieux. Après son départ, ils prirent Minas Ithil et y résidèrent, et ils l’emplirent de pourriture, comme toute la vallée environnante: elle paraissait vide, mais ne l’était pas, car une crainte sans forme vivait à l’intérieur des murs en ruine. Il y avait Neuf Seigneurs, et après le retour de leur Maître, qu’ils aidèrent et préparèrent en secret, ils redevinrent puissants. Et puis les Neuf Seigneurs sortirent des portes de l’horreur, et nous ne pûmes leur résister. N’approchez pas de leur citadelle. Vous seriez découvert. C’est un lieu de malice sans cesse en éveil, plein d’yeux sans paupières. N’allez pas par-là ! »

J.R.R. Tolkien, Les Deux Tours, Livre IV, Chapitre 6. 

Le retour de la bataille de Minas Tirith !

Pour l’instant, la campagne menée par l’Armée de Sauron rencontre un succès moindre. Mais qui sait ! Cette campagne de financement-ci espère récolter 1 900 000 000 £ GBP (soit, un chouïa plus que sa consœur, toujours pour un équivalent d’environ 2 600 000 000  €). Actuellement, après 3 jours à peine de lancement, seuls 50 £ GBP (70€ environ) ont pour l’instant été collectés. Il se pourrait donc, à première vue, que les forces du Mal ne gagnent pas encore cette fois-ci… Mais ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Avec Sauron, c’est souvent œil pour œil… (l’oeil… de Sauron… Oui, bon, bah, je ne peux pas être bonne tout le temps, hein !)

Vous pouvez en tout cas choisir votre camp, si ça vous amuse. Sachez que les collecteurs s’engagent à vous rembourser si le projet n’arrive pas à son terme (ce qui risque d’être le cas, quand même, hein) et que le tout est géré par la plateforme Indiegogo (reconnue dans le domaine du crowdfunding) :

Pour soutenir Minas Tirith : https://www.indiegogo.com/projects/realise-minas-tirith#/story
Pour soutenir Minas Morgul : https://www.indiegogo.com/projects/raising-sauron-s-army-marching-upon-minas-tirith#/story

Et si cet article vous a amusé, vous a plu, vous a appris des choses (ou pas) c’est juste ici que ça se passe, dans les commentaires ! ;)

Un Jardin d’Eden au Japon : Floating Flower Garden

L’œuvre dont je vais vous parler aujourd’hui est actuellement exposée au Miraikan de Tokyo (Musée des Sciences et de l’Innovation) mais elle fait parler d’elle par-delà les frontières.

Il s’agit d’une installation du collectif TeamLab, un groupe d’artistes japonais connu pour concevoir des œuvres utilisant les technologies. Or, l’œuvre dont il sera question ici est un savant mélange d’art et de science.


Sommaire de l’article

Les jardins suspendus de Babylone, version XXIe siècle
Art + Technologie + Nature : Un jardin hydroponique
Suspendre des fleurs : Pourquoi ? Pour quel effet ?
Plus exactement, les fermes verticales, qu’est-ce que c’est ?
Des fleurs… pour nos tombes ?
Pourra-t-on vivre à jamais dans nos jardins suspendus ?
En savoir un peu plus sur TeamLab


Les jardins suspendus de Babylone, version XXIe siècle

Intitulée Floating Flower Garden (« Jardin de Fleurs Flottantes »), l’œuvre est une installation immersive : il s’agit d’une salle remplie de pas moins de 2300 fleurs. Le spectateur entre dans la pièce et, peu à peu, les fleurs s’écartent sur son passage, comme si elles se mettaient à flotter autour de lui. Une fois qu’il est passé, elles redescendent. Ainsi, le spectateur se retrouve comme dans une bulle fleurie. Un jardin d’Eden. Magique !

Mais la technologie utilisée dans cette oeuvre ne se résume pas seulement au système « intelligent » qui détecte les mouvements du spectateur pour faire monter ou descendre les végétaux. Ce qui est surtout intéressant, en fait, c’est que ces fleurs sont bien vivantes : elles continuent de pousser, de grandir grâce à un procédé mis en place par TeamLab.

Même si TeamLab a gardé ce procédé secret, on peut penser qu’il s’agit d’un procédé d’hydroponie. Oula ! Ne fuyez pas, je vous explique : c’est un système permettant de faire pousser des plantes en dehors de la terre. Un système qui, dit-on, était déjà utilisé à Babylone, au sein des mythiques Jardins Suspendus ! Et un système qui est peu à peu en train de refaire surface et de se faire connaître du grand public depuis que l’idée de créer des fermes verticales, en plein cœur des villes, fleurit un peu partout sur la planète (vous trouverez plus de détails sur les fermes verticales plus bas dans cet article).

Art + Technologie + Nature : Un jardin hydroponique

« Flowers and I are of the same root, the Garden and I are one »Les fleurs et moi avons les mêmes racines, le jardin et moi sommes un. ») annonce la vidéo qui permet de se rendre compte de ce que donne vraiment cette installation (voir ci-dessus). Autrement dit, le visiteur est appelé à venir se confondre avec la nature, à ne faire plus qu’un avec elle. Le message porté est clairement écologique : nous possédons des racines communes avec les fleurs parce que nous partageons la même terre, parce que nous naissons sur la même terre et parce que nous ne pouvons naître que sur cette terre. En ne protégeant pas les fleurs (et la nature, plus largement), c’est aussi notre propre vie que nous mettons en danger. Ou, en tout cas, celle de nos enfants.

Le message est éculé mais il n’y a pas de mal à le rappeler encore une fois. D’autant plus que l’installation du collectif TeamLab semble faire l’unanimité sur au moins un critère : elle est superbe. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab. Photo tirée de la vidéo présentant l'installation Floating Flower Garden ("Jardin de Fleurs Flottantes") de TeamLab.

Suspendre des fleurs : Pourquoi ? Pour quel effet ?

On peut, en effet, se demander d’où nous vient cette envie de suspendre des plantes.

Comme je le disais, cette œuvre de TeamLab peut faire penser aux plus célèbres jardins suspendus du monde : ceux de Babylone. Nous avons tous déjà entendu parler de ces jardins fabuleux. Pourtant, on ignore encore aujourd’hui s’il s’agissait d’un mythe ou d’une réalité…

Pour la petite histoire : Le Roi Nabuchodonosor II (assez célèbre puisqu’il apparaît notamment dans l’Ancien Testament, rien que ça, je vous passe les détails), aurait fait ériger ces jardins pour rappeler à son épouse les montagnes verdoyantes de son lointain pays. Romantique à souhait, non ? Le problème, c’est que les archéologues n’ont pas encore retrouvé les vestiges de cette construction. Nous n’avons donc pas de preuve indéniable de son existence (ce qui n’est pas le cas pour d’autres Merveilles du monde Antique comme la Bibliothèque d’Alexandrie, par exemple, dont nous savons qu’elle a véritablement existé).

En fait, tout ce dont nous disposons, ce sont des documents antiques racontant des témoignages encore plus anciens dont nous n’avons, là, par contre, aucune trace écrite… Pour le dire plus simplement : Bidule a raconté que Machin avait vu ça et que c’était génial ! Vous me suivez ?

Et c’est finalement au philosophe Philon d’Alexandrie que nous devons la description des jardins restée la plus célèbre : « Le jardin qu’on appelle suspendu, parce qu’il est planté au-dessus du sol, est cultivé en l’air ; et les racines des arbres font comme un toit, tout en haut, au-dessus de la terre ». (Source : Georges Roux, Architecture et poésie dans le monde grec, Maison de l’Orient Méditerranéen,‎ 1989, p. 301)

A la fin du film d'animation Le Château dans le ciel de Hayao Miyazaki, le château n'est finalement plus qu'un immense arbre volant.
A la fin du film d’animation Le Château dans le ciel de Hayao Miyazaki, le château n’est finalement plus qu’un immense arbre volant.

Ca ne vous rappelle rien ? Personnellement, des racines qui feraient comme un toit au-dessus de ma tête, ça me rappelle sacrément l’oeuvre de TeamLab, juste au-dessus. (bon, ok, Philon parle d’arbres, et je vous parle de fleurs, mais y’a de l’idée !)

Bon, même s’il est assez peu probable que le Roi Nabuchodonosor II ait réussi à trouver des architectes/ingénieurs/magiciens pour faire voler des arbres façon Château dans le Ciel, la légende reste belle et elle a surtout beaucoup marqué les esprits. Il est tout de même plus probable que ces jardins étaient des terrasses, tout « simplement » (pas si simplement que ça, en fait, mais plus simplement que s’ils avaient dû faire voler des arbres, disons). Notons quand même que Babylone était une ville fantastique pour l’époque. Il suffit de voir la magnifique Porte d’Ishtar (ci-dessous), également construite sous le règne de Nabuchodonosor II, pour en juger. Si les jardins suspendus ont véritablement existé, il suffit de voir la splendeur de cette porte pour imaginer à quel point ils devaient être sublimes !

La porte d'Ishtar au musée de Pergame (Berlin) Construite en 580 av. J.C. à Babylone. La porte d'Ishtar est une des huit portes de la cité intérieure de Babylone. Cette porte est dédiée à la déesse Ishtar.
La porte d’Ishtar au musée de Pergame (Berlin)
Construite en 580 av. J.C. à Babylone.
La porte d’Ishtar est une des huit portes de la cité intérieure de Babylone. Cette porte est dédiée à la déesse Ishtar.

Vous allez me dire, c’est bien beau tout ça, mais pourquoi cherche-t-on à faire flotter des plantes, alors ?

Faire sortir les plantes de la terre et réussir à les faire pousser, à les maintenir en vie malgré tout, c’est un peu jouer au dieu tout-puissant. Parce que c’est parvenir à dépasser les lois de la nature et à en créer de nouvelles pour son propre intérêt.

En fait, si Nabuchodonosor II avait fait construire ses jardins suspendus pour son épouse, nous avons aujourd’hui l’envie de construire des fermes verticales dans un but beaucoup plus prosaïque : nous ne pourrons pas toujours nourrir les habitants des villes, de plus en plus nombreux, avec nos champs et notre agriculture actuels. Tout simplement parce que nous manquerons de place et de ressources nécessaires. L’idée des fermes verticales serait donc de faire pousser les champs en hauteur et non plus à l’horizontal. De fait, il faudrait donc faire sortir de terre les végétaux que nous voudrions y faire pousser. Et revoilà nos rêves de jardins suspendus !

Plus exactement, les fermes verticales, qu’est-ce que c’est ?

Représentation en 3D pour le projet "Paris Smart City 2050".
Représentation en 3D pour le projet « Paris Smart City 2050 ».
Exemples de fermes verticales imaginées par l’architecte Vincent Callebaut pour Paris (Porte d’Aubervilliers).

Ce sont des fermes dans des gratte-ciel ; des champs en plein cœur de la ville !

Le jardin suspendu n’est pas seulement beau, il est aussi très pratique : la terre pèse lourd tandis que le procédé hydroponique qui permet la création de tels « jardins » (ou de fermes entières) et dont je vous parlais plus avant, permet de s’en passer totalement. On gagne donc en place.

Ferme verticale imaginée par l'architecte Blake Kurasek, 2008.
Ferme verticale imaginée par l’architecte Blake Kurasek, 2008.

Une place qui nous manque de plus en plus ! Car si la population mondiale augmente d’année en année, la place au sol, elle, reste la même. Il faut donc de plus en plus penser notre monde à la verticale : quand on ne peut plus s’étendre sur la terre, il faut envisager de grimper vers les cieux qui, eux, ont l’avantage d’être potentiellement infinis. Cela vaut pour les habitations (les immeubles en tout genre, les buildings, les gratte-ciel) mais cela risque de valoir pour de plus en plus d’autres choses. Notamment pour l’agriculture : c’est l’idée des fermes verticales.

Les fermes verticales ont aussi pour vocation de rendre les aliments de demain plus sains. L’hydroponie permet aussi cela puisqu’elle permet de donner aux plantes ce dont elles ont besoin pour vivre et pour se développer au mieux sans avoir recours à tous nos pesticides et autres produits chimiques d’aujourd’hui.
Notons d’ailleurs que si les plantes poussent en intérieur, il devient possible de faire en sorte que les nuisibles n’y aient pas accès. Les pesticides deviennent donc inutiles.

Ferme verticale imaginée par l'architecte Blake Kurasek, 2008. Aperçu de ce qui pourrait être cultivé à l'intérieur, sur les différents niveaux.
Ferme verticale imaginée par l’architecte Blake Kurasek, 2008.
Aperçu de ce qui pourrait être cultivé à l’intérieur, sur les différents niveaux.

De plus, au procédé hydroponique s’ajoutent des études poussées sur la lumière. Car les plantes auront toujours également besoin de lumière pour vivre. Avec les recherches menées notamment sur les LED (qui consomment peu et durent longtemps), il devrait devenir possible de faire pousser toutes sortes de plantes, aussi exotiques soient-elles, partout dans le monde. Y compris dans des régions où il était jusqu’alors impossible de les faire pousser.
Résultat ? Moins d’importation et donc moins de pollution due au transport des marchandises ; moins de pertes, de gâchis liés au temps de conservation des aliments ; et aussi moins de produits chimiques censés, justement, allonger le temps de conservation des aliments. Et, au final, si tout va bien, un coût plus bas pour le consommateur puisque tout sera conçu sur place, à deux pas de chez lui.

Voilà, pour résumer, le projet fou des fermes verticales. Reste à voir si le futur en fera une réalité ou si elles resteront de pures utopies architecturales !

Des fleurs… pour nos tombes ?

Avec un résultat à la fois proche et bien différent, l’artiste Rebecca Louise Law est également connue pour ses installations de « fleurs suspendues ». Elle n’utilise pas de technologie dans ses œuvres mais elle parvient aussi à nous faire vibrer grâce aux couleurs et aux formes des bouquets qui viennent habiller les plafonds des différents endroits qu’elle investit (musées, églises ou salle de théâtre, par exemple). Après tout, quoi de plus naturellement artistique qu’une fleur ?

Toutefois, ses fleurs coupées ne sont pas sans rappeler les fleurs que l’on vient déposer sur les tombes. Or, le mythe Babylonien est certes, merveilleux, mais il n’en est pas moins trouble : la cité glorieuse a aujourd’hui complètement disparu, elle n’a pas su éviter son déclin malgré ses trésors, sa technologie, son savoir. Si nous devons donc nous inspirer de cette ville, à n’en pas douter, nous devons aussi nous souvenir qu’elle ne fut pas immortelle. Les oeuvres de Rebecca Louise Law peuvent aussi donner l’impression que les fleurs nous tombent dessus ; une averse de fleurs nous tombent sur la tête, tombe sur notre monde. Quel sens donner à cela ? Doit-on y voir un espoir ou, au contraire, le signe de notre fin ? « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle », disait le poète.
Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law Installation de Rebecca Louise Law

Pourra-t-on vivre à jamais dans nos jardins suspendus ?

Gulliver découvrant Laputa, la ville volante. Gravure de J.J. Grandville, vers 1856.
Gulliver découvrant Laputa, la ville volante.
Gravure de J.J. Grandville, vers 1856.

Essayons d’être plus clair.

Comme nous l’avons vu, la description des jardins suspendus de Babylone par Philon d’Alexandrie peut rappeller le Château dans le Ciel de Hayao Miyazaki. Ce dernier s’est lui-même inspiré de la cité volante de Laputa, inventée dans Les Voyages de Gulliver par Jonathan Swift (1721) pour imaginer ce château-arbre volant.

Or, l’histoire que Hayao Miyazaki raconte autour de cette ville volante réinvente le mythe d’Icare : à vouloir s’approcher trop près du Soleil, on finit par se brûler les ailes. Autrement dit, si nous parvenons à nous élever de plus en plus (au sens propre comme au figuré), n’oublions pas de prendre garde car, en cas de problème, la chute sera d’autant plus rude.

A moins qu’il n’y ait plus jamais de chute possible ? C’est  ce qui arrive aux habitants fictifs de Laputa : ils ne se considèrent plus vraiment comme des êtres humains puisqu’ils vivaient au-dessus de la terre : ils oublient que l’homme ne peut pas vivre à jamais séparé de la « terre nourricière ». « Les fleurs et moi avons les mêmes racines, le jardin et moi sommes un » disait la vidéo de TeamLab : si une fleur doit pousser dans la terre, nous aussi, d’une certaine façon.

Dans le Château dans le Ciel, on sait que les habitants finissent par disparaître. On ne sait pas s’ils sont tous morts ou s’ils ont un jour tous décidé de regagner la terre ferme. Ils n’étaient en tout cas plus capables de vivre sur cette île volante. Il faut dire qu’elle était devenue plus dangereuse pour eux (et pour les habitants d’en-dessous) que véritablement bénéfique.

Il s’agit de ne pas confondre besoin (nous devons construire des fermes verticales car nous allons manquer de place au sol) et envie, voire vanité (créons des fermes verticales car on peut le faire et c’est cool !).

Du coup, on peut en effet se demander si, à long terme, l’hydroponie sera viable. Pourra-t-on faire à jamais pousser des plantes dans des tours ? Seront-elles d’aussi bonne qualité que celles poussant dans la terre ferme ?

Pieds de bok choy (chou chinois) empilés verticalement sur 30 pieds de haut (un peu moins d'un mètre) dans une ferme urbaine de Singapour. Les légumes tournent sur un support en forme de A afin de leur assurer un éclairage uniforme.
Pieds de bok choy (chou chinois) empilés verticalement sur 30 pieds de haut (un peu moins d’un mètre) dans une ferme urbaine de Singapour.
Les légumes tournent sur un support en forme de A afin de leur assurer un éclairage uniforme.

A l’heure actuelle, les tours verticales restent de lointains rêves d’architectes. En effet, de tels bâtiments seraient actuellement trop coûteux à réaliser et à maintenir à flot (d’après The Economist). Pourtant, l’écologiste Dickson Despommier, qui est à l’origine et développe l’idée des fermes verticales depuis une décennie, n’en démord pas : pour lui, ces fermes vont devenir, dans les prochaines années, de plus en plus indispensables. En particulier dans des îles-villes comme Singapour, où la densité de population est telle et le manque de place tellement problématique, que l’importation est une absolue nécessité. Pour espérer devenir plus indépendant, des chercheurs de Singapour sont d’ailleurs déjà en train de développer des procédés de culture verticale, sur l’idée de Dickson Despommier. Nous sommes encore loin des tours entières mais ces plantes poussent déjà sur quelques mètres de hauteur !

En savoir un peu plus sur TeamLab

Voilà tout se qui se cachait, selon moi, derrière l’œuvre du collectif TeamLab. Je vous invite vivement à aller farfouiller sur leur site car la plupart de leurs installations sont vraiment belles ! Je vous partage, ci-dessous, quelques photographies qui en sont issues mais toutes les vidéos sont disponibles sur leur site. Vous verrez que leurs œuvres concernent souvent la nature, avec une poésie toute japonaise et des couleurs pop vraiment plaisantes et attrayantes. On y retrouve autant l’influence d’Hokusai que de Ghibli et de l’art manga en général. Leurs oeuvres sont des jardins de synthèse où, pourtant, tout est fait pour vous faire oublier la machine et vous transporter dans un monde plus beau ; dans un rêve.

Une des phrases qui accompagne leur oeuvre Flowers and People résume d’ailleurs assez bien cet article : « Flowers and People, Cannot be Controlled but Live Together » (« Les Fleurs et les Gens ne peuvent pas être contrôlés mais peuvent vivre ensemble. ») A méditer !


Cet article vous a plu ? Ou ne vous a pas plu du tout ? Vous avez quelque chose à ajouter, à corriger ? Tout simplement quelque chose à dire, un avis ? N’hésitez pas : les commentaires sont là pour ça ! :)

Et n’oubliez pas, « il faut cultiver notre jardin » disait Voltaire !

Sources :
Site officiel de TeamLab
Site officiel de Blake Kurasek
Urban Attitude, « Les fermes verticales, la révolution agroalimentaire est en marche », Octobre 2013